L’imbroglio catalan montre l’aggravation de la décomposition capitaliste

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Nous publions ci-dessous la traduction d’un article d’Acción Proletaria, organe de presse du CCI en Espagne. Le blocage du conflit catalan a lieu alors que le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien jette de l’huile sur le feu au Moyen-Orient et que l’affrontement entre deux abrutis grandes gueules (celui de la Corée du Nord et celui des États-Unis) alimente les menaces nucléaires. Tout cela exprime une dégradation croissante dans la situation impérialiste.

La montée en puissance de l’indépendantisme catalan est une crise très importante pour la bourgeoisie espagnole. Elle témoigne des difficultés PP (Partido Popular, de droite) au pouvoir et, plus généralement, de tout l’appareil d’État pour affronter ce problème. C’est un catalyseur qui fait exploser en vol le “consensus de 1978”,1 un consensus déjà fortement affaibli par la crise du bipartisme et les difficultés pour ouvrir une alternative à la suite de la formation de nouveaux partis (Podemos et Ciudadanos).2 Les causes immédiates d’une telle situation sont l’intensification des conflits entre les différentes fractions de la bourgeoise et la tendance à l’irresponsabilité de ces mêmes fractions qui mettent en avant leurs intérêts particuliers aux détriments des intérêts globaux de leur État et, donc, de leur capital national.3

En l’absence momentanée d’une alternative prolétarienne à la situation de crise du capitalisme, les travailleurs n’ont rien à gagner dans cette affaire et beaucoup à perdre. Les mobilisations en Catalogne, l’encerclement du Conseil [ministère catalan] de l'économie et les affrontements avec la guardia civil (police de l’État central espagnol) à la suite des arrestations de plusieurs dirigeants du gouvernement catalan (Generalitat), ou le refus des dockers du port de Barcelone de décharger les bateaux de la police, tout cela n’exprime en rien la force des travailleurs. Au contraire, ceux-ci sont poussés :

– par les partis ouvertement indépendantistes à la défense des hauts responsables du gouvernement autonome, ce même gouvernement et ces mêmes responsables qui réduisent leurs salaires et qui attaquent leurs conditions de vie, ces dirigeants du PdCat (Parti démocrate européen catalan) ou ERC (Gauche républicaine de Catalogne), partis patentés de la bourgeoisie, qui ne sont pas meilleurs que leurs rivaux du PP ou de Ciudadanos parce qu’ils sont Catalans ;

- par Podemos ou la mouvance autour de Colau4 à la “défense de l’État démocratique” contre la répression du PP.

Autrement dit, le danger est que les ouvriers soient entraînés en dehors de leur terrain de classe vers le terrain pourri des affrontements entre fractions de la bourgeoisie et soient enchaînés à la défense de l’État démocratique qui n'est que l’expression de la dictature de la bourgeoisie. La barbarie morale, la destruction écologique, les guerres vont-elles par hasard changer en quoi que se soit parce que la démocratie s’habille du jaune-rouge espagnol ou du rouge-jaune catalan ?

Le problème des séparatismes en Espagne

En Espagne n’existe pas un problème de “prison de nationalités”5, mais un problème de mauvaise soudure du capital national.6 Le capitalisme s'est développé en Espagne en traînant un fort déséquilibre entre des régions plus ouvertes au commerce et à l’industrie (celles du littoral) et le reste du territoire, beaucoup plus enfermé dans l’isolement et l’arriération économique. Le pays est entré dans la période de décadence du capitalisme (en 1914, avec la Première Guerre mondiale) sans que la bourgeoisie ait pu trouver de solution à ce problème. Au contraire, face aux assauts de la crise, les tensions, particulièrement entre les secteurs de la bourgeoisie en Catalogne et au Pays basque avec la bourgeoisie centrale, n’ont fait que s’exacerber. Chaque fois que le capital espagnol a mis en avant la nécessité de restructurer son organisation économique ou politique, les fractions séparatistes ont fait valoir leurs aspirations par tous les moyens à leur portée, s’il le faut par la violence et le terrorisme (l’ETA au Pays Basque ou encore Terra Lliure en Catalogne) et en essayant d’utiliser le prolétariat comme chair à canon.

C’est ainsi que l’organe de la Gauche Communiste italienne, Bilan, analyse le séparatisme catalan et les événements de 1936 : “les mouvements séparatistes, loin d’être un élément de révolution bourgeoisie, sont les expressions des contradictions insolubles et inhérentes à la structure de la société capitaliste espagnole qui réalisa l’industrialisation à la périphérie pendant que les plateaux centraux restaient soumis au retard économique. Le séparatisme catalan, au lieu de tendre vers l’indépendance totale, reste pris par la structure de la société espagnole en faisant en sorte que les formes extrêmes dans lesquelles il se manifeste s’adaptent aux nécessités de canaliser le mouvement prolétarien”. En fait, les rapports entre le séparatisme catalan et le prolétariat, en dépit des discours “de gauche” actuels de la CUP (Candidature d'unité populaire), n’ont jamais été l’expression d’un quelconque point commun mais celui d’un antagonisme de classes. Macià, fondateur de l'ERC, venait du carlisme réactionnaire (une trajectoire que, des années plus tard, suivra le nationalisme basque) et intégrait au nationalisme catalan des éléments du discours idéologique stalinien. Son parti, entre autres, organisa, pendant la République, une milice spécialisée dans la chasse et la torture de militants ouvriers : les Escamots.7 Cambò, dirigeant de la Ligue Régionaliste, établit des pactes avec la bourgeoisie centraliste pour affronter les grèves qui, en Espagne, correspondirent à la vague révolutionnaire mondiale en 1917-19, et il soutint la dictature de Primo de Rivera. Companys fit en 1936 de la Généralité de Catalogne autonome le bastion qui maintint l’État national et qui mobilisa les ouvriers sur le front de la guerre impérialiste contre Franco, en les dévoyant la lutte de classe contre l’État franquiste et en faveur du camp républicain au sein de la Généralité8. Et Tarradellas, alors leader de l’ERC, fit un pacte en 1977 avec la droite post-franquiste pour la restauration de la Généralité.

Les autonomies et le consensus de 1978

Le cadre que la transition démocratique avait donné au problème des séparatismes est celui des Autonomies, qui, sans atteindre le projet d’un État fédéral, octroyait des compétences en matière de recouvrement des impôts, de santé, d’éducation, de sécurité, etc., aux différentes régions, particulièrement à la Catalogne et au Pays Basque. Le pilier de cette politique fut le Parti socialiste (PSOE) qui su se donner une structure “fédérale”, en maintenant des organisations régionales disciplinées. Le parti nationaliste basque (PNV) et le parti catalan CiU ont rejoint, convenablement poussés, cette structure. 9 Autant le PNV que la CiU ont fini par jouer le rôle de tampon, en canalisant les revendications des secteurs nationalistes des plus modérés aux plus anachroniques sur le terrain de la négociation, jouant la muleta surtout entre les mains des gouvernements de droite, mais aussi du PSOE lorsqu’ils en ont eu besoin pour gouverner.10

Mais cela ne signifie pas que la mer des conflits nationalistes était parfaitement calme. Sous la façade du fairplay parlementaire du PNV, l’indépendantisme intransigeant de HB et de l’ETA ont grandi, de même pour CiU avec ERC. Par ailleurs, au sein du PSOE, se sont développées des baronnies régionales qui ont mis de plus en plus en question la discipline centralisée. Les secteurs du nationalisme basque ont utilisé les attentats de l'ETA dans leurs négociations de la même manière qu’ils ont été sous la pression de HB et de l’ETA pour mettre en question le cadre de “l’État des autonomies” et pour avancer vers l’indépendance.

Cela va plus loin : les éléments du problème du séparatisme en Espagne, à la fois insoluble et qui ne cesse de s’aggraver, ajoutés à l’impact de l’aggravation de la crise et de la décomposition, ont produit le phénomène “dune spirale croissante des bravades de plus en plus hardies, qui vont vers des impasses de plus en plus aveugles, de plus en plus difficiles à éviter par le capital espagnol”, où, en plus, les “secteurs les plus radicaux (de l’abertzalisme11 au nationalisme espagnol le plus rance) au lieu de perdre en importance reprennent de plus en plus de vigueur.12 Au Pays Basque, le plan Ibarretxe13, qui était une véritable déclaration d’indépendance, fut la confirmation de cette dynamique. L’État central, cependant, arriva à désactiver ce défi séparatiste, faisant croire que ce plan pourrait être intégré dans la légalité constitutionnelle. Ibarretxe présenta son plan devant le Parlement, où il fut méprisé et rejeté sans complaisance.

En Catalogne, le regroupement de deux formations au sein du gouvernement autonome tripartite (celles de Maragall et de Montilla14), l’usure de la droite catalane (CiU) et l’implication de celle-ci dans des affaires de corruption ont fait monter la popularité des indépendantistes radicaux. Face à la perte évidente de soutien électoral et, entre la montée d’ERC et l’impact du déclin du “pujolisme”, face au danger même de disparition à moyen terme, CiU recyclée en PdCat pour masquer son implication dans des affaires de corruption, a lancé une OPA hostile contre l’indépendantisme d’ERC ; mais il en a résulté qu’au lieu de reprendre le terrain électoral perdu au profit d’ERC, le PdCat est devenu l’otage de l’ERC , et par ricochet de la CUP.

De son côté, le PSOE avait entrepris une manœuvre de “reforme des autonomies” qui s’est soldée par un échec retentissant et a fini par affecter la cohésion même du parti. Dans la Résolution sur la situation nationale que nous avons publié dans notre journal en espagnol, Accion Proletaria nº79, nous avons rendu compte de ce fiasco : “la réalité, c’est que ce réputé bon sens de Zapatero n’a pas réussi à faire baisser les prétentions souverainistes du nationalisme basque, bien au contraire, car Ibarretxe a confirmé son pari face au nationalisme espagnol. On peut en dire autant de la situation en Catalogne, où les tentatives de contrôler les secteurs les plus radicaux d’ERC à travers le gouvernement tripartite dirigé par Maragall est en train de donner lieu au fait que Maragall apparaît (de gré ou de force, difficile à savoir) comme l’otage de l’ultranationaliste Carod Rovira. Les problèmes de cohésion du capital espagnol tendent à s’aggraver, de sorte que la politique de “gestes” de Zapatero, sans contenter les nationalistes basques et catalans (qui qualifient sa proposition de réforme constitutionnelle de fraude), sert plutôt à stimuler dans d’autres nationalismes périphériques ce même sentiment d’“irrédentisme”, de “préjudice comparatif”, etc., ce qui à son tour ne fait que remettre en marche la lourde machine du nationalisme espagnol qui ne se limite pas au PP, mais qui compte aussi des branches importantes à l’intérieur du PSOE”. Les deux tripartites catalans ne servirent ni à calmer les ardeurs indépendantistes en Catalogne, ni à brider l’ERC laquelle, au contraire, s’est radicalisée sur le plan du “souverainisme”, et finirent par disloquer la branche catalane du PSOE qui perdit une grande partie de sa fraction pro-catalaniste. Ils amenèrent, en fait, à installer les prémices de l’énorme radicalisation actuelle.

L’imbroglio catalan, produit de la décomposition

Tout cela ne fait que confirmer ce que nous avons affirmé dans les Thèses sur la décomposition : “Parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l'évolution de la situation sur le plan politique. (…) L'absence d'une perspective (exceptée celle de “sauver les meubles” de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l'indiscipline et au sauve-qui-peut”. Cela a conduit à la situation présente dans laquelle le gouvernement du PP et plus généralement la bourgeoisie espagnole ont largement sous-estimé le défi du 1er octobre. L’impression que cela donne, c’est que ces forces-là, à la suite du plan Ibarretxe, ont pensé qu’elles pourraient aussi manœuvrer avec le défi indépendantiste catalan et qu’à la suite du referendum de 2014, les secteurs indépendantistes feraient marche arrière. Au contraire, ceux-ci ont accru leur détermination. En plus, la bourgeoisie nationalise espagnole a été et est incapable, par définition, de tenir compte de l’impact de la décomposition sur l’appareil politique de l’État, qui s'exprime notamment par :

– la crise du PSOE, un parti divisé en baronnies régionales et qui a perdu une partie de sa capacité d’initiative politique et de structuration de l’ensemble des partis du capital national ;

– La dérive indépendantiste de la CiU : ce parti a de plus en plus été contrôlé par une bande de fanatiques ultranationalistes, installés dans les contrées les plus arriérées de Catalogne, ce qui l’a amenée à purger le parti de tous ceux qu’on a suspecté “de penchant espagnoliste” : ce fut d’abord Duran i Lleida et, par la suite, tous ceux qui préconisaient la vieille politique du cri nationaliste et de l’action collaborationniste avec l’ensemble du capital espagnol ;

– L’ERC, un vieux parti indépendantiste qui, cependant, a rendu de grands services au capital espagnol (voir ci-dessus), arbore le drapeau de la réalisation immédiate de l’indépendance (auparavant, il s'agissait un objectif “historique”), en développant un discours nationaliste et xénophobe,15 ce qui pourra le faire devenir le pivot central de l’éventail politique catalan à la place la vieille CiU, aujourd’hui PdCat.

– L’irruption de la CUP, un mélange indigeste de staliniens, anciens terroristes catalanistes et anarchistes, qui pratique un discours de catalanisme extrême, endogamique, d’exclusion, à la limite de la purification ethnique et de la xénophobie, qui met en avant des “Pays Catalans” indépendants et républicains et dont l’action principale consiste à compromettre le duo ERC- PdCat pour les obliger à aller toujours le plus loin possible dans leurs défis à la bourgeoisie centrale espagnole.

Le plan Ibarretxe a fait long feu et, apparemment, la “tranquillité” est revenue, le PNV devenant un “bon élève” sous l’autorité d’Urkullu [actuel chef du gouvernement basque]. Ceci a fait que la bourgeoisie centrale espagnole a fini par croire que ce serait la même chose avec le défi catalaniste. Pour commencer, les Catalanistes n’ont pas commis l’erreur grossière d’Ibarretxe de présenter son projet devant le Parlement espagnol. Ils ont suivi la seule voie possible qui est celle du référendum unilatéral, ce qui ne laissait aucune marge de manœuvre à la bourgeoisie centrale espagnole étant donné que la constitution ne permet pas de “compromettre la souveraineté nationale” dans les régions autonomes.

Nous assistons en fait à la crise du “consensus de 1978”, ces accords qu'ont signés toutes les forces politiques pour assurer un fonctionnement démocratique du pays dont la clef de voûte était jusqu’à très récemment, le bipartisme, l’alternance entre PSOE et PP, avec, cependant, un poids politique et une capacité d’orientation bien plus important chez le premier. Tout cela a volé en éclats et la bourgeoisie espagnole se retrouve face au danger que la première région économique d’Espagne (qui représente 19% de son PIB) puisse échapper à son contrôle. Elle a tout misé sur la riposte répressive : mesures judiciaires, arrestations, menace de suspension de facto de l’autonomie catalane... Autrement dit, elle est incapable de mettre en place des alternatives politiques permettant un contrôle de la situation. Les partisans de cette voie (Podemos, le parti d’Ana Colau,...) manquent de forces suffisantes pour la mettre en pratique. Ils sont par ailleurs eux-mêmes divisés par des tendances contradictoires. Le partenaire de Podemos, IU16, a déclaré être clairement contre le référendum catalan et pour la défense inconditionnelle de “l’unité de l’Espagne”. En plus, Iglesias [chef de Podemos] est confronté à la rébellion de sa branche catalane, qui tend à donner un soutien “critique” à l’indépendantisme. De son côté, Colau joue la médiatrice, obligée de faire d’invraisemblables équilibres entre les uns et les autres, ce qui lui a valu le surnom comique de “la Cantinflas17 catalane”. Le PSOE lui-même est incapable d’avoir une politique cohérente. Un jour, il soutient le gouvernement allant jusqu’à défendre l’article 155 de la constitution qui permet de mettre sous tutelle l’autonomie catalane ; le jour suivant, il proclame que l’Espagne est une “nation de nations”. Sa proposition d’une “commission parlementaire pour établir un dialogue sur la question catalane” a été rejetée avec dédain par ses différents adversaires.18

Cependant, l’échec de la vie politique n’a pas comme cause principale la maladresse des uns ou des autres, mais l’exacerbation même de la situation, l’impossibilité de trouver une solution. Et cela ne peut s’expliquer que par l’analyse mondiale que nous avons développée sur la décomposition du capitalisme. L’appareil politique espagnol, face à cette accentuation de sa crise générale, ne peut qu’en sortir encore plus désagrégé. Même si la situation est très différente, on observe la même dynamique au Venezuela : aucune de deux bandes opposées n’est capable de gagner la partie. On le voit aussi sur le plan des conflits impérialistes où l’autorité des États-Unis tend à s’affaiblir en tant que gendarme du monde (et encore plus avec le triomphe de Trump), ce qui produit des situations insolubles dans un grand nombre de conflits de par le monde.

La cohorte indépendantiste est confronté à une sorte de “plafond de verre” : sa force se trouve dans les pays catalans de l’intérieur, mais elle est plus faible dans les grandes villes et, surtout, dans la grande ceinture industrielle de Barcelone. La haute bourgeoisie catalane la regarde d’un mauvais œil, parce qu’elle sait très bien que ses affaires sont liées à l’Espagne honnie. La petite-bourgeoisie est plutôt divisée, même si, évidemment, dans les contrées de la “Catalogne profonde” elle soutient massivement la “déconnexion d’avec l’Espagne”. Mais l’énorme concentration économique de Barcelone (plus de 6 millions d’habitants) tend à pencher plutôt vers l’indifférence. Cette concentration possède tout sauf la “pureté raciale catalane”, c’est un grand melting pot où vivent ensemble des gens de plus de soixante origines nationales différentes.

Il faut compléter cette analyse en insistant sur l’importance de ces tendances centrifuges, endogamiques, identitaires, en “petites communautés fermées”, que la décomposition capitaliste nourrit sans cesse. Le capitalisme décadent tend fatalement “à la dislocation et à la désintégration de ses composantes. La tendance du capitalisme décadent est au schisme, au chaos, d'où la nécessité essentielle du socialisme qui veut réaliser le monde comme une unité19. Le désarroi croissant, exacerbé par la crise, conduit à “s’accrocher comme à un clou brûlant à toutes sortes de fausses communautés, comme la communauté nationale, qui fournit une sensation illusoire de sécurité, de soutien collectif”.20 On voit cela clairement dans les trois partis catalanistes. La propagande absurde qui présente la Catalogne “libre” comme un oasis de progrès et de croissance économique “parce qu’on se serait débarrassé du fardeau de Madrid”, la chasse aux touristes encouragée par la CUP parce qu’ils “renchérissent la vie en Catalogne”, les allusions sans vergogne aux immigrants et autres andalous, tout cela montre que des tendances xénophobes et identitaires sont à l’œuvre, des tendances qui n’ont rien à envier aux prêches populistes de Trump, de Marine Le Pen ou d’Alternative pour l’Allemagne. Ces tendances à l’exclusion sont présente dans la société mais sont impulsées avec cynisme par les deux partenaires de Junts pel Si,21 même si c’est la CUP qui gagne le pompon à ce sujet.

Toutefois, les catalanistes n’ont pas le monopole de ces tendances abjectes. Leurs rivaux “espagnolistes” pratiquent un double discours : les grands dirigeants ont la bouche pleine de “constitution”, de “démocratie”, de “solidarité entre Espagnols”, du “vivre ensemble” etc., mais, en sous-main, ne font qu’attiser la haine contre “les Catalans”, ils préconisent des boycotts des produits “catalans”, appellent à “renforcer l’identité du peuple espagnol” et leur politique anti-immigration est chargée de racisme.

Le véritable visage de l’État démocratique

En réalité, ce conflit de racailles de bas-étage entre nationalistes espagnols et catalans démontre à nouveau, de chaque côté, ce que Rosa Luxemburg avait brossé d’une façon si forte et claire : “Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordre, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment”.22

La situation montre le véritable visage de l’État démocratique. Toutes les forces politiques en scène se revendiquent de la démocratie, de la liberté, des droits de l’Homme, qui seraient le patrimoine de l’État. Les uns au nom de la “défense de la constitution” et de la “souveraineté nationale” (PP, Ciudadanos, PSOE). Les autres au nom de la “liberté démocratique” d’organiser un référendum mais aussi de la constitution (Podemos, indépendantistes). Mais le discours démocratique officiel dissimule la distribution de coups bas, des scandales de corruption que l’on cherche et que l’on fait éclater lorsque cela convient aux uns ou aux autres, des manœuvres, des pièges, etc. Les uns distribuent des “coups” dans le sens le plus concret du terme, en envoyant la gardia civil et la police (même dans des bateaux peints avec des dessins de cartoons!),23 les autres distribuent des “coups de théâtre” ; mais ce qui compte, ce n’est ni les urnes (et pourtant elles sont bel et bien recherchées !), ni les votes, mais les rapports de force, les chantages, dans le plus pur style mafieux. En ce sens, les “anti-système” de la CUP ne restent pas non plus à la traîne, en organisant des manifestations devant des domiciles privés pour intimider, en placardant des affiches de délation montrant du doigt les maires qui s’opposent au référendum dans la meilleure tradition pogromiste. Voilà le véritable fonctionnement de l’État démocratique. Ses rouages ne fonctionnent pas grâce aux votes, aux droits, aux “libertés” et autres mensonges, mais par les manœuvres, les coups bas, les conspirations secrètes, les calomnies, les campagnes de harcèlement et par la répression …

La situation du prolétariat

Le prolétariat est désorienté. Sa perte d’identité, le ressac, le reflux du mouvement du 15 Mai [pour 15 mai 2011], un mouvement très faible certes mais avec des perspectives de futur,24 l’a conduit à la confusion, à une difficulté pour s’orienter selon ses intérêts de classe. Le plus grand danger est que toute sa pensée reste enfermée dans ce cloaque pestilentiel qu’est le conflit Catalogne/Espagne, l’obligeant à raisonner, à ressentir, selon ce faux dilemme “soit avec l’Espagne, soit avec l’indépendance”. Les sentiments, les pensées, les aspirations ne tournent plus autour de la lutte pour les conditions de vie, le futur des enfants, sur l’avenir du monde, etc., des pensées qui sont celles du terrain de classe prolétarien, même s’il est encore embryonnaire, mais sont polarisées sur “Madrid nous vole” ou “l’Espagne nous aime”, sur “drapeau jaune-rouge à bandes équivalentes et une étoile” ou “jaune-rouge à trois bandes”, sur une toile d’araignée de concepts bourgeois : démocratie, droit à l’autodétermination, souveraineté, constitution... La pensée du prolétariat dans la plus grande concentration ouvrière d’Espagne est l’otage de ce tas d’ordures conceptuel issu du passé, de la réaction et de la barbarie. Dans ces conditions, les mesures répressives adoptées le 20 septembre par le gouvernement central peuvent provoquer une série de martyrs, peuvent nourrir la victimisation irrationnelle, et ainsi pousser à une situation émotionnelle de haute tension pour “choisir” la meute nationaliste derrière laquelle se ranger.

Ceci dit, le plus grand danger pour les prolétaires est d’être dévoyés vers la défense de la démocratie. La bourgeoisie espagnole a une longue expérience, dans son affrontement avec le prolétariat, de dévoiement sur le terrain de la défense de la démocratie pour mieux le massacrer ou renforcer l’exploitation. Rappelons-nous comment la lutte, initialement prolétarienne, du 18 juillet 1936 face au soulèvement de Franco, fut déviée sur le terrain de la défense de la démocratie face au fascisme, où le choix entre deux ennemis, la République et Franco, s’est soldé par un million de morts. Rappelons-nous aussi comment en 1981, face aux risques que représentaient les derniers restes du franquisme, le “putsch” du 23 février permit une large mobilisation démocratique du “peuple espagnol”. En 1997, les pas significatifs pour isoler l’ETA furent les mobilisations massives “pour la démocratie contre le terrorisme”.

L’imbroglio catalan est dans l’impasse, avec ou sans référendum ; l’affrontement entre indépendantistes et “espagnolistes” ne fera que se radicaliser et, comme les deux personnages cloués dans la fange du tableau de Goya, Duel à coups de bâton, ils vont continuer à se donner des coups sans retenue, ce qui ne fera que disloquer encore plus le corps social, en exacerbant la division et les affrontements les plus irrationnels. Ce qui est le plus dangereux, c’est que le prolétariat soit englué dans cette bataille rangée, surtout parce que tous les adversaires ne vont pas arrêter d’utiliser l'arme de la démocratie pour légitimer leur propos, en demandant de nouvelles élections, de nouvelles lois et encore de nouveaux “droits à revendiquer”.

Nous sommes conscients de la situation de faiblesse que traverse aujourd’hui le prolétariat. Cela ne nous empêche pas de reconnaître que seule de sa lutte de classe autonome peut surgir une solution. Contribuer à cette orientation signifie s’opposer aujourd’hui à la mobilisation démocratique, au faux choix entre Espagne ou Catalogne, au terrain national et au nationalisme sous toutes ses formes. La lutte du prolétariat et le futur de l’humanité ne peuvent se résoudre qu’en dehors et contre ces terrains pourris.

Acción Proletaria, 27 septembre 2017

 

1 Autrement dit les règles que l’État s’était donné depuis la mort de Franco en 1975 et la transition démocratique.

2 Nous avons déjà publié plusieurs articles au sujet de Podemos. Ciudadanos est, avec Podemos, l'un des deux partis récemment entrés en force au Parlement espagnol. Il est de centre-droit, parfois plus à droite encore que le PP. Concernant le PSOE (parti social-démocrate), on peut lire : Espagne: qu’arrive-t-il au PSOE ?, ainsi que les analyses que nous avons développées dans : Referéndum catalán: la alternativa es Nación o lucha de clase del proletariado.

4 Ada Colau est la maire de Barcelone. Son groupe En Comú Podem est allié à Podemos, qui est d’ailleurs déjà une coalition. Toutes ces alliances tendent souvent à la dislocation.

5 Expression utilisée autrefois pour se référer à des nations créées artificiellement pour des intérêts impérialistes.

6 Nous avons déjà cité dans d’autres articles (Acción Proletaria nº 145, Ni nacionalismo vasco, ni nacionalismo español; autonomía política del proletariado !) ce que disaient Engels et Marx au XIXème siècle : “Comment rendre compte de cet étrange phénomène qui consiste en ce que, presque trois siècles après une dynastie des Habsbourg suivi de celle des Bourbons (chacune d’elles étant capable toute seule d’écraser un peuple) les libertés municipales survivent en Espagne justement dans le pays, entre tous les États féodaux, qui a vu surgir la monarchie absolue dans sa forme la moins mitigée et ou, malgré cela, la centralisation n’ait pas réussi à s’enraciner ? La réponse n’est pas difficile. Les grandes monarchies se sont formées au XVIème siècle et se sont installées partout avec la décadence des classes féodales antagoniques. Mais dans les autres grands États d’Europe, la monarchie s’est présentée comme foyer civilisateur, comme le promoteur de l’unité sociale. (…) En Espagne, par contre, tandis que la noblesse sombrait dans la dégradation sans perdre ses pires privilèges, les villes perdirent leur pouvoir médiéval sans pour autant gagner en importance moderne. Depuis l’établissement de la monarchie absolue est advenue la ruine du commerce, de l’industrie, de la navigation et de l’agriculture. Avec le déclin de la vie industrielle et commerciale des villes, le trafic intérieur est devenu de plus en plus rare et le mélange des habitants des différentes régions encore moins fréquents. (…) La monarchie absolue trouva en Espagne une base matérielle qui, par sa propre nature, rejetait la centralisation et elle-même fit tout pour que des intérêts communs, basés sur une division nationale du travail et une multiplication du trafic intérieur, ne surgissent pas. (…) Aussi, la monarchie espagnole, malgré sa ressemblance superficielle avec les monarchies absolues européennes devrait être plutôt classée avec les formes asiatiques de gouvernement. Comme la Turquie, l’Espagne a continué à être un conglomérat de républiques mal régies avec un souverain nominal à leur tête. Le despotisme présentait des caractères divers dans les différentes régions à cause de l’interprétation arbitraire de la loi générale des vice-rois et des gouverneurs ; malgré son despotisme, le gouvernement central n’a pas empêché le maintien dans plusieurs régions des droits et coutumes différents, des monnaies et régimes fiscaux différents. Le despotisme oriental ne s’attaque pas à l’autogouvernement municipal tant que celui-ci ne s’oppose pas à ses intérêts et permet volontiers à ces institutions de continuer leur vie tant qu’elles libèrent ses épaules délicates de la fatigue de toute charge et de la gêne d’une administration régulière” (traduit de la version en espagnol de Revolución en España).

7 Ces trois forces catalanes sont peu ou prou les descendantes directes des partis qui depuis la Generalitat avaient organisé (avec le soutien du PSOE et du gouvernement central de la République, et le “retrait” de la CNT “officielle”) la répression sans concession des prolétaires qui, en mai 1937, s’étaient soulevés contre le choix criminel : République ou rébellion franquiste. À l’époque, la Généralité était dirigée par Companys, du parti de la petite-bourgeoisie catalaniste (un peu l’ancêtre du PdCat) ; le ministre de l’Intérieur, Tarradellas, appartenait à l'ERC d’aujourd’hui, qui a travaillé la main dans la main avec les sbires staliniens du PSUC (dont la CUP peut être considérée comme le descendant patenté) pour mater le soulèvement prolétarien, dernier soupir de la résistance prolétarienne face à la contre-révolution. Par ailleurs, autant la CUP que l’EDC ont récupéré l’héritage des gauchistes et même de groupes terroristes (le PSAN) des années 80-90. Au sein de la CUP, il y a aussi des “anarchistes”, des “altermondialistes”, autrement dit cette “nouvelle gauche” dont est issue Podemos.

8 Nous avons publié en espagnol la brochure : España 1936: Franco y la República masacran al proletariado.

9 Entre 1993 et 1996, CIU, le parti de Pujol dont a hérité aujourd’hui Puigdemont, a soutenu le gouvernement du PSOE et entre 1996 et 2000 le gouvernement du PP.

10 Il faut se rappeler que lorsque ces partis manifestaient une certaine rébellion ou essayaient d’aller trop loin dans leurs prétentions “souverainistes”, le PSOE arrivait toujours à les recadrer en exerçant une pression sur eux, par exemple, face aux Catalanistes de Pujol en leur jetant à la figure le scandale de la Banca Catalana qui dû être mise sous tutelle ou avec une affaire de machine à sous qui obligea le PNV à se plier à une coalition avec les socialistes.

11 Abertzlale : expression du patriotisme basque en général et revendiqué particulièrement aujourd’hui par la gauche nationaliste et indépendantiste basque prétendument “révolutionnaire”.

13 Ibarretxe a été le chef du gouvernement basque au début des années 2000. En 2005 il présenta un projet devant le Parlement espagnol pour la souveraineté du Pays Basque qui fut rejeté.

14 Tous deux présidents socialistes de la Generalitat : Maragall, (2003-06) et Montilla (2006-10) avec une coalition de gauche (ERC et ICV, anciens staliniens et Verts)

15 L’actuel chef de l’ERC, Oriol Jonqueras, a écrit “dans le quotidien Avui un article très sérieux glosant les différences qui, d’après ce qu’il parait savoir, distinguent la structure de l’ADN propre aux Catalans des formes des hélices de l’acide désoxyribonucléique caractéristiques des homo sapiens originaires du reste de la péninsule ibérique”, article qu’il titra avec le vieux proverbe catalaniste xénophobe “bon vent i barca nova”, utilisé pour inviter les étrangers non désirés a déguerpir. L’un de ses inspirateurs est un ancien président du parti, Heribert Barrera, qui affirmait que “les Noirs ont un coefficient intellectuel moindre que les Blancs”. [tiré de http://www.elmundo.es/cataluna/2017/09/17/59bd6033e5fdea562a8b4643.html]

16 Izquierda Unida (Gauche Unie) est le dernier avatar du PCE. Elle est en coalition avec Podemos au sein de “Unidos Podemos”. [NdT]

17 Personnage comique du vieux cinéma mexicain parlant beaucoup pour ne rien dire, toujours très populaire dans les pays de langue espagnole. [NdT]

18 Cet article a été rédigé la semaine précédant le référendum du 1er octobre et avant la répression qui a eu lieu en Catalogne. Le groupe parlementaire du PSOE voulait voter une motion de “réprobation” contre la vice-présidente du gouvernement à la suite de sa gestion désastreuse et répressive. Mais d’autres voix au sein du PSOE, en particulier la “vieille garde” de l’époque de González ont exprimé leur soutien plein au gouvernement et le mépris qu’ils portent à la direction actuelle du PSOE. Ce qui règne au sein de ce parti est une inaudible cacophonie. [NdT]

19 Internationalisme, (publication de la Gauche Communiste de France) “Rapport sur la situation internationale”, 1945

21 “Ensemble pour le Oui”, coalition de la droite (PDCat) et de la gauche (ERC).

22 La crise de la Social-démocratie.

23 On a logé les forces de la police nationale au port de Barcelone dans un bateau peint avec des dessins géants de Bip-Bip et Titi. Cela peut rappeler le film de Blake Edwards, Operation Petticoat (Opération Jupons), où un sous-marin américain peint en rose lance du linge féminin à la place des torpilles, ce qui rend perplexes les cuirassés japonais ; cette anecdote montre le degré d’improvisation du PP au fur et à mesure qu’il comprenait que le défi catalan lui échappait.

 

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