Sean O’Casey et le soulèvement nationaliste irlandais de Pâques en 1916

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Cette année, la République d'Irlande a commémoré les 90 ans du soulèvement nationaliste de Pâques en 1916. Avec le temps, la façon dont cet événement est célébré a changé. De nos jours, il est présenté comme le socle fondateur de la fierté nationale et c'est un jour de liesse pour la bourgeoisie irlandaise : il représenterait le prétendu Tigre indomptable celtique. Le "sacrifice du sang"  de nombreux patriotes irlandais, et non pas l’exploitation sans merci de la force de travail des prolétaires sur toute la planète, est mis en avant comme étant la cause du "miracle" des hauts niveaux de croissance de l’économie irlandaise moderne.

Mais tandis que les termes de cette commémoration rituelle changent avec les années, l’idée de base propagée par la classe dominante en Irlande reste la même. Cette idée, c'est que l’indépendance nationale aurait résulté de l’unanimité de toutes les classes, de toutes les courageuses forces "rebelles" de la société irlandaise. Surtout, la mythologie bourgeoise du soulèvement de Pâques le considère comme le produit de l’unité entre le mouvement nationaliste et le mouvement ouvrier, representés par les deux leaders de l’insurrection contre la domination britannique : Patrick Pearse à la tête des "Volontaires irlandais" et le socialiste radical James Connolly qui commandait la milice appelée "Armée des citoyens irlandais".

Afin de maintenir ce mythe, il est régulièrement occulté qu’une figure ouvrière de l’époque s’était opposée au soulèvement de 1916. Cet oubli de la bourgeoisie irlandaise (y compris de ses ailes radicales et soi-disant "marxistes" du Sinn Fein) est très frappant car ce leader, Sean O’Casey, devait devenir un des plus grands dramaturges du 20e siècle. Sa fameuse pièce, La Charrue et les Etoiles (The Plough and the Stars), qui est aujourd’hui reconnue comme l’une des plus grandes œuvres de la littérature mondiale moderne, est une dénonciation virulente du soulèvement de Pâques. Cette pièce est une épine dans la chair de la bourgeoisie irlandaise, car elle rappelle la vérité historique qui vit non seulement O’Casey, mais une partie de la classe ouvrière en Irlande, refuser de participer ou de soutenir le soulèvement.

La Charrue et les Etoiles

L’Armée des Citoyens Irlandais (Irish Citizen’s Army, ICA) était une milice mise sur pied durant les six mois où Dublin avait été bloquée pour protéger les ouvriers de la sauvagerie de la répression étatique dirigée contre la combativité des ouvriers des transports. "La Charrue et les Etoiles"” était  la bannière de l’ICA. C’était un des étendards les plus poétiques du mouvement ouvrier. La charrue symbolisait le retournement du sol de la société capitaliste par la lutte de classe, le travail patient de semaille des graines du futur, mais aussi le besoin impérieux de la récolte quand elles sont à maturité. Quant aux étoiles, elles expriment la beauté et la noblesse des buts et des idéaux du mouvement ouvrier.

La pièce de O’Casey du même nom est une virulente mise en accusation de la trahison de ces idéaux par la participation de l’ICA à l’insurrection nationaliste de 1916. Tandis que la lutte avait lieu dans le centre ville, les habitants des bas quartiers de Dublin mouraient de pauvreté et de tuberculose. O’Casey montre qu’il n’y a rien dans les prétendus grands idéaux des nationalistes qui puisse apporter un meilleur sort ou un réconfort moral aux ouvriers et aux pauvres. Il montre l'existence de l’autre côté de la rue, visible depuis les habitations occupées par les insurgés, de  gens affamés qui occupent aussi des bâtiments, non pas dans le but de soutenir l'insurrection, mais pour piller de la nourriture dans  les magasins.

Pour exprimer son indignation, O’Casey emploie une série d’images puissantes. Le deuxième acte se passe dans un café. Dehors a lieu la réunion durant laquelle, le 25 octobre 1915, l’ICA s’est alliée aux Volontaires Irlandais. C’est le moment-clé de la trahison des positions de classe de la charrue et des étoiles. Mais cette scène a lieu à l’insu des ouvriers qui se trouvent à l’intérieur du pub. Tout ce qu’on peut voir et entendre est l’ombre en profil de la “voix de la fenêtre”, menaçante comme un cauchemar, comme un fantôme de mort s’imposant sur la vie. C’est la voix du leader nationaliste Pearse, exaltant les vertus du sacrifice de sang pour la cause de la nation. "A l’intérieur", les ouvriers sont enflammés par ce discours. La scène du café montre la façon dont la classe dominante entraîne les ouvriers hors de leur terrain de classe en obscurcissant leur réalité matérielle et en détruisant leur conscience. Alors que Pearse prêche l’héroïsme patriotique consistant à verser le sang, l’intoxication que cela entraîne parmi les occupants du café conduit à une suite de querelles, à une caricature de compétition capitaliste. O’Casey montre comment l’insurrection de Pâques, loin de s’opposer à la barbarie de la Première Guerre mondiale qui se déroule en même temps, a donné à cette barbarie une autre forme. Elle est devenue le premier maillon de la chaîne de la guerre et de la terreur qui a conduit, au début des années 1920, de la guerre irlandaise d’indépendance contre la Grande-Bretagne à la guerre civile au sein de la bourgeoisie du nouvel Etat irlandais. Ces évènements, au cours desquels des degrés de sauvagerie jusqu'alors inconnus apparurent, annonçaient ce qui devait advenir au 20e siècle, particulièrement au cours des “luttes de libération nationale”.

Un personnage important  de la pièce de théâtre se trouve être la prostituée Rosie Redmond. Le symbolisme en est clairement identifiable, le renouveau littéraire anglo-irlandais de l’époque aimant peindre l’Irlande ou le nationalisme gaélique sous les traits d'une femme (comme par exemple dans la pièce de W.B. Yeats, Cathleen Ni Houlihan).

Au quatrième acte, les hommes jouant aux cartes sur le couvercle du cercueil d’un habitant des bas quartiers constituent une métaphore sur comment les travailleurs, en renonçant à se battre pour leurs intérêts, en sont réduits à n’être que des pions impuissants dans les luttes pour le pouvoir de forces qui leurs sont étrangères. Ce sont des victimes, pas les protagonistes de l’histoire.

En février 1926, lors de la quatrième représentation de cette pièce à l’Abbey Theater de Dublin, il y eut une émeute. La classe dominante fraîchement installée au pouvoir comprit immédiatement que les fondations mêmes du nouvel Etat étaient menacées par la démolition du mythe de 1916, "crucifixion et résurrection"  de la nation irlandaise. Dans le quatrième livre de son autobiographie, Inishfallen, Fare Three Well, O’Casey raconte comment il était apostrophé par les veuves des rebelles de 1916 la nuit en quittant le théâtre. L’une d’elles lui avait crié : "Je veux te faire savoir qu’il n’y a pas une seule prostituée d’un bout à l’autre de l’Irlande". L’auteur émigra à Londres un mois après l’émeute (s'il était resté il aurait pu assister à la destruction par le feu de la version cinématographique d’Hitchcock tirée de sa pièce Junon et le paon à Limerick en 1930, trois ans avant que les hordes nazies ne commencent à brûler les livres en Allemagne).

Depuis longtemps, il était devenu persona non grata à Dublin, du fait de ses positions sur le soulèvement de Pâques. Dans la pièce elle-même, O’Casey traite ironiquement de son image publique. Le personnage dont se sert l’auteur pour exprimer son opinion est celui d’un révolutionnaire de salon lâche et dogmatique nommé le Covey (un terme de l'argot de Dublin signifiant pédant, "Monsieur-Je-sais-tout"). C’est lui qui déclare que l’ICA a trahi La Charrue et les Etoiles  tout en assistant  à la révolution nationaliste des classes moyennes, et qui qualifie le discours de Pearse de "drogue" en critiquant le soldat socialiste britannique Stoddard pour avoir abandonné l’internationalisme face à la guerre mondiale.

O’Casey et le mouvement ouvrier

La pièce La Charrue et les Etoiles est le couronnement d’une transformation remarquable dans le développement artistique et dans la vision du monde de Sean O’Casey. Tout d’abord, il fut l’auteur de pièces de propagande pleines d’argumentations complexes (dans le style de son contemporain George Bernard Shaw, célébré à Dublin), mais généralement considérées de faible valeur artistique. Dans la première moitié des années 1920, il produit, presque coup sur coup, trois grandes pièces dramatiques, la "trilogie de Dublin". Il s’agit de pièces historiques à caractère contemporain, traitant chacune de façon polémique d’un événement majeur : L’Ombre d’un Franc-tireur (la guerre de l’IRA contre la domination britannique), Junon et le Paon (la guerre civile irlandaise), et La Charrue et les Etoiles. Plus tard, ses pièces atteignirent rarement à nouveau la même qualité artistique. Cette production inégale a conduit certains à parler de "l’énigme O’Casey". Les nationalistes irlandais ont essayé d’expliquer le déclin relatif de cette créativité à partir de 1930 par son émigration, comme s’il ne pouvait produire de grand art sans avoir le "sol natal"  sous les pieds. Mais rapidement après avoir gagné Londres, O’Casey écrivit une autre pièce historique puissante, The silver Tassie. Elle est basée sur son expérience de patient dans un hôpital de Dublin (étant soigné pour des maladies qui résultaient directement de sa pauvreté), où il partageait des salles avec de nombreuses victimes de la Première Guerre mondiale qui faisait rage alors. C’est une furieuse condamnation de la guerre impérialiste (que l’Abbey Theater sous contrôle de l’Etat refusa de donner).

En réalité, l’épanouissement d’O’Casey était possible grâce aux idées qui l’inspirèrent à l’époque – celles qui sont mises en avant par le surgissement de luttes ouvrières dès le début de la Première Guerre mondiale, et leur confirmation à travers la révolte ouvrière contre la guerre, surtout la révolution de 1917 en Russie. Il fut un des premiers à mettre la vie des prolétaires au centre de la littérature mondiale, montrant la richesse et la diversité de leurs personnalités. Il fut peut-être le premier à mettre en scène le langage le plus populaire. Il se plaisait dans le langage imagé, le rythme irrésistible et les exagérations baroques des habitants des taudis de Dublin, sachant mettre en valeur la façon dont ils se servaient de la rhétorique pour enrichir leurs vies austères et y gagner le sens de la dignité.

En ce sens, son évolution artistique est inséparable des changements dans sa vision générale du monde. A l’origine, O’Casey était un nationaliste républicain irlandais fanatique. Né dans une famille éduquée mais frappée par la pauvreté, il ne suivit que trois années de scolarité et devint très jeune un ouvrier non-spécialisé et sous-alimenté. A l’époque, le taux de mortalité infantile à Dublin était plus élevé que celui de Moscou ou de Calcutta. Malgré le handicap d'une grave maladie des yeux, il s’éduqua tout seul, devenant un lecteur avide de littérature. A un âge précoce, il devint militant de la Ligue Gaélique, de la Fraternité Républicaine Irlandaise et d'autres groupes nationalistes. Mais du fait même de sa condition d’ouvrier, il était presque inévitable que son développement artistique dépende largement de l’évolution du mouvement socialiste. Ce fut le développement de la lutte prolétarienne qui lui fournit cette sensibilité créatrice, tout comme son déclin artistique ultérieur fut lié à la perversion de ses principes avec la défaite et le reflux de la révolution mondiale dans les années 1920 (O’Casey devint alors un stalinien indécrottable).

1913 : répétition générale pour la révolution

A 18 ans, O’Casey fut licencié pour avoir refusé d’enlever sa casquette en venant toucher sa paie. En 1911, il fut impressionné par la grande grève du prolétariat britannique dans les chemins de fer. Mais ce qui le gagna au mouvement ouvrier fut le grand conflit ouvrier de Dublin en 1913. D’une part, il coïncidait avec l’arrivée (de Liverpool) de Jim Larkin, le leader du mouvement de 1913. Larkin fut pour O’Casey un révélateur du fait que le socialisme révolutionnaire était quelque chose de très différent de la mentalité syndicale. Dans la vision de Larkin, le prolétariat ne se battait pas seulement pour manger, boire et se loger, mais un combat pour conquérir une véritable humanité. L'accès à la sensibilité envers la musique et la nature, le développement de l’éducation et de la connaissance, étaient perçus par lui comme des moments indispensables vers l'émergence de la culture d'un monde nouveau.

Comme O’Casey devait l’écrire plus tard , Larkin "apportait de la poésie dans la lutte des ouvriers pour une vie meilleure" .

Pour lui, ce fut une révélation. Dans l’Irlande de l’époque, être catholique était synonyme d’être pauvre et Irlandais, être protestant d’être riche et Anglais. Mais O’Casey venait d’un milieu protestant. L’intensité de son nationalisme initial, le changement de son nom (il était né John Casey) furent probablement motivés par des sentiments de culpabilité ou d’infériorité.

Tout cela lui parut aussitôt dérisoire et il vécut cette nouvelle vision du monde comme une libération.  

Mais ce fut bien sûr l’âpreté du conflit de 1913 qui transforma le regard d’O’Casey. Pour la première fois se produisit une rupture ouverte entre le prolétariat et le nationalisme irlandais. Dans le livre trois de son autobiographie, Le tambour sous les fenêtres, O’Casey se souvient que les rangs des Volontaires Irlandais  étaient “quadrillés de patrons qui avaient ouvertement cherché à affamer les femmes et les enfants des ouvriers, suivis humblement par des jaunes et des briseurs de grève venant des éléments les plus arriérés parmi les ouvriers eux-mêmes, la plupart d’entre eux voyant dans cette agitation un moyen en or d’avoir de bons emplois, alors tenus en Irlande par les jeunes fils à papa bons-à-rien de notables anglais."

De son côté, cette autre force nationaliste majeure en Irlande qu’était l’Eglise catholique organisait, par l’intermédiaire de ses prêtres, des bagarres pour empêcher les enfants des familles lock-outées d’être envoyés en Angleterre et pris en charge par les "païens", c’est-à-dire les familles socialistes. Le tambour sous les fenêtres raconte comment un couple appartenant à une organisation catholique militante se rendit au quartier général de la grève à Liberty Hall pour rappeler les ouvriers à la "foi religieuse".

"Questionné par Connolly pour savoir si le chevalier et sa dame prendraient cinq enfants dans leur foyer, le couple resta silencieux ; questionnés pour savoir s’ils en prendraient deux, ils restaient toujours silencieux ; et tournèrent les talons pour sortir avant qu’on ne leur demande s’ils en prendraient un seul ."

Il devint clair que le seul soutien à la vague de lutte des ouvriers irlandais était le prolétariat international. La réalité vivante avait ainsi démontré que la vieille position interprétée comme étant celle du marxisme orthodoxe, selon laquelle les ouvriers anglais et irlandais ne pouvaient agir ensemble que dans la perspective de la séparation nationale, n’était plus à l'ordre du jour.

Dans un sens, l’Irlande, comme l’Empire russe, faisait de l’expérience de 1913 une sorte de "1905" à elle : une répétition générale pour la révolution prolétarienne. De telles luttes pré-révolutionnaires sont une part essentielle de la préparation de la lutte pour le pouvoir. Cela était bien compris par la Gauche marxiste dans la période qui suivit les grèves de masse et les soviets en Russie en 1905. C’est pourquoi Rosa Luxembourg et Anton Pannekoek dénoncèrent l’empêchement de telles "répétitions générales"  par le parti social-démocrate en Allemagne non seulement comme une preuve de lâcheté mais comme le début de la trahison.

Mais en Irlande, 1913 ne fut pas le prélude à la révolution socialiste. En ce sens, son évolution ne ressemble pas à celle de l’Empire russe mais à une partie spécifique de celui-ci : la Pologne. Le prolétariat polonais avait magnifiquement participé aux grèves de masse de 1905. Mais en Pologne, comme en Irlande, quand le moment fut mûr pour la révolution mondiale, les ouvriers furent désarmés par l’établissement d’un Etat nation.

La controverse entre O’Casey et Connolly à propos de l’insurrection

 En tant que secrétaire du Comité de Secours des Grévistes en 1913, O’Casey avait été en charge des fonds recueillis par les familles des ouvriers mis au chômage. Après la défaite de la grève en janvier 1914, il fut un des premiers à proposer une réorganisation de la milice d’auto-défense des ouvriers, l’ICA, sur une base permanente – et fut élu secrétaire honoraire du nouveau Conseil de l’Armée. Alors que le conflit de classe ouvert était terminé à ce moment-là, cette politique n’avait de sens que dans la perspective de la préparation pour l’insurrection armée. L’éclatement de la guerre impérialiste mondiale la même année ne fit que confirmer cette perspective.

Mais quelle devait être la nature de cette insurrection : socialiste ou nationaliste ? L’ICA était une milice prolétarienne. Mais son vrai nom – Armée des Citoyens irlandais – reflétait le poids mort du nationalisme irlandais, que la lutte de 1913 n’avait qu’en partie dépassé. Et la "Grande Guerre" vit l’apparition d’un renouveau de l’influence du nationalisme radical dans les organisations ouvrières.

La Première Guerre mondiale, qui ouvrit la période de décadence capitaliste, constitua une frontière de classe historique à presque tous les niveaux, y compris psychologique. On peut prendre l’exemple de Patrick Pearse, "commandant en chef"  du soulèvement de 1916. Bien que patriote extrémiste, il était connu pour sa noblesse de caractère et ses idées progressistes en matière d’éducation. Mais après que la guerre eut éclaté, il donna une série de discours publics qui ne peuvent être décrits que comme ceux d’un dément. Il devint nationaliste dans le plein sens du terme, se réjouissant des sacrifices des jeunes vies de toutes les nations impliquées dans la guerre, clamant que ce sang qui giclait était comme du vin nettoyant le sol de l’Europe.

Il est significatif que James Connolly se laissa prendre très tôt au charme de cette vision atavique du sacrifice de sang. Connolly avait toujours appartenu à l’aile gauche de l’Internationale socialiste. Né à Edimbourg dans une terrible misère, sans scolarité, autodidacte comme O’Casey, c’était un homme de profondes convictions et d’un grand courage personnel. Néanmoins, l’effondrement de l’Internationale et la folie de la guerre mondiale l’avaient déstabilisé.

A partir de 1915, il commença à annoncer publiquement une insurrection à venir dans la presse ouvrière, emmenant les militants de l’ICA faire des exercices militaires comme l’assaut de bâtiments publics sous les yeux des autorités britanniques. Vers la fin, c’est Connolly qui pressait les Volontaires Irlandais de ne plus repousser l’insurrection, disant qu’il se mettrait sinon de lui-même à la tête de ses 200 "soldats" de l’ICA.

Les historiens irlandais contemporains, comme son dernier biographe Donald Nevan, se sont attachés à montrer que Connolly ne partageait pas la vision de Pearse du sacrifice de sang. Ils citent la série d’articles sur "L’insurrection et la guerre" que Connolly écrivit en 1915 comme preuve qu’il croyait que l’insurrection de 1916 avait une chance réelle de succès. Et en effet, cette série représente une contribution importante à l’étude marxiste de la stratégie militaire. Par exemple, dans l’article sur l’insurrection de Moscou de 1905, un des points mis en lumière est qu’elle n’avait pas été défaite militairement, mais "dissoute de la même façon qu’elle était apparue", dès qu’il fut évident que ni les ouvriers de Saint-Pétersbourg ni les paysans ne suivaient plus sa direction. Ils se fondirent dans les masses prolétariennes protectrices autour d’eux.

Mais dans l’une des controverses au sein de l’ICA entre O’Casey et Connolly avant 1916, ce dernier défendait le point de vue opposé. Cette discussion concernait la question de revêtir ou non des uniformes. De façon évidente, c’est O’Casey qui défendait le même point de vue prolétarien que les insurgés de Moscou, selon lesquels les combattants doivent éviter une bataille perdue d‘avance afin de préserver leurs forces. “Si nous faisons étalage de ce que nous sommes, et de ce que nous faisons, nous  prendrons la répression en pleine face et nous nous mettrons la corde autour du cou. Revêtir d' un uniforme – ce serait le pire de tout… Coincés Dans un endroit dangereux, nous aurions une chance de nous en échapper dans nos vêtements de travail de tous les jours. On pourrait alors se glisser dans la multitude, sans se faire remarquer .” (Cité dans Les tambours sous les fenêtres). En définitive, O’Casey proposa à Connolly un débat public, et écrivit un article sur le problème – qui ne fut jamais publié.

Le "sacrifice de sang" de 1916 

O’Casey démissionna de l’Armée des Citoyens Irlandais après que la motion interdisant la double appartenance à l’ICA et aux Volontaires Irlandais soit révoquée. Peu après, Larkin partit pour les Etats-Unis (où il participa à la fondation du Parti Communiste d’Amérique en 1919). A partir de ce moment, O’Casey et Delia Larkin se retrouvèrent de plus en plus isolés dans leur opposition à la trajectoire prise par Connolly. Comme O’Casey le dit dans son Histoire de l’Armée des Citoyens Irlandais (1919) “Liberty Hall n’était plus le quartier général du mouvement ouvrier irlandais, mais le centre du mécontentement national irlandais.”

La voie vers l’insurrection de 1916 était à présent ouverte. Mais cette route n’était pas empruntée par le prolétariat irlandais, qui s’était lancé dans la défense de ses intérêts de classe face à la guerre. Certains des derniers articles de Connolly écrits avant sa mort tragique étaient consacrés à cette question. Il se réfère aux grèves des dockers, des ouvriers du gaz et de la construction de Dublin, et aux luttes ouvrières à Cork, Tralee, Sligo, Kingstown (Dun Laoghaire) et d’autres centres industriels. Il écrit aussi sur la grande grève des ouvriers des cartoucheries de la région de Glasgow. Mais Connolly n’a pas une seule fois appelé les ouvriers irlandais à rejoindre le soulèvement de Pâques, ou même à se mettre en grève en signe de sympathie. Et quand il conduisit l’occupation du bureau de poste général le lundi de Pâques, son premier acte fut de faire en sorte que les employés présents ne soient pas sous la menace des armes. Il savait parfaitement bien que le prolétariat de Dublin, encore en colère contre les évènements de 1913, n’en aurait rien à faire d’un soulèvement nationaliste. Et c’était cette attitude des ouvriers qui devait donner à O’Casey la force d’écrire sa grande trilogie dramatique.

En définitive, ce fut le poison idéologique du "sacrifice de sang" de 1916 qui vainquit le mouvement autonome des ouvriers en Irlande pour de nombreuses générations. Car, sacrifice du sang, il y eut. Le jour précédent l'insurrection, la direction officielle des Volontaires Irlandais avait publiquement annulé le soulèvement, après que la tentative de récupérer des armes allemandes eût échoué (un détail qui montre à quel point ce combat faisait partie intégrante des rivalités impérialistes internationales).

L’insurrection fut soutenue contre toute attente par une petite minorité, dans le but de contraindre les autorités britanniques à exécuter les leaders. Il s’agissait d’une version moderne du mythe de la crucifixion et de la résurrection, qui devait prendre place à Pâques. Connolly lui-même fut vaincu. Nous savons par sa correspondance privée qu’il était athée, bien que pour l’extérieur, il le niait parfois pour ne pas s’aliéner les plus religieux des ouvriers. Mais pour la légende, il est mort en catholique dévôt.

C’est en créant des sentiments de culpabilité envers les héros insidieusement accusés d’avoir fait faux bond que la conscience de classe du prolétariat a été détruite. Comme O’Casey le dit : "Ils devaient aider Dieu à soulever l’Irlande : c’est au peuple tout entier de répondre pour eux à présent, et à jamais."

Pourquoi O’Casey fut-il capable de résister à cela ? Il était moins théoricien que Connolly. Même sur la question nationale, il n’était pas forcément plus clair que d’autres autour de lui. Mais il se sentait profondément attaché à ce qu’il comprenait de la dimension humaine de la lutte ouvrière, aux forces célébrant la dignité de l’humanité et à l’importance de la vie-même, face à la mort.

1916 annonçait ce que le capitalisme décadent réservait à l'ensemble de la société. Parce qu’il a conduit l’humanité dans une impasse, le capitalisme a alourdi  le fardeau du passé pesant comme un cauchemar dans les cerveaux des vivants. Parce que lui seul détient la perspective d’une société future, le prolétariat révolutionnaire n’a pas besoin de glorifier la culpabilité, l'esprit de sacrifice ou la mort.

Dombrovski (mars 2006)