Le nationalisme kurde: un autre pion dans les conflits impérialistes (Partie II)

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Nous publions ci-dessous la deuxième partie de notre article sur le nationalisme kurde.

L’Irak s’enfonce dans l’abîme

Nous avons montré dans d’autres articles comment toute la spirale du chaos impérialiste avait été déclenchée dans les années 1980, suite à l’effondrement du régime du Shah en 1979 qui, jusque-là, avait été avec la Turquie un poste avancé du bloc de l’Ouest contre la Russie. Les États-Unis ont réagi entre autres en encourageant la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), ce qui a conduit à des tensions croissantes entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Au Proche-Orient, dès les années 1980, les conflits n’étaient plus marqués par la confrontation entre les deux blocs, mais exprimaient de plus en plus une plongée dans le “chacun pour soi” impérialiste. Du Liban dans les années 1980 à l’Afghanistan, plusieurs zones de conflit ont émergé, où la guérilla locale et les forces terroristes combattaient la Russie impérialiste (avec le soutien des États-Unis) ou contre les États-Unis avec le soutien de l’Iran. Des conflits et des fronts ont émergé dans lesquels les rivaux régionaux et les terroristes sont devenus actifs avec le soutien d’autres États. La tentative initiale de la politique américaine de “combattre les flammes de la guerre avec la guerre” a mis de l’huile sur le feu au lieu d’éteindre l’incendie.

A l’époque de la première Guerre du Golfe en 1991, les États-Unis voulaient et sont parvenus à éviter une partition de l’Irak, même au prix de laisser le pouvoir à Saddam Hussein. Lors de la seconde Guerre du Golfe en 2003, les États-Unis ont prétendu que Saddam avait acquis l’arme nucléaire. Après la rapide victoire américaine et l’élimination de Saddam Hussein, il y eu un profond remaniement du pouvoir.

Après l’occupation de l’Irak, les Américains ont imposé une administration directe et ils ont désarmé la plupart des partisans de Saddam Hussein. Beaucoup appartenaient à l’armée et à la police et ont joué un rôle-clé dans la formation de l’État islamiste (EI). Au lieu de les intégrer dans l’appareil répressif qu’ils mettaient en place, les Américains les ont exclus et ont ainsi fait germer ce qui est devenu l’EI.

Le clan à dominante sunnite autour de Saddam a été évincé et remplacé par des gouvernements dirigés par les Chiites, qui à leur tour, ont favorisé l’accroissement de l’influence iranienne en Irak. En outre, une politique répressive contre la population sunnite a aiguisé la division au sein de la population irakienne, facteur supplémentaire qui a conduit beaucoup de gens dans les bras de l’EI. Au même moment, les Kurdes au nord de l’Irak se voyaient accorder une sorte de relation privilégiée avec Bagdad, alors que la violence terroriste se répandait partout en Irak.

Quand l’EI a conquis de vastes zones de l’Irak en juillet 2014, en particulier la deuxième plus grande ville d’Irak, Mossoul, les peshmergas kurdes, qui agissaient plus ou moins comme une force d’État dans le nord de l’Irak, ont été les premiers à se mobiliser contre lui, alors que de larges pans de l’armée irakienne s’étaient enfuis. Les Américains et d’autres États occidentaux ont accru leur soutien militaire à la fois à Bagdad et aux peshmergas kurdes.(1) En bref, les Américains (et autres pays occidentaux) ont fourni des armes et une formation militaire. Principalement, les avions américains ont bombardé les positions de l’EI, pendant que les peshmergas servaient de chair à canon.(2) Ni les États-Unis, ni aucune autre puissance occidentale ne voulait engager un grand nombre de soldats sur le terrain à cause des fiascos antérieurs en Afghanistan et en Irak et à cause de l’impopularité généralisée de la guerre.

L’échec global des États-Unis à stabiliser la situation en Irak (et en Afghanistan) a permis la résurgence des ambitions nationalistes kurdes en Irak. La nécessité pour la coalition menée par les États-Unis de soutenir et d’armer les peshmergas kurdes a conduit ces derniers à entrer en conflit avec tous les gouvernements de la région.

La guerre en Syrie : un autre facteur obligeant la Turquie à attaquer les Kurdes

La guerre en Syrie qui a débuté en 2011 est devenue un autre facteur nourrissant les ambitions kurdes. La stratégie turque visant à accroître son influence dans la région nécessitait des liens plus forts avec la Syrie. Jusqu’en 2011, la Syrie et la Turquie avaient réussi à améliorer leurs relations. Mais peu de temps après les débuts de la guerre en Syrie, Assad, de plus en plus assiégé, réagit en faisant un geste stratégique astucieux : l’armée syrienne a “abandonné” en 2012 le territoire kurde en Syrie aux Kurdes, sachant que cela mettrait la Turquie sous pression pour contrecarrer toute avancée kurde. Au même moment, la Turquie tolérait les “éclaireurs” de l’EI qui géraient des agences de recrutement en Turquie, Erdogan voulant tirer les marrons du feu de la lutte de l’EI contre les Kurdes en Syrie. A cause des pressions occidentales, et suite à la publication par des journalistes de la tolérance secrète des Turcs envers la contrebande d’armes ou la révélation selon laquelle les agences d’État turques les livraient directement et facilitaient le passage de terroristes de Turquie vers la Syrie, Erdogan a été contraint de proclamer son opposition à Assad et à s’engager dans un combat déterminé contre l’EI. En rétorsion, l’EI a commencé à viser des cibles en Turquie, là même où auparavant cette organisation avait bénéficié d’une totale “liberté de mouvement”.

En même temps, plus l’EI conquérait du territoire en Irak et en Syrie, plus les Kurdes commençaient à gagner de l’importance comme outil des puissances occidentales intervenant d’une manière ou d’une autre en Irak et en Syrie. Vers la fin de l’année 2013, les Kurdes syriens avaient réussi à établir une “zone libre” (libre du contrôle d’Assad ainsi que de l’EI), appelée Région autonome du Rojava. Quand les forces de l’EI ont commencé à assiéger la ville frontalière de Kobane, dominée par les Kurdes, le 15 septembre 2014, la détermination de la Turquie à empêcher la marche vers l’autonomie kurde ne laissait aucun doute quant aux priorités turques. Bien que l’armée turque ait été présente en force le long de la frontière turque à portée de Kobane, l’armée turque n’est pas intervenue pour protéger les Kurdes contre l’EI. Ce n’est qu’après les intenses bombardements américains et le nombre important de victimes kurdes, tant civiles que militaires, que l’EI a été défait à Kobane en février 2015, par les YPG, le PKK d’autres milices et des peshmergas kurdes du nord de l’Irak. Cet épisode illustre le sort des Kurdes : leur ville, Kobane, dans les mains kurdes, mais en ruines, et les forces kurdes, entièrement dépendantes du soutien américain contre une Turquie impitoyablement déterminée. Pour les Kurdes de Syrie, la question est maintenant de savoir comment les États-Unis se positionneront à leur égard, car sans assistance militaire en leur faveur, ils ne pourront pas tenir. Kobane et l’idée d’une “révolution du Rojava” posent beaucoup de problèmes au milieu anarchiste aujourd’hui, liés au tournant “libertaire” du PKK.

Afin de “contenir” et d’attaquer les enclaves kurdes sur le territoire syrien, la Turquie a commencé à occuper des parties du territoire syrien occidental entre août 2016 et mars 2017 (opération “Bouclier de l’Euphrate”). Ces opérations militaires turques vont à l’encontre des intérêts d’Assad, de la Russie et de l’Iran. En réponse, malgré l’amélioration des liens entre la Russie et la Turquie, la Russie a offert une sorte de “protection” aux Kurdes, afin d’éviter qu’ils ne soient anéantis par l’armée turque et afin de défendre les intérêts d’Assad.

En Syrie occidentale, les troupes russes se sont déplacées dans une autre zone située le long de la frontière syro-turque, faisant barrage aux forces turques et américaines dans la région. En août 2017, les Unités de Protection du Peuple kurde (YPG), ont conclu un accord avec les forces russes, visant à fournir un tampon entre elles et les troupes turques dans et autour de la ville d’Afrin au nord-ouest de la Syrie. Le fait que l’armée turque, dans sa détermination à éliminer les enclaves kurdes, “se débrouille seule”, contre les intérêts de tous les autres requins de la région, a également renforcé les zones de frictions entre les États-Unis et la Turquie.(3) Certains groupes kurdes en Syrie sont devenus méfiants vis-à-vis des plans de la coalition dirigée par les États-Unis.

La phase suivante du conflit a commencé (celle de poser les revendications), maintenant que le “califat” de l’EI a été éradiqué de la région et sera juste capable de lancer des attaques terroristes ici et là sans aucun contrôle sur le territoire. Alors que les États-Unis ont encore besoin des Kurdes comme chair à canon pour lutter contre ce qui reste de l’EI dans la région, après l’expulsion de l’EI de l’Irak, les Kurdes d’Irak ont estimé que le moment était venu de proclamer leur indépendance.

Enver, novembre 2017

 

1 En Syrie, le plus grand parti kurde est le Parti de l’Union démocratique (PYD) ; son bras militaire est les Unités de défense du peuple (YPG) et les Unités de défense des femmes (YPJ). À l’automne 2015, les unités de défense kurdes ont conclu une alliance avec d’autres milices dans les Forces démocratiques syriennes (SDF). La branche militaire du PKK est HPG.

2 L’Allemagne a formé quelques 14 000 combattants peshmergas. L’Allemagne a également livré environ 32 000 armes de petit calibre, 20 000 grenades à main et beaucoup d’autres armes. Les États-Unis ont payé directement les “salaires” de 36 000 peshmergas. Ceux-ci ont alors commencé à devenir les mercenaires de différents impérialismes, américain et autres. Les avions britanniques Tornado ont soutenu des combattants kurdes et la Grande-Bretagne leur a fourni des missiles antichars, des radars et d’autres équipements militaires ainsi que des “conseillers” et des forces spéciales britanniques. Selon Downing Street, tout cela est fait pour des raisons “humanitaires” (Daily Mail, du 15 août 2014).

3 Les premiers échanges de tirs ont eu lieu entre les troupes américaines et les troupes soutenues par la Turquie près de Manbij en Syrie, qui a été un point focal pour les tensions latentes entre les factions soutenues par les États-Unis et la Turquie.