Texte d'orientation: Militarisme et décomposition (extraits)

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Nous republions ci-dessous les extraits les plus significatifs de ce texte d'orientation rédigé et adopté par le CCI il y a 25 ans pour souligner combien ces thèses restent plus que jamais valides et conservent une brûlante actualité, ce qui ne manquera pas de sauter aux yeux de nos lecteurs au vu de la multiplication des "points chauds" sur la planète et du développement qualitativement supérieur du chaos et de la barbarie dans lequel le capitalisme plonge quotidiennement l'humanité.

A plusieurs reprises, le CCI a été amené à insister sur l'importance de la question du militarisme et de la guerre dans toute la période de décadence1, et cela tant du point de vue de la vie du capitalisme lui-même que du point de vue du prolétariat. Avec la succession depuis lors d'événements d'une importance historique considérable (effondrement du bloc de l'Est, guerre du Golfe…) venant bouleverser l'ensemble de la situation mondiale, avec le constat de l'entrée du capitalisme dans la phase ultime de sa décadence, celle de la décomposition2, il importe que les révolutionnaires fassent preuve de la plus grande clarté sur cette question essentielle de la place du militarisme au sein des conditions nouvelles du monde d'aujourd'hui. (…)

Le militarisme au cœur de la décadence du capitalisme

Le militarisme et la guerre constituent une donnée fondamentale de la vie du capitalisme depuis l'entrée de ce système dans sa période de décadence. Dès lors que le marché mondial a été complètement constitué, au début de ce siècle, que le monde a été partagé en chasses gardées coloniales et commerciales pour les différentes nations capitalistes avancées, l'intensification et le déchaînement de la concurrence commerciale qui en découlaient entre ces nations n'ont pu déboucher que sur l'aggravation des tensions militaires, sur la constitution d'arsenaux de plus en plus imposants et sur la soumission croissante de l'ensemble de la vie économique et sociale aux impératifs de la sphère militaire. En fait, le militarisme et la guerre impérialiste constituent la manifestation centrale de l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence (et c'est bien le déclenchement de la Première Guerre mondiale qui signe le début de cette période), à tel point que, pour les révolutionnaires d'alors, l'impérialisme et le capitalisme décadent deviennent synonymes. L'impérialisme n'étant pas une manifestation particulière du capitalisme mais son mode de vie pour toute la nouvelle période historique, ce ne sont pas tels ou tels États qui sont impérialistes, mais tous les États, comme le relève Rosa Luxemburg. En réalité, si l'impérialisme, le militarisme et la guerre s'identifient à ce point à la période de décadence, c'est que cette dernière correspond bien au fait que les rapports de production capitalistes sont devenus une entrave au développement des forces productives : le caractère parfaitement irrationnel, sur le plan économique global, des dépenses militaires et de la guerre ne fait que traduire l'aberration que constitue le maintien de ces rapports de production. En particulier, l'autodestruction permanente et croissante du capital qui résulte de ce mode de vie constitue un symbole de l'agonie de ce système, révèle clairement qu'il est condamné par l'histoire.

Capitalisme d’État et blocs impérialistes

Confronté à une situation où la guerre est omniprésente dans la vie de la société, le capitalisme, dans sa décadence, a développé deux phénomènes qui constituent des caractéristiques majeures de cette période : le capitalisme d’État et les blocs impérialistes. Le capitalisme d’État, dont la première manifestation significative date de la Première Guerre mondiale, répond à la nécessité pour chaque pays, en vue de la confrontation avec les autres nations, d'obtenir le maximum de discipline en son sein de la part des différents secteurs de la société, de réduire au maximum les affrontements entre classes mais aussi entre fractions rivales de la classe dominante, afin, notamment, de mobiliser et contrôler l'ensemble de son potentiel économique. De même, la constitution de blocs impérialistes correspond au besoin d'imposer une discipline similaire entre différentes bourgeoisies nationales afin de limiter leurs antagonismes réciproques et de les rassembler pour l'affrontement suprême entre les deux camps militaires. Et à mesure que le capitalisme s'est enfoncé dans sa décadence et sa crise historique, ces deux caractéristiques n'ont fait que se renforcer. En particulier, le capitalisme d’État à l'échelle de tout un bloc impérialiste, tel qu'il s'est développé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ne faisait que traduire l'aggravation de ces deux phénomènes. Ce faisant, tant le capitalisme d’État que les blocs impérialistes, de même que la conjugaison des deux, ne traduisent une quelconque "pacification" des rapports entre différents secteurs du capital, encore moins un "renforcement" de celui-ci. Au contraire, ils ne sont que des moyens que secrète la société capitaliste pour tenter de résister à une tendance croissante à sa dislocation3.

L'impérialisme dans la phase de décomposition du capitalisme

La décomposition générale de la société constitue la phase ultime de la période de décadence du capitalisme. En ce sens, dans cette phase ne sont pas remises en cause les caractéristiques propres à la période de décadence : la crise historique de l'économie capitaliste, le capitalisme d’État et, également, les phénomènes fondamentaux que sont le militarisme et l'impérialisme. Plus encore, dans la mesure où la décomposition se présente comme la culmination des contradictions dans lesquelles se débat de façon croissante le capitalisme depuis le début de sa décadence, les caractéristiques propres à cette période se trouvent, dans sa phase ultime, encore exacerbées :

  • résultant de l'enfoncement inexorable du capitalisme dans la crise, la décomposition ne fait que l'aggraver ;

  • la tendance au capitalisme d’État n'est nullement remise en cause, bien au contraire, par la disparition de certaines de ses formes les plus aberrantes et parasitaires, telle que le stalinisme (…)4.

Il en est de même pour le militarisme et l'impérialisme, comme on a pu déjà le constater tout au long des années 1980, durant lesquelles le phénomène de décomposition est apparu et s'est développé. Et ce n'est pas la disparition du partage du monde en deux constellations impérialistes résultant de l'effondrement du bloc de l'Est qui pouvait remettre en cause une telle réalité. En effet, ce n'est pas la constitution de blocs impérialistes qui se trouve à l'origine du militarisme et de l'impérialisme. C'est tout le contraire qui est vrai : la constitution des blocs n'est que la conséquence extrême (qui, à un certain moment peut aggraver les causes elles-mêmes), une manifestation (qui n'est pas nécessairement la seule) de l'enfoncement du capitalisme décadent dans le militarisme et la guerre. D'une certaine façon, il en est de la formation des blocs vis-à-vis de l'impérialisme comme du stalinisme vis-à-vis du capitalisme d’État. De même que la fin du stalinisme n'a pas remis en cause la tendance historique au capitalisme d’État, dont il constituait pourtant une manifestation, la disparition des blocs impérialistes n'a nullement impliqué la moindre remise en cause de l'emprise de l'impérialisme sur la vie de la société. La différence fondamentale réside dans le fait que, si la fin du stalinisme correspond à l'élimination d'une forme particulièrement aberrante du capitalisme d’État, la fin des blocs n'a fait qu'ouvrir la porte à une forme encore plus barbare, aberrante et chaotique de l'impérialisme. Cette analyse, le CCI l'avait déjà élaborée dès la mise en évidence de l'effondrement du bloc de l'Est :

"Dans la période de décadence du capitalisme, tous les États sont impérialistes et prennent des dispositions pour assumer cette réalité : économie de guerre, armements, etc. C'est pour cela que l'aggravation des convulsions de l'économie mondiale ne pourra qu'attiser les déchirements entre ces différents États, y compris, et de plus en plus, sur le plan militaire. La différence avec la période qui vient de se terminer, c'est que ces déchirements et antagonismes, qui auparavant étaient contenus et utilisés par les deux grands blocs impérialistes, vont maintenant passer au premier plan. La disparition du gendarme impérialiste russe, et celle qui va en découler pour le gendarme américain vis-à-vis de ses principaux partenaires d'hier, ouvrent la porte au déchaînement de toute une série de rivalités plus locales. Ces rivalités et affrontements ne peuvent pas, à l'heure actuelle, dégénérer en un conflit mondial (même en supposant que le prolétariat ne soit plus en mesure de s'y opposer). En revanche, du fait de la disparition de la discipline imposée par la présence des blocs, ces conflits risquent d'être plus violents et plus nombreux, en particulier, évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible." (Revue Internationale n° 61, 3e trimestre 1990).

"L'aggravation de la crise mondiale de l'économie capitaliste va nécessairement provoquer une nouvelle exacerbation des contradictions internes de la classe bourgeoise. Ces contradictions, comme par le passé, vont se manifester sur le plan des antagonismes guerriers : dans le capitalisme décadent, la guerre commerciale ne peut déboucher que sur la fuite en avant de la guerre des armes. En ce sens, les illusions pacifistes qui pourraient se développer à la suite du "réchauffement" des relations entre l'URSS et les États-Unis doivent être résolument combattues : les affrontements militaires entre États, même s'ils ne sont plus manipulés et utilisés par les grandes puissances, ne sont pas près de disparaître. Bien au contraire, comme on l'a vu dans le passé, le militarisme et la guerre constituent le mode même de vie du capitalisme décadent que l'approfondissement de la crise ne peut que confirmer. Cependant, ce qui change avec la période passée, c'est que ces antagonismes militaires ne prennent plus à l'heure actuelle la forme d'une confrontation entre deux grands blocs impérialistes..." ("Résolution sur la situation internationale", juin 1990, Revue internationale n°63).

Cette analyse est aujourd'hui amplement confirmée. (…). En réalité, c'est fondamentalement le chaos régnant déjà dans une bonne partie du monde et qui menace maintenant les grands pays développés et leurs rapports réciproques qu'avait tentées de contenir les deux guerres du Golfe, l'opération "Bouclier au désert" et ses annexes. En effet, avec la disparition du partage du monde en deux grands blocs impérialistes a disparu un des facteurs essentiels qui maintenaient une certaine cohésion entre ces États. La tendance propre à la nouvelle période est bien au "chacun pour soi"5 (…).

Le prolétariat face à la guerre impérialiste

Plus que jamais, donc, la question de la guerre reste centrale dans la vie du capitalisme. Plus que jamais, par conséquent, elle est fondamentale pour la classe ouvrière. L'importance de cette question n'est évidemment pas nouvelle. Elle était déjà centrale dès avant la Première Guerre mondiale (comme le mettent en évidence les congrès internationaux de Stuttgart en 1907 et de Bâle en 1912). Elle devient encore plus décisive, évidemment, au cours de la première boucherie impérialiste (comme le mettent en évidence le combat de Lénine, de Rosa Luxemburg, de Liebknecht, de même que la révolution en Russie et en Allemagne). Elle garde toute son acuité entre les deux guerres mondiales, en particulier lors de la guerre d'Espagne, sans parler, évidemment, de l'importance qu'elle revêt au cours du plus grand holocauste de ce siècle, entre 1939 et 1945. Elle a conservé enfin toute son importance au cours des différentes guerres de "libération nationale" après 1945, moments de l'affrontement entre les deux blocs impérialistes. En fait, depuis le début du XXe siècle, la guerre a été la question la plus décisive qu'aient eu à affronter le prolétariat et ses minorités révolutionnaires, très loin devant les questions syndicale ou parlementaire, par exemple. Et il ne pouvait en être qu'ainsi dans la mesure où la guerre constitue la forme la plus concentrée de la barbarie du capitalisme décadent, celle qui exprime son agonie et la menace qu'il fait peser sur la survie de l'humanité.

Dans la période présente où, plus encore que dans les décennies passées, la barbarie guerrière sera une donnée permanente et omniprésente de la situation mondiale, impliquant de façon croissante les pays développés (dans les seules limites que pourra lui fixer le prolétariat de ces pays), la question de la guerre est encore plus essentielle pour la classe ouvrière. Le CCI a depuis longtemps mis en évidence que, contrairement au passé, le développement d'une prochaine vague révolutionnaire ne proviendrait pas de la guerre mais de l'aggravation de la crise économique. Cette analyse reste tout à fait valable : les mobilisations ouvrières, le point de départ des grands combats de classe proviendront des attaques économiques. De même, sur le plan de la prise de conscience, l'aggravation de la crise sera un facteur fondamental en révélant l'impasse historique du mode de production capitaliste. Mais, sur ce même plan de la prise de conscience, la question de la guerre est appelée, une nouvelle fois, à jouer un rôle de premier ordre :

  • en mettant en relief les conséquences fondamentales de cette impasse historique : la destruction de l'humanité

  • en constituant la seule conséquence objective de la crise, de la décadence et de la décomposition que le prolétariat puisse dès à présent limiter (à l'opposé des autres manifestations de la décomposition) dans la mesure où, dans les pays centraux, il n'est pas, à l'heure actuelle, embrigadé derrière les drapeaux nationalistes.

L'impact de la guerre sur la conscience dans la classe

Il est vrai que la guerre peut être utilisée contre la classe ouvrière beaucoup plus facilement que la crise elle-même et les attaques économiques :

  • elle peut favoriser le développement du pacifisme ;

  • elle peut lui donner un sentiment d'impuissance, permettant à la bourgeoisie de placer ses attaques économiques.

C'est bien d'ailleurs ce qui est arrivé jusqu'à présent avec la guerre du Golfe. Mais ce type d'impact ne pourra être que limité dans le temps. A terme :

  • avec la permanence de la barbarie guerrière mettant en relief toute la vanité des discours pacifistes ;

  • avec la mise en évidence du fait que la classe ouvrière est la principale victime de cette barbarie, que c'est elle qui en paie les frais comme chair à canon et par une exploitation accrue ;

  • avec la reprise de la combativité face aux attaques économiques de plus en plus massives et brutales ;

la tendance ne pourra que se renverser. Et il appartient évidemment aux révolutionnaires d'être au premier rang de cette prise de conscience : leur responsabilité sera de plus en plus décisive. Dans la situation historique présente, l'intervention des communistes au sein de la classe est déterminée, outre, évidemment, par l'aggravation considérable de la crise économique et des attaques qui en résultent contre l'ensemble du prolétariat, par :

  • l'importance fondamentale de la question de la guerre ;

  • le rôle décisif des révolutionnaires dans la prise de conscience par la classe de la gravité des enjeux présents.

Il importe donc que cette question figure en permanence au premier plan dans la propagande des révolutionnaires. Et dans les périodes, comme celle d'aujourd'hui, où cette question se trouve aux avant plans immédiats de l'actualité internationale, il importe qu'ils mettent à profit la sensibilisation particulière des ouvriers à son sujet en y apportant une priorité et une insistance toute particulière.

En particulier, les organisations révolutionnaires auront pour devoir de veiller à :

  • dénoncer les manœuvres des syndicats faisant semblant d'appeler à des luttes économiques pour mieux faire passer la politique de guerre (par exemple au nom d'un "juste partage" des sacrifices entre ouvriers et patrons) ;

  • dénoncer avec la dernière virulence l'hypocrisie répugnante des gauchistes qui, au nom de l' "internationalisme" et de la "lutte contre l'impérialisme", appellent en fait au soutien d'un des camps impérialistes ;

  • traîner dans la boue les campagnes pacifistes qui constituent un moyen privilégié pour démobiliser la classe ouvrière dans sa lutte contre le capitalisme en l'entraînant sur le terrain pourri de l'interclassisme ;

  • souligner toute la gravité des enjeux de la période présente, notamment en comprenant pleinement toutes les implications des bouleversements considérables que vient de subir le monde, et particulièrement la période de chaos dans laquelle il est entré.

CCI, 4 octobre 1990.

 

1 Voir "Guerre, militarisme et blocs impérialistes" dans la Revue Internationale n° 52 et n° 53.

2 Pour l'analyse du CCI sur la question de la décomposition, Revue Internationale n° 57 et n° 62.

3 Il convient toutefois de souligner une différence majeure entre capitalisme d’État et blocs impérialistes. Le premier ne peut être remis en cause par les conflits entre différentes fractions de la classe capitaliste (ou alors, c'est la guerre civile, qui peut caractériser certaines zones arriérées du capitalisme, mais non pas ses secteurs les plus avancés) : en règle générale, c'est l’État, représentant du capital national comme un tout, qui réussit à imposer son autorité aux différentes composantes de ce dernier. En revanche, les blocs impérialistes ne présentent pas le même caractère de pérennité. En premier lieu, ils ne se constituent qu'en vue de la Guerre mondiale : dans une période où celle-ci n'est pas momentanément à l'ordre du jour (comme au cours des années 1920), ils peuvent très bien disparaître. En second lieu, il n'existe pas pour les États de "prédestination" définitive en faveur de tel ou tel bloc : c'est de façon circonstancielle que les blocs se constituent, en fonction de critères économiques, géographiques, militaires, politiques, etc. En ce sens, l'histoire comporte de nombreux exemples d’États ayant changé de bloc suite à la modification d'un de ces facteurs. Cette différence de stabilité entre l’état capitaliste et les blocs n'est nullement mystérieuse. Elle correspond au fait que le niveau le plus élevé d'unité auquel la bourgeoisie puisse parvenir est celui de la nation, dans la mesure où l’État national est, par excellence, l'instrument de défense de ses intérêts (maintien de l' "ordre", commandes massives, politique monétaire, protection douanière, etc). C'est pour cela qu'une alliance au sein d'un bloc impérialiste n'est pas autre chose que le conglomérat d'intérêts nationaux fondamentalement antagoniques, conglomérat destiné à préserver ces intérêts dans la jungle internationale. En décidant de s'aligner dans un bloc plutôt que dans un autre, une bourgeoisie n'a pas d'autre préoccupation que la garantie de ses intérêts nationaux. En fin de compte, si l'on peut considérer le capitalisme comme une entité globale, il faut toujours garder en vue que, concrètement, c'est sous forme de capitaux concurrents et rivaux qu'il existe.

4 En réalité, c'est bien le mode de production capitaliste comme un tout qui, dans sa décadence et plus encore dans sa phase de décomposition, constitue une aberration du point de vue des intérêts de l'humanité. Mais dans cette agonie barbare du capitalisme, certaines formes de celui-ci, comme le stalinisme, découlant de circonstances historiques spécifiques comportent des caractéristiques qui les rendent encore plus vulnérables et les condamnent à disparaître avant même que l'ensemble du système soit détruit par la révolution prolétarienne ou à travers la destruction de l'humanité.

5 Dans la période de décomposition, et avec l'aggravation des convulsions économiques du capital à l'agonie, ce sont les formes les plus brutales et barbares des rapports entre États utilisées auparavant qui tendront à devenir la règle pour tous les pays du monde.