«Crimes de guerre» au nord-Mali: le crime, c'est la guerre !

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Les soupçons d'exactions commises par les troupes maliennes contre les « peaux claires » (personnes d'origine arabe et Touarègue) se multiplient au fur et à mesure que la guérilla islamiste recule dans la guerre qui se déroule en ce moment au nord-Mali.

Les « observateurs », qui à chaque conflit sont toujours presqu’aussi nombreux que les belligérants, se divisent : les uns invitent à la prudence et, à l'image de Saint-Thomas qui ne croit que ce qu’il voit, veulent croire à une guerre « propre » tant que le premier charnier n'a pas été découvert ; tandis que les autres lèvent les bras au ciel en criant « C'est exactement ce qu'on craignait, on ne pourra pas dire qu'on n'avait pas prévenu. »

Ces derniers ne prennent pas un risque énorme en pointant le danger de débordements guerriers sur les populations civiles. Il serait en revanche nettement plus acrobatique de chercher dans l'histoire une guerre qui se serait déroulée sans ses chapelets d'exécutions sommaires, de viols, de mutilations, de déportations arbitraires et d’humiliations de tous ordres. Ne serait-ce que pour la décennie écoulée, un rapide échantillonnage nous fait approcher le million de victimes, tandis que les guerres du 20e siècle ont tué plus de 231 millions de personnes.1

Lors de la Première Guerre mondiale, les troupes allemandes envahissaient la Belgique et le Nord et l'Est de la France en août 1914 : 5 000 civils wallons et une bonne centaine de français en feront les frais.

La guerre d'Espagne se déroule elle aussi dans un climat revanchard et pogromiste : la « terreur blanche » aura fait entre 80 000 (officiellement) et 200 000 (estimations d'historiens) victimes. La « terreur rouge » de son côté dépassera les 75 000 victimes, dont une bonne partie dans le clergé catholique.

La Seconde Guerre mondiale mettra la barre nettement plus haut. Les pogroms en Allemagne et en Pologne sont connus, les hauts faits de l'armée allemande ont été suffisamment documentés pour qu'on ne s'étale pas sur la question : dans le sud de la France, les SS ravageront des dizaines de villages en 1944 et dans le même temps, Oradour-sur-Glane verra 642 de ses habitants exécutés en une journée. Peu avant, l'Armée Rouge pénétrera en Allemagne et pendant deux ans, les habitants seront terrorisés, tués, violés, déportés... les historiens établissent un bilan de 600 000 victimes. Côté Pacifique, le Japon laissera une trace sanglante indélébile. On se limitera à citer le massacre de Manille en 1945 et ses 100 000 victimes.

Plus récemment, l'ex-Yougoslavie s'est illustrée avec de nombreux massacres dont celui de Srebrenica durant l'été 1995 reste le plus connu (8 000 morts), tout comme le conflit au Kosovo en 1999 avec ses 800 000 déportés.

En Afrique, enfin, les 800 000 morts au Rwanda en 1994, et la terreur permanente installée en République Démocratique du Congo depuis 1993, ne sont que deux exemples du climat de mort qui flotte sur le continent noir.

Il n'y a pas de guerre « propre », il n'y a pas de conflit armé qui ne s'accompagne pas de massacres de civils et de leur déportation. Cela n'est tout simplement pas possible car toute guerre s'accompagne d'un discours idéologique rempli de haine et de stigmatisation, construit pour entraîner l'adhésion de ceux qui vont devoir risquer leur vie sous l'uniforme, de ceux qui vont devoir trimer dix fois plus pour soutenir « l'effort de guerre »... Ce discours c'est celui du nationalisme qui fait porter à « l'étranger », celui d'en face, la responsabilité de tous les maux. Cette division nationaliste distille la haine sur des bases d'appartenance nationale, religieuse, ethnique... peu importe, finalement, tant qu'elle cache correctement les fondements impérialistes du conflit et la responsabilité des bourgeoisies nationales, et d'elles seules !

On a suffisamment répété aux Maliens que toute leur misère est de la faute des « Arabes ». Quand le rapport de force s'inverse, la conséquence est immédiate et inévitable : tout comme les Kosovars incarnaient tous le mal, tout comme les Allemands étaient « tous nazis », les « Arabes » sont tous fondamentalistes, et ils doivent payer : femmes, enfants, vieillards, ils sont tous responsables. La haine est aveugle !

Cela fait plus de vingt ans que le Mali est traversé par cette haine. Les exactions contre les « peaux claires » ne sont pas nouvelles : 50 morts à Léré en 1991 ; 60 morts à Gossi et Foïta en 1992, entraînant la fuite de dizaines de milliers de Touaregs de l'autre côté des frontières algérienne et mauritanienne ; plusieurs exécutions en 1994 autour de Ménaka, puis plusieurs dizaines à Tombouctou...

Le risque était donc important que le développement actuel du conflit conduise à des massacres toujours plus nombreux. Ce sera toujours le cas dans tous les conflits impérialistes et ce ne sont pas les quelques procès retentissants de grands « criminels de guerre » des années, voire des dizaines d'année après, qui viendront retenir le bras vengeur des combattants nourris de haine depuis toujours.

GD (31 janvier)

 

1 Milton Leitenberg, Deaths in Wars and Conflicts in the 20th Century (2006).