Mouvement 'Occupy' : les illusions sur la 'Démocratie' entravent la réponse aux attaques du capitalisme

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Nous publions ci-dessous la traduction dun article dInternationalism USA, organe de presse du CCI aux Etats-Unis et également disponible dans sa version originale sur notre site en anglais à cette adresse http://en.internationalism.org/internationalismusa/201112/4629/occupy-movement-response-capitalism-s-attacks-hampered-illusions-dem depuis le 19 décembre.

 Le Mouvement 'Occupy', qui a frappé l'imagination des gens qui en ont assez de leurs conditions de vie sous le capitalisme en décomposition, est arrivé à un tournant. Les campements dans les parcs et autres 'espaces publics' dans des douzaines de villes à travers l'Amérique du Nord ont été attaqués par les forces de répression bourgeoises. Les services de police municipale, sous le prétexte que les villes de tentes étaient devenues des menaces pour la santé publique, ont expulsé des campements à Atlanta, Baltimore, Los Angeles, Toronto, Vancouver, Philadelphie et beaucoup d'autres villes. Cela s'est produit même dans les villes régies par des maires soi-disant amis, qui, nous racontent-ils, ont été contraints d'agir dans un souci de sécurité des manifestants eux-mêmes, leurs campements étant devenus des aimants pour la « criminalité ».

Sans aucun doute, l'expulsion la plus importante a eu lieu dans le Zuccotti Park de New York, là où tout a commencé, lorsque la police du maire Bloomberg a expulsé les manifestants de 'Occupy Wall Street' (OWS), dans les premières heures du matin du 15 novembre. Cela a déclenché un combat juridique curieux, dans le système judiciaire bourgeois, avec des avocats qui défendaient les occupants en faisant valoir que l'expulsion violait le droit de libre expression que leur donne le premier amendement. La décision du juge a été une victoire à la Pyrrhus pour les manifestants : celle-ci leur permettait de retourner dans le parc pour s'engager dans une protestation conforme à la loi, mais leur refusait les tentes et le matériel de camping. Ainsi, OWS se trouve privé de son modus vivendi. Avec un Etat bourgeois qui ne veut plus jouer les gentils, le mouvement Occupy n'a maintenant plus la possibilité d'occuper quoi que ce soit sans conséquence.

Est-ce que ceci pourrait contribuer à étendre le mouvement ? Privés du droit de camper légalement dans le parc, est-ce que les manifestants pourraient être amenés à créer un mode différent de lutte, en se concentrant moins sur l'occupation d'un espace géographique particulier et en développant plus les organes pour la clarification et l'approfondissement théorique, tels que des groupes de discussion ? En ce moment, il n'est pas possible de l'affirmer, mais c'est souvent dans la nature des mouvements sociaux que les actions de l'Etat ont ce genre de conséquences imprévues.

Bien que beaucoup dans le mouvement aient juré de poursuivre leur lutte contre l'avidité des entreprises, l'inégalité des revenus et la corruption supposée du 'processus démocratique' des Etats-Unis, il est clair, en ce moment, que la phase initiale du mouvement d'occupation tire à sa fin. Tout au long des premières semaines d'occupation, les manifestants ont pu généralement bénéficier de l'appui de l'opinion publique, ce qui obligeait les autorités à agir avec un certaine retenue à leur égard. Ce n'est plus le cas. Alors que les sondages continuent de montrer que la population voue une énorme sympathie pour les objectifs et les griefs des manifestants, le soutien aux occupations elles-mêmes a diminué. Le sentiment que les occupants ont surestimé leur force est répandu. La pression est désormais mise sur les occupants pour qu'ils fassent entendre leurs doléances en restant dans la légalité.

Alors que nous ne pouvons pas prédire quelle direction ce mouvement va prendre, ni même si il peut survivre en tant mouvement social indépendant, en dehors des institutions de la politique bourgeoise, il est approprié, à ce stade, pour les révolutionnaires, de tenter de faire un bilan de ce mouvement afin de tirer les leçons pour l'avenir de la lutte de classes. Qu'est-ce qui a été positif dans ce mouvement? Quelles ont été ses faiblesses? Que pouvons-nous en attendre ?

Malgré ces questions sans réponse et l'ambiguïté générale exprimée par ce mouvement, nous pensons qu'il est une manifestation de la volonté de certains secteurs de la classe ouvrière, parmi les autres groupes sociaux, de se battre contre les attaques massives que le système capitaliste est en train de mener contre les conditions de vie. Même si ce mouvement rappelle beaucoup ce même activisme politique que nous voyons depuis la fin des années 1990, avec le mouvement alter-mondialiste, il semble néanmoins s'être effectué dans une dynamique fondamentalement différente de ces mouvements précédents, qui pourrait contenir les semences pour une nouvelle radicalisation.

Ainsi, alors que nous ne pouvons pas encore nous prononcer de façon définitive sur la nature de ce mouvement, nous pouvons néanmoins essayer de le situer dans une perspective de classe et d'en tirer certains enseignements majeurs pour la période à venir.

 Le contexte international

Le Mouvement 'Occupy' en Amérique du Nord a clairement constitué un maillon dans la chaîne de protestations et de mouvements sociaux qui ont balayé les quatre coins du monde au cours de l'année 2011. Ces mouvements ont massivement cherché à répondre aux effets de la crise du capitalisme sur les conditions de vie de la classe ouvrière et de la société en général. De la révolte dans le monde arabe, au printemps, à l'éclatement de luttes massives en Chine, au Bangladesh, en Espagne, en Israël et au Chili, le mouvement Occupy a été clairement inspiré par des événements qui ont eu lieu loin des côtes américaines. Jamais, depuis la période de la fin des années 1960 jusqu'au début des années 1970, nous n'avons assisté à un tel éventail de mouvements à travers le monde, cherchant tous à répondre aux mêmes provocations fondamentales : l'attaque sur les conditions de travail et de vie de la population résultant de la récession mondiale et les attaques massives d'austérité déferlant sur le salaire social dans le sillage de la crise de la dette souveraine et de la crise financière de 2008.

Tous ces mouvements ont été caractérisés par le désir d'un nombre toujours croissant de gens de faire quelque chose en réponse à la montée de ces attaques, même s'il y a eu peu de clarté quant à ce qui doit être fait. Le mouvement Occupy est une manifestation importante de cette tendance internationale dans le 'ventre de la bête' lui-même. Comme le mouvement massif dans le Wisconsin, plus tôt dans l'année, le mouvement Occupy a réfuté l'idée persistante que la classe ouvrière d'Amérique du Nord est totalement intégrée dans le capitalisme ou sans volonté et incapable de résister à ses attaques. Toutefois, alors que les événements dans le Wisconsin ont eu lieu dans un seul Etat, le mouvement Occupy s'est propagé à des centaines de villes à travers le continent et même dans le monde entier. Par ailleurs, alors que les manifestations du Wisconsin ont été très rapidement récupérées par les syndicats et le Parti Démocrate, les manifestants d'Occupy ont tenu à affirmer leur autonomie, estimant qu'un changement significatif ne peut découler que d'une 'nouvelle forme' de mouvement. Ils ont montré une méfiance très saine à l'égard des partis et des programmes officiels, ce qui démontre leur méfiance croissante envers les partis officiels pour les représenter dans leurs luttes.

Comme les mouvements dans d'autres parties du globe, ceux des Occupy ont été caractérisés par l'afflux de nouvelles générations de travailleurs, dont beaucoup ont peu d'expérience politique et ont quelques idées préconçues sur la façon d'organiser une lutte. Ce qui unit ces participants est un désir presque prémonitoire de se réunir avec les autres et de sentir l'expérience d'une solidarité active et communautaire pour poser une alternative à la société existante à travers l'expérience vécue de la lutte. Il n'y a pas de doute que ces désirs sont surtout alimentés par le sentiment croissant d'aliénation sociale face à la décomposition capitaliste, ainsi que par les énormes difficultés des jeunes générations ont à s'insérer sur le marché de l'emploi lui-même. Le manque d''expérience du travail collectif et le sentiment d'isolement qui l'accompagne, l'atomisation et le désespoir poussent aujourd'hui de plus en plus les travailleurs, en particulier les jeunes et ceux qui ont été chassés du processus de production, à rechercher la solidarité à travers la lutte. Sont également présents dans ces luttes des gens d'autres couches sociales : toutes sortes de gens profondément frustrés et inquiets devant la direction que prend la société. Cependant, en Amérique du Nord, ces manifestations ont été dominées par les jeunes générations de travailleurs et les personnes les plus profondément touchées par la crise et le chômage de longue durée.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que le mouvement Occupy lui même, notamment à travers la tactique de l'occupation d'espaces géographiques spécifiques, représente la forme que la lutte de classes va prendre à l'avenir. Au contraire, ce mouvement, comme tous les mouvements frères à travers le globe, ont été marqués par des faiblesses fondamentales, qu'il sera nécessaire pour la classe ouvrière de dépasser si elle veut aller de l'avant. Nous pouvons conclure que le mouvement Occupy représente une tentative importante par des parties du prolétariat pour répondre aux attaques agressives du capitalisme, même si il ne représente pas un modèle parfait pour les luttes futures.

 L'importance des Assemblées Générales

Une des caractéristiques les plus importantes du Mouvement Occupy a été l'émergence d'assemblées générales (AG) en tant qu'organe souverain de la lutte. La redécouverte de l'AG comme la forme la mieux capable d'assurer la plus large participation et le plus large échange d'idées a marqué une avancée considérable pour la lutte de classes dans la période actuelle. Par rapport au mouvement Occupy, les AG semblent avoir été adoptées par les luttes antérieures, en particulier celle des 'Indignés' en Espagne, ce qui démontre que, dans cette période, il y a une tendance à assimiler rapidement les méthodes de luttes dans d'autres régions du monde et à adopter les tactiques et les formes les plus efficaces. La rapidité avec laquelle les AG se sont propagées à travers le monde cette année écoulée a en effet été assez impressionnante.

Comme ailleurs, les AG du mouvement Occupy ont été ouvertes à tous, encourageant tous ceux qui se sentent concernés à participer à l'orientation du mouvements. Les AG ont pratiqué une politique ostensible d'ouverture. Des compte-rendus étaient distribués. Une volonté claire s'est exprimée pour que les AG restent distinctes de tout parti, groupe ou organisation qui peut chercher à confisquer leur autonomie. Les AG représentaient donc une prise de conscience naissante qu'on ne pouvait pas se fier aux partis et aux institutions existants, même les partis de gauche et les syndicats, pour diriger la lutte au nom des masses. Au contraire, les manifestants eux-mêmes devaient rester souverains, eux seuls pouvaient déterminer la façon d'aller de l'avant.

Néanmoins, malgré ces caractéristiques très positives, l'expérience des AG, dans le mouvement Occupy, a été marquée par une profonde faiblesse. Dès le début, le mouvement s'est constitué comme une occupation d'une parcelle de l'espace géographique. OWS avait initialement prévu d'occuper le quartier financier de New York lui-même, ou de mettre en place un lieu symbolique de manifestation à Wall Street, mais, une fois qu'il est devenu clair que l'Etat ne tolérerait pas cela, les manifestants ont occupé un parc voisin, presque par défaut1. Cela représente le pied de la montagne, mais n'est pas tout à fait sur la montagne elle-même : le modèle était ainsi fixé pour le mouvement dans d'autres villes, dont une écrasante majorité a pris la forme d'un campement dans un parc de ville. Bien qu'il y ait un précédent de ce genre d'occupation dans l'histoire des Etats-Unis (l'occupation de terre en friche par la Bonus Army, dans la ville de Wahington, pour protester contre les conditions de vie des vétérans de la Première Guerre mondiale, à l'époque de la Grande Dépression), la décision de se définir comme le mouvement d'occupation d'un emplacement géographique spécifique a constitué une faiblesse profonde qui a contribué à l'isolement du mouvement Occupy.

Assez rapidement, en particulier à New York, Occupy a été dominé par le sentiment qu'il avait à défendre le parc qui était devenu le lieu de regroupement du mouvement et en fait était devenu une sorte de communauté pour la plupart des manifestants individuels. Sans aucun doute, le sens positif de solidarité que beaucoup de manifestants ressentaient en tant que participants à un mouvement pour le changement a contribué à définir les limites du mouvement comme les limites du parc et à chercher à défendre ces frontières contre les attaques de l'Etat ou sa récupération par les grands courants politiques.

Cependant, cela a tendu aussi à produire une tension dans le mouvement Occupy entre, d'une part, un mouvement pour le changement social en général et, de l'autre, une nouvelle expérience de vie communautaire. De fait, alors qu'il était un campement provisoire, à la suite de nécessités tactiques, Zuccotti Parc, a eu tendance à être perçu par les occupants comme une nouvelle sorte 'd'abri ' au sein de la société capitaliste. Des rumeurs d'une répression policière imminente n'ont fait que renforcer le désir de 'défendre le parc.' Alors que les occupants ont fait des incursions occasionnelles en dehors du parc pour protester contre les banques, dans les quartiers bourgeois, plus le mouvement persistait, plus prédominait la tendance à essayer de constituer un noyau d'une façon alternative de vie dans le parc. Aucun effort réel n'a jamais été fait pour étendre la lutte à l'ensemble de la classe ouvrière, au-delà des limites du parc.

A contrario, ce fétichisme qui consistait à occuper un espace géographique spécifique n'a pas caractérisé les mouvements en Espagne, en Israël et au Moyen-Orient. Là-bas, les places publiques étaient considérées davantage comme un point de rencontre où des manifestants pouvaient se réunir pour un but spécifique, discuter, organiser des rassemblements et décider des tactiques. Le désir de s'accrocher à des espaces publics avec des campements permanents a été une caractéristique particulière pour l'Amérique du Nord, des récents mouvements, qui exige un examen plus approfondi.

Cependant, peut-être encore plus dommageable que le fétichisme de l'occupation, les AG dans le mouvement Occupy ont finalement été incapables de remplir leur fonction d'unifier les manifestants, étant donné qu'au cours de la lutte, d'organes de décision, elles ont été transformées en organes de plus en plus passifs aux mains d'activistes et de gauchistes professionnels, principalement à travers les activités des groupes et comités de travail. Au lieu de constituer l'organe de la discussion la plus large, en leur sein régnait la peur omniprésente de travailler en dehors des exigences concrètes, parce qu'elles étaient considérées comme semant les divisions et la polarisation plutôt qu'unificatrices, ce qui les rendait impuissantes face à la nécessité de prendre des décisions concrètes dans le feu de l'action.

Les illusions démocratiques et les traumatismes du passé

Une caractéristique du mouvement Occupy qui a été commune à la plupart des mouvements de revendication que nous avons vus au cours de la dernière année a été la prépondérance d'énormes illusions par rapport à la 'démocratie' en tant qu'alternative au système actuel. Cela a pris la forme d'une hypothèse sous-jacente selon laquelle les problèmes auxquels le monde se trouve confronté pourraient remonter à la domination de la vie économique et politique par une clique de financiers parasitaires, de banquiers et de grands entrepreneurs qui placent leurs propres intérêts immédiats au-dessus de celui de l'ensemble de la société dans son ensemble. Pour les Etats-Unis, il est dit que ce phénomène a corrompu le processus démocratique américain, au point que les grandes entreprises sont effectivement en mesure de dicter leur politique au Congrès et au Président par le biais de leur contrôle des fonds de campagne.

Ainsi, le mouvement Occupy a eu tendance à penser que la solution à l'oppression et à la souffrance passait par la revitalisation de la démocratie contre la cupidité des entreprises et la spéculation financière. Alors que la définition précise du terme 'démocratie' peut différer d'un manifestant à l'autre (certains peuvent se contenter d'un amendement interdisant les contributions des entreprises aux campagnes électorales, tandis que d'autres ont une définition plus radicale de l'autonomie gouvernementale à l'esprit), le sens sous-jacent est néanmoins que la 'démocratie' est en quelque sorte opposée à l'oppression et à l'exploitation économique.

Par ailleurs, tandis que de nombreux manifestants sont maintenant prêts à dire que le 'capitalisme' est, soit une partie, soit à la racine des problèmes économiques mondiaux, il n'y a pas de consensus sur ce qu'est en réalité le 'capitalisme'. Pour beaucoup, le capitalisme équivaut tout simplement aux banques et aux grandes entreprises. La compréhension marxiste que le capitalisme est un mode de production associé à toute une époque de l'histoire humaine, qui se caractérise par l'exploitation du travail salarié est seulement abordée à la marge de ce mouvement. Ainsi, tandis que de nombreux manifestants reconnaissent que Marx avait quelque chose d'important à dire sur les problèmes du capitalisme, il y a peu de clarté quant à la pertinence du marxisme et du mouvement ouvrier par rapport à leur projet de construire, aujourd'hui, un nouveau monde. Ces hésitations, également observées dans d'autres mouvements dans le monde, constituent une limitation essentielle pour l'expression de la dynamique des futurs mouvements.

Si ces illusions sur la démocratie étaient restées au niveau idéologique, on pourrait à juste titre les attribuer à l'immaturité du mouvement, comme l'expression d'une phase d'ouverture dans la lutte de classe, que la classe ouvrière dépasserait à la lumière de l'expérience. Cela peut se révéler être le cas, mais pour l'instant, pour le mouvement Occupy, la démocratie est fétichisée au point qu'elle constitue un obstacle fondamental à sa capacité à aller de l'avant. En outre, cette vision a fourni la base pour précisément ce que le mouvement ne connaissait pas au début : sa récupération par l'idéologie pro-démocratique et réformiste, dans le contexte de l'approche de la campagne électorale présidentielle de 2012.

Dès le début, en prenant au sérieux le mandat de créer une nouvelle forme de démocratie dans le cadre de la lutte, l'AG a essayé de fonctionner sur la base du modèle démocratique du 'consensus'. A bien des égards, c'était une réaction saine, visant à assurer la participation la plus large possible et à s'assurer que personne ne se sentait exclu des décisions prises par l'AG. Ce modèle a, sans doute, été adopté comme une réponse à l'expérience négative des mouvements précédents dominés par des militants professionnels et des organisations politiques, dans lesquels le participant moyen ne pouvait que se sentir à peu près au niveau d'un soldat de troupe, dans un mouvement dirigé par des professionnels.

En ce sens, le désir de s'assurer que chacun se sente inclus est parfaitement compréhensible. En réalité, l'insistance sur le fonctionnement sur un modèle de consensus a empêché le mouvement d'aller au-delà de ses limites, en bloquant la nécessaire confrontation des idées et des perspectives qui aurait permis au mouvement de sortir de son isolement dans le parc. Faute de pouvoir prendre de véritables décisions, afin de répondre aux besoins immédiats du mouvement, en négligeant de développer un organe exécutif, l'AG est très rapidement tombée sous la coupe de divers groupes de travail et comités, beaucoup d'entre eux dominés par des militants très professionnels, ce qu'elle craignait à l'origine. D'une certaine façon, l'insistance sur le fait que chaque décision devait être prise sur la base d'un vote à l'unanimité assurait qu'aucune véritable décision ne pouvait être prise et que les différents 'groupes' (groupes de travail, comités, etc) commenceraient à se substituer à 'l''ensemble' (l'AG ). Ainsi, la crainte de l'exclusion de la part de l'AG autorisait le 'substitutionnisme' à se glisser par la porte de derrière, une situation qui a finalement conduit à de nombreuses distorsions de la souveraineté de l'AG.

L'a priori de l'insistance sur le fonctionnement basé sur l'adoption à l'unanimité était également évident dans la très difficile question de l'augmentation des revendications concrètes. Depuis le début, le mouvement Occupy semblait fier de son refus de définir des revendications précises ou de formuler un programme. C'est un souci compréhensible de la part de ceux qui souhaitent éviter d'être récupérés dans la même vieille politique réformiste, offerte par l'Etat, mais, comme le montre le sort du mouvement Occupy, le réformisme ne peut pas être bloqué par le refus de présenter des revendications. Le mouvement a été caractérisé par une extrême hétérogénéité des revendications. La vision la plus radicale pour un changement total de la société sur des bases égalitaires coexistait avec des exigences totalement réformistes qui restent de la compétence du légalisme bourgeois, comme le demande de faire passer un amendement constitutionnel pour mettre fin à 'la personnalité d'entreprise'.

Une des leçons les plus importantes du mouvement Occupy est donc que les mouvements à venir devront aborder la question de savoir comment développer un organe exécutif compétent qui reste responsable devant l'AG : un véritable organe de décision qui fonctionne avec un mandat de l'AG révocable à tout moment. Un tel organe est nécessaire si le mouvement veut prendre des décisions dans le feu de la lutte et tisser la solidarité, la confiance et l'unité entre tous les participants. Comme ce mouvement le montre, le développement d'un véritable organe exécutif ne peut pas être évité, si le mouvement veut aller au-delà d'un stade très élémentaire. Comment des décisions tactiques peuvent-elles être prises dans le feu de la lutte ? Comment les AG maintiendront-elles leur souveraineté sur tout ces comités et organes qui seront nécessaires ? Telles sont les questions essentielles qui doivent être abordées.

Bien sûr, il est également vrai qu'un organe exécutif ne peut pas être proclamé ex nihilo. Un organe exécutif qui ne repose que sur la base du plus large débat et du plus large échange d'idées entre tous les participants serait, au mieux une farce totale et au pire une autre voie pour que le 'substitutionnisme' se glisse par la porte de derrière. Un organe exécutif ne peut fonctionner que comme une concrétisation de la vitalité de l'AG et il ne peut pas se substituer à elle. Par conséquent, alors que l'échec à prendre en charge la question d'une fonction exécutive peut avoir été un facteur clé dans la disparition du mouvement Occupy, cela ne signifie pas qu'un organe exécutif déclaré de façon volontariste par les éléments les plus actifs dans la lutte l'aurait sauvegardé.

Plus que tout, ce qui a été absent dans ce mouvement a été un véritable désir de discuter des racines de la crise elle-même. Plutôt que d'essayer de s'engager dans ce qui est devenu une discussion inévitable sur la nature des troubles de la société, le mouvement Occupy est resté enfermé dans sa vision fétichiste du mode de décision. Enlisé dans une problématique démocratique bourgeoise, le mouvement n'a jamais abordé les questions fondamentales de fond : ce mouvement doit-il rester emprisonné dans une problématique d'unanimité interclassiste ou doit-il exprimer les réactions et le point de vue des exploités ? Est-ce que les banques sont à blâmer pour l'impasse dans laquelle se trouve la société ou est-ce que leurs manigances sont un simple symptôme d'un plus large échec du système économique lui-même ? Peut-on produire un changement significatif en aiguillonnant l'Etat pour qu'il agisse dans l'intérêt de la société ou devons-nous réfléchir aux moyens de dépasser l'Etat ? Alors qu'il était possible de trouver des participants des deux côtés de ces questions (et un peu plus pour démarrer !), le mouvement n'a jamais compris qu'il fallait décider quelles positions étaient 'justes'. Sous le prétexte de 'toutes les positions sont les bienvenues ici', le mouvement n'a jamais dépassé une foi simpliste dans sa propre capacité à montrer la voie par l'exemple d'une nouvelle forme de vie du consensus.

 La nécessité d'étendre la lutte

 Un aspect du mouvement Occupy qui a figuré en bonne place dans son échec final a été son incapacité à étendre efficacement la lutte au-delà des différents sites de campement. De nombreux facteurs figurent dans l'isolement final du mouvement : la tendance pour les occupants de voir les sites de campement comme une communauté interclassiste, la tendance pour les divers parcs d'être vus comme des forteresses d'espace libéré qui doit être défendu, etc. Toutefois, le facteur le plus important a été l'incapacité du mouvement à se relier efficacement avec l'ensemble de la lutte de la classe ouvrière pour défendre ses conditions de vie et de travail, face aux attaques agressives du capitalisme.

En dehors de la grève générale controversée à Oakland qui a arrêté les opérations portuaires de la ville pour une journée, le mouvement a été incapable d'inspirer une réponse plus large de la part de la classe ouvrière aux attaques du capitalisme contre elle.

Dans l'ensemble, la classe ouvrière sur son lieu de travail reste désorientée face à la vaste offensive du capitalisme contre ses conditions de vie et est incapable de s'engager dans une lutte massive pour se défendre. En dehors de quelques grèves éparpillées, contrôlées par les syndicats, la classe ouvrière demeure en tant que telle pour le moment largement absente des luttes.

Dans un certain sens, cela ne devrait pas être surprenant. La crise actuelle et l'intensification actuelle de l'assaut sur la classe ouvrière sont arrivées après plus de 30 ans d'attaques ouvertes sur la vie de la classe ouvrière, sur ses conditions de travail et sur le fondement même de la solidarité de classe. Par ailleurs, les attaques actuelles sont remarquablement brutales par leur férocité, à la fois au niveau du point de production et du salaire social. En plus de cela, la crise politique actuelle de la bourgeoisie américaine doit être prise en compte dans toute analyse de l'apparente passivité de la classe ouvrière. Les attaques agressives des insurgés de l'aile droite du parti Républicain sur l'appareil syndical, ainsi que la rhétorique de plus en plus loufoque émergeant du Tea Party ont sans doute eu un effet désorientant sur la conscience de la classe ouvrière. Dans ces conditions, beaucoup de travailleurs restent au niveau de chercher à protéger ce qu'ils ont encore à travers les institutions existantes des syndicats et du Parti Démocrate. D'autres sont devenus tellement désorientés qu'ils sympathisent avec tel ou tel politicien qui semble le plus en colère, même s'il se trouve appartenir au Tea Party.

Néanmoins, malgré les difficultés et les obstacles auxquels elle est confrontée pour retrouver son identité de classe et son terrain de lutte, l'ensemble de la classe ouvrière n'a pas été totalement silencieuse. Les exemples de mobilisations dans le Wisconsin, plus tôt cette année, sont la preuve que nous sommes entrés dans une phase ouverte depuis la grève à New York City Transit en 2005/2006, avec une tendance vers l'accroissement de la confrontation de classe, vers la reprise de la solidarité et vers une volonté de résister à la paralysie instillée par les attaques du capitalisme. Si le traumatisme de l'escalade des attaques dans le sillage de la débâcle financière de 2008 et le chaos politique actuel de la classe dirigeante américaine, actuellement, pèsent lourdement sur la classe ouvrière et sa combativité, la mémoire de ces luttes agit encore au niveau souterrain.
Cependant, alors que les sondages d'opinion ont toujours montré un haut niveau de sympathie de la part de la population pour les manifestants d'Occupy, cela ne s'est pas traduit dans une action massive efficace. Il y a eu des cas, bien sûr, où cette perspective a été évoquée. Cela s'est surtout produit autour de la question de la répression policière. A New York, Oakland et ailleurs, chaque fois que l'Etat semblait aller trop loin dans sa répression des manifestants, une indignation massive de l'opinion publique a contraint l'Etat à plus de retenue. Cependant, alors que les syndicats de New York ont ​​été obligés à plusieurs reprises d'appeler les travailleurs à montrer de la sympathie avec les manifestants devant l'imminence d'une répression, c'est seulement à Oakland que la répression policière a provoqué une réponse plus large de la part de la classe ouvrière.

Il n'est donc pas surprenant que les manifestants d'Occupy aient peu fait pour ralentir les attaques actuelles contre la classe ouvrière. La mise en faillite d'American Airlines, le lock-out permanent à l'American Crystal Sugar et Cooper Tire et l'austérité massive prévue dans l'administration des Postes sont quelques exemples qui montrent que la bourgeoisie n'a pas été intimidée par le mouvement Occupy au point d'infléchir ses attaques contre la classe ouvrière. De toute évidence, la tactique de l’occupation des parcs aux environs du quartier de la finance ne s'est pas avérée efficace dans la lutte contre les attaques du capitalisme. Plutôt que de camper aux abords de Wall Street, de Bay Street et d'autres centres financiers, les manifestants n'auraient-ils pas été plus efficaces s' ils avaient concentré leurs efforts dans les quartiers ouvriers, en montrant aux autres prolétaires, encore trop désorientés pour lutter, qu'ils ne sont pas seuls ?

Il est clair qu'un débat sérieux sur la tactique est devenu nécessaire pour tous ceux qui cherchent à lutter contre la dégradation actuelle de la vie humaine causée par les assauts continus du capitalisme sur la société. Malheureusement pour le mouvement Occupy, son parti-pris fétichiste pour le consensus démocratique, son désir presque de principe de s'abstenir de discussions tactiques et son pluralisme au détriment d'actions concrètes, l'ont empêché jusqu'à présent d'aborder ces questions de manière efficace. Surtout, face à la répression de l'Etat, il n'a pas été en mesure de réfléchir aux questions de manière efficace, « Vers qui devons-nous nous tourner pour trouver le soutien ? » Et « Où allons-nous si nous ne pouvons plus vivre dans le parc ? » Incapable d'examiner ces questions de façon plus profonde, le mouvement Occupy, pour l'instant, tourne en rond et fait face à un avenir incertain.

 De notre point de vue, même si le mouvement Occupy représente un premier pas très important d'une partie de la classe ouvrière la plus touchée par la crise du capitalisme, il est clair que l'avenir exigera un réexamen fondamental des objectifs de la lutte et de la méthode pour les réaliser. Comment un mouvement social peut-il aller de l'avant, de manière à éviter les écueils du passé, mais qui lui permette de fonctionner d'une manière vraiment efficace dans le feu de la lutte ? Comment un mouvement social attaché à l'idée qu'un autre monde est possible, reste-t-il fidèle à cet objectif, mais a encore le courage d'affronter tactiquement l'Etat bourgeois ? C’est à toutes ces questions importantes que les révolutionnaires et tous ceux engagés dans une lutte pour un monde différent devront nécessairement prendre en compte dans la période à venir.

Internationalism (5 décembre 2011)

 

1 Une série d'événements similaires sont survenus à Toronto, où il avait été prévu que les manifestants se réunissent en plein cœur du quartier Bay Street de la ville, pour ensuite se déplacer dans un petit parc à la périphérie du centre ville. La police de Toronto, encore sous le choc de la condamnation par l'opinion publique de leur répression violente contre les manifestants du G20 l'année précédente, était plus que disposée à permettre aux occupants de rester dans le parc.

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