Ventes de Rafales français : l'illustration d'un système qui sème la mort

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84 avions... c'est fait ! L'État français, dirigé par le Parti Socialiste, vient de vendre pour la première fois en 20 ans, le fleuron de sa production militaire, l'avion de chasse Rafale : tout dernièrement au Qatar pour 24 appareils, après en avoir également vendu 24 exemplaires à l'Égypte et 36 à l'Inde. Les politiciens et les médias n'ont pas eu de mots assez forts pour exprimer leur "fierté nationale" devant un tel événement. Car il est vrai qu'à l'exception de l'armée française, cet avion n'avait, jusqu'à présent, jamais trouvé preneur. Et à quel prix ! Pratiquement cent millions d'euros l'unité ! Ceci a rebuté pas mal de pays, les amenant à se tourner vers des appareils moins onéreux comme les avions américains, suédois, russes ou européens.

Cent millions d'euros, c'est à peu près 7800 années de salaire ouvrier investies dans un seul avion au service de la guerre. On a beau savoir que ce matériel hautement technologique a toujours coûté cher, il est effarant d'imaginer de telles sommes dépensées par les États capitalistes, avec des milliers et des milliers d'heures de recherche sur les matériaux, l'électronique, la physique, la chimie pour… la guerre.

Alors que le monde capitaliste en décomposition est miné par la crise économique, l'amorce d'un désastre climatique annoncé, où chaque journal télévisé relate des centaines de morts chez des migrants tentant de fuir des pays sinistrés par des conflits armés, nous voyons des milliards d'euros ou de dollars dépensés dans cette industrie de pointe dédiée à la destruction et à la mort. Un petit rappel quand même : les ventes d'armes par la France depuis le début de l'année représentent près de 15 milliards d'euros. Au niveau mondial, le chiffre du commerce des armes se monte, lui, à près de 100 milliards d'euros, en augmentation de près de 40% depuis ces 5 dernières années. Et ces chiffres, en croissance constante, n'incluent même pas la vente des munitions, drones ou autres hélicoptères, ni les activités civiles qui couvrent en réalité des objectifs militaires.

Malgré les sommes colossales déboursées par les gouvernements, on incite chacun d'entre nous, à longueur de temps, images atroces à l'appui, à faire des dons et réagir à telle ou telle catastrophe humanitaire, à participer financièrement à telle ou telle action contre la faim dans le monde, contre le handicap, pour tel programme sanitaire d'urgence. Cela, faute de moyens pour assumer ces interventions !1 Cette aberration répond néanmoins parfaitement à la logique du capitalisme décadent : c’est une priorité absolue pour chaque État d’assurer sa survie dans l'arène mondiale faite de rivalités, d'intérêts et de concurrence impérialiste exacerbée.

Une telle contradiction, une telle hypocrisie ne peut qu'amener au dégoût, à l'indignation. Face à un raisonnement à ce point inhumain, la dénonciation du militarisme et de la guerre viennent immédiatement à l'esprit. Et, de suite, nous sommes taxés d'irresponsables, d'inconscients face à ce monde instable où "la paix doit être préservée", où la force du "bien" doit être le "rempart contre le terrorisme international" ! Ne pas cautionner cet effort guerrier, douter de ces buts, c'est être considéré comme les "complices objectifs" des terroristes eux-mêmes, être, au mieux, le pire des "indifférents". Voilà le discours moralisateur et accusateur que l'on nous sert plus ou moins explicitement. Et cela, d'autant plus facilement, en France, depuis le 7 janvier et les attentats contre Charlie Hebdo.

Et si cela ne suffisait pas, on nous vante aussi les dizaines de milliers d'emplois qui sont à la clé de cette industrie d'armement. Selon une étude du ministère de la Défense et du Conseil des industries de défense (Cidef), fin 2014 : "les exportations de défense génèrent 40 000 emplois, soit 25% de l'ensemble du secteur (165 000), qui plus est non "délocalisables" et hautement qualifiés pour la plupart.".

Aux dires de tous les idéologues patentés, de gauche comme de droite, cette industrie guerrière serait une véritable "bouffée d’oxygène" pour une économie en crise. En réalité, outre la perte sèche et le gaspillage que la production d'armement génère du point de vue du capital global, cette question de l'emploi n'est ici qu'un alibi hypocrite, une sordide feuille de vigne destinée à masquer les objectifs guerriers de l'impérialisme français.

La guerre au nom de la "paix"

Ces "efforts" d'armement, demandés depuis des lustres par le capitalisme et tous ses partis politiques, qu'ils soient de droite ou de gauche, se font toujours au nom de la "paix". Avec des trémolos dans la voix, au nom de la défense de la veuve et de l'orphelin, de la sécurité de la "patrie", l'État cherche à nous enrôler grâce à un lavage de cerveau médiatique dans sa logique de concurrence et de confrontation meurtrière. Quand ce n'est pas sur le terrain économique et commercial, c'est directement sur celui du terrain armé où de jeunes gamins sont appelés avec force publicités pour servir la "paix" et trouver un "sens" à leur vie : "Pour moi, pour les autres, s'engager", "En plus d'apprendre un métier, vous apprendrez beaucoup sur vous-mêmes", "Devenez vous-même" !

Sur le plan idéologique, face à la classe ouvrière, tout est bon pour dénoncer les "vrais" fauteurs de guerre, les apprentis-sorciers dictateurs, les régimes corrompus non démocrates, etc. Les va-t'en guerre eux-mêmes ne cessent de clamer qu'ils ne veulent la guerre que pour mieux rétablir la "paix". La bourgeoisie française est la championne de ces discours humanitaires et plus particulièrement ses fractions de gauche qui sont les plus aptes à mettre en avant une idéologie "pacifiste" ou de "nobles causes" pour justifier, en définitive, l'injustifiable, comme, par exemple, sa responsabilité directe dans le génocide et les massacres au Rwanda en 1994 du temps d'un autre président socialiste nommé Mitterrand, ou les livraisons d'armes à Saddam Hussein, à Kadhafi, à l'époque où ils étaient des alliés et donc forcément "respectables".

L'hypocrisie de la bourgeoise

Depuis quelques mois, le gouvernement français de gauche, après avoir tenté de faire applaudir, dans la manifestation du 11 janvier, flics et troupes de choc suite aux attentats, s'est permis de renforcer tout son effort guerrier contre le terrorisme de l’État islamique, de Boko Haram ou assimilés. Et par la même occasion, il se permet de narguer l'impérialisme américain du fait de ses tentatives de rapprochement avec l'Iran, en signant des contrats avec le Qatar, l'Égypte ou l'Inde. Si l'intervention militaire continue au Mali, elle a aussi repris en République Centrafricaine et les livraisons d'armes s'accélèrent au Liban ou en Égypte. Le porte-avions Charles de Gaulle a été envoyé dans le Golfe persique pour des bombardements intensifs sur la Syrie. Que ce matériel serve également à permettre la répression sanglante comme en Égypte, il y a quelques mois, ne fait apparemment "ni chaud ni froid" à la gauche au pouvoir en France. Cela n'est pas nouveau : les gouvernements de gauche ont toujours été aux avant-postes des aventures guerrières et ont mis le plus grand zèle militaire à défendre les intérêts impérialistes de la nation que ce soit en Irak, en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo, au Liban, en Libye, en Syrie et les expéditions guerrières en Afrique (au Tchad, RCA, Côte d'Ivoire, au Sahel...)

Et même quand le gouvernement français se drape d'une morale humanitaire de pacotille avec ses discours de fermeté, particulièrement adressés à d'autres pays européens ou aux États-Unis, en refusant de livrer deux bâtiments de guerre à la marine russe pour protester contre l'intervention russe en Ukraine, il ne fait que monter d’un cran les tensions impérialistes en Europe, en se mettant en avant comme acteur politique de premier plan avec lequel il faut compter.

Même s’il va lui en coûter financièrement d’assumer désormais deux navires dont personne d'autre ne veut, y compris la marine française, tout en remboursant la Russie avec les indemnités d'annulation, sa posture de fermeté par rapport à la Russie s'adresse avant tout aux autres grandes puissances concurrentes. Elle est dictée par une stratégie et un engrenage qui traduisent toute l'irrationalité du capitalisme décadent, une course folle qui ne peut qu’imposer la terreur et les destructions.

La paix des tombes

Tout cela est cohérent avec la logique de défense du capital national et la vertigineuse fuite en avant dans le militarisme, dans la domination du "chacun pour soi" lié à la concurrence impérialiste exacerbée.

François Hollande, le président qui proclamait "plus jamais ça !" lors de son investiture, a confirmé le budget militaire de 31,4 milliards prévus en 2015. Mais, cerise sur le gâteau, au nom de la "défense de la civilisation contre la barbarie", il a décidé une rallonge de 3,8 milliards d'euros jusqu'à la fin de la loi de programmation militaire en 2019.

Ainsi, tous les efforts demandés pour réduire les dépenses de fonctionnement de l’Etat face à la crise ne s’appliquent pas à la défense nationale : l’investissement militaire se renforce. L’Etat français fourbit ses armes, au sens propre et au figuré, pour faire valoir ses intérêts sur la scène mondiale, pour de nouvelles interventions armées prévisibles. Comme le dénonçait déjà Rosa Luxemburg dans sa Brochure de Junius publiée en 1916, en plein cœur de la Première Guerre mondiale : "Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordre, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment."

En fait, tout le monde capitaliste veut prétendument la "paix". Mais cette paix s'avère celle des tombes. Et cela vaut pour tous les pays, petits ou grands. Tous épousent cette même logique impérialiste. Mais les plus va-t'en-guerre sont désormais les grandes puissances "pacificatrices" : États-Unis, Chine, Grande-Bretagne, Russie et France en tête. Ils possèdent pour cela le meilleur alibi au monde : celui de la "lutte contre le terrorisme".

Stopio, 9 juin 2015

1 En sus de nous faire volontairement culpabiliser au nom du « il y a pire ailleurs » et de dévoyer la générosité et la solidarité ouvrières de la lutte de classe, vers des actions ne cherchant surtout pas à remettre en cause la source même de ces malheurs : le système capitaliste.