Le "scandale" des trains trop larges, une manœuvre pour humilier et isoler les cheminots

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Le 20 mai dernier, l'hystérie médiatique éclatait autour du "scandale" des "trains trop larges" suite aux pseudos-révélations du Canard enchaîné, prétendu défenseur des "sans-voix" et hypocrite pourfendeur des puissants. La SNCF avait, apprenait-on, commandé près de 2000 nouveaux TER trop larges pour entrer en gare. 1300 quais devaient être rabotés dans l’urgence pour un coût minimum de 80 millions d’euros. C’est du moins l’information qui a tourné en boucle pendant plusieurs jours sur les écrans de télévision, les Unes de journaux, à la radio, faisant des salariés de la SNCF la risée de "l'opinion", une bande d’incapables, d’incompétents, de pieds-nickelés.

Mais tout ceci n'est rien d'autre qu'une grossière mise en scène ! En réalité, la commande de ces "trains trop larges" est le résultat d'une harmonisation ferroviaire au niveau européen. Or, à l'image des travaux sur le réseau ferroviaire pour faire circuler le TGV, les évolutions du "matériel roulant" impliquent très régulièrement des modifications sur les voies et sur les quais. Dans le cas présent, le fameux "rabotage" était tout à fait anticipé par les autorités, comme en témoigne l'homologation des trains par l'Etablissement public de sécurité ferroviaire.

C’est donc délibérément que tous les médias de l’hexagone ont menti en chœur et sans vergogne, avec un but bien précis : humilier les travailleurs de la SCNF, ajouter du grain à moudre au moulin des préjugés presque quotidiennement véhiculés par la bourgeoisie.

Cette campagne a constitué le premier acte d'une manœuvre plus vaste. Le scandale a en effet opportunément éclaté afin de préparer le terrain à l'isolement des salariés de la SNCF et à la justification des "nécessaires changements structurels de modernisation de l’entreprise" que nous traduirons en termes plus clairs : une énième attaque des conditions de travail et de réduction des effectifs.

Au deuxième acte, les syndicats tinrent le premier rôle de cette triste mascarade. Comme le dénonçait déjà notre article intitulé Grèves à la SNCF, un travail de sape et de division des syndicats : "La grève que viennent d’organiser les syndicats de cheminots est un exemple parfait du sabotage de la combativité ouvrière dont sont capables ces officines du pouvoir bourgeois. (…) La grève a été déclenchée sur la base de revendications les plus spécifiques possibles : les attaques contre le statut des cheminots ne sont pas vraiment différentes des attaques que subissent les statuts des fonctionnaires de l’État, des collectivités, de la santé ou des entreprises publiques. Pourtant, c’est le statut des cheminots qu’il fallait défendre, et celui-là seul. Les craintes pour l’emploi que soulèvent le rapprochement entre la SNCF et RFF (l’entreprise qui gère le réseau ferré) n’ont rien qui les différencie fondamentalement des craintes pour l’emploi que soulèvent d’autres rachats et fusions, délocalisations, fermetures, dans le public comme dans le privé. Mais, selon les syndicats, il ne fallait se battre que pour la SNCF et RFF. (…) Comme si cet isolement ne suffisait pas, les syndicats poussèrent à une grève dure et longue, de celles qui pourrissent la vie des millions d’ouvriers qui dépendent du train pour travailler, étudier, récupérer leurs enfants à l’école… de celles qui épuisent les ouvriers grévistes eux-mêmes, sacrifiant des journées de salaire pour rien, rendus individuellement coupables des conséquences de leur mouvement."1

Le gouvernement a pu alors imposer l'implacable dénouement au troisième et dernier acte, en se donnant des airs de fermeté pour maintenir la réforme et condamner les grévistes.

Les médias aux ordres, les syndicats, véritables chiens de garde du capital, et le gouvernement ont donc une nouvelle fois marché main dans la main et de manière coordonnée contre la classe ouvrière. Car c’est bien toute la classe ouvrière qui, par cette manœuvre, a été attaquée. En isolant une partie des travailleurs, en les ridiculisant, en les faisant passer pour des égoïstes accrochés à des privilèges archaïques doublés d’incompétents notoires, en les épuisant dans une grève longue et impopulaire, en dressant contre eux les autres travailleurs, la bourgeoisie a tout fait pour inoculer dans les veines des salariés le poison du découragement et de la division. C’est une atteinte à toute la classe, un véritable travail de sape en profondeur de la confiance qu’elle doit avoir en elle-même, confiance indispensable pour avoir le courage de rentrer en lutte, unie et solidaire !

Mais si aujourd’hui le prolétariat doute effectivement de lui-même, la classe dominante, elle, sait parfaitement que la classe ouvrière n’est pas une somme d’individus isolés, abattus et incapables. Les luttes de 1848 et 1871 en France, la vague de grèves de masse de la Belgique à la Russie de 1892 à 1905, la révolution russe de 1917, les insurrections en Allemagne en 1919, 21 et 23, Mai 68, la Pologne en 1980…, tous ces grands évènements historiques ont marqué la mémoire de la bourgeoisie. Elle est parfaitement consciente qu’elle a en face d’elle le potentiel fossoyeur de son système d’exploitation. La classe ouvrière est capable de renverser le capitalisme et d’offrir à l’humanité un autre monde, sans exploitation ni frontières.

"Peu importe ce que tel ou tel pro­létaire, ou même le prolétariat tout entier imagine momentanément comme but. Seul importe ce qu'il est et ce qu'il sera historiquement contraint de faire en conformité de cet être."2

Laurette, le 17 juillet 2014

1 L'article est disponible sur le site internet du CCI et dans le numéro 447 de Révolution Internationale.

2 Karl Marx, La Sainte Famille, 1844.