La lutte des électriciens en Grande-Bretagne : les illusions sur les syndicats mènent à la défaite

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Nous publions ci-dessous la traduction d'un article réalisé par nos camarades de World Revolution, organe de presse du CCI en Grande-Bretagne.

Depuis cinq mois, les électriciens manifestent, font des piquets pour élargir la résistance aux nouvelles conditions crées par l’accord de la Building Engineering Services National Agreement (BESNA), accord qui implique une déqualification et une réduction des salaires d’environ 30%. Des réunions de protestation, des piquets forts de plusieurs centaines d’ouvriers, se sont tenus à l’extérieur des sites de construction gérés par les 7 firmes BESNA, chaque semaine, dans tout le pays, à la recherche du soutien d’électriciens – quel que soit l’endroit où ils travaillent et pour quelle compagnie, qu’ils soient syndiqués ou non – et d'étudiants quand ils manifestaient aussi à Londres le 9 novembre, d’Occupy London devant la cathédrale Saint Paul. Là où ils ont cherché la solidarité, ils l’ont trouvée, au moins de la part d’une minorité. Le 7 décembre, ils s’attendaient à être en grève générale après que celle-ci ait été votée à 81 %, sauf que ce résultat a été contesté par les employeurs et qu’il n’y a finalement pas eu d’appel officiel à la grève. Beaucoup d’entre eux ont pris part à une grève sauvage, accompagnée de piquets composés de plusieurs centaines d’ouvriers allant de site en site.

Cependant, malgré ces efforts, les électriciens sont de plus en plus frustrés par le fait que leur lutte ne se développe pas, sachant que le niveau actuel de l’action n’est pas suffisant pour défendre leurs salaires et leurs conditions de travail actuelles – qui ne sont dans certains cas pas toujours respectées, en particulier par les agences. L’action de grève, en particulier, est toujours retardée. Pour rendre les choses pires encore, après des mois pendant lesquels le syndicalisme de base a appelé les ouvriers à ne pas signer le nouvel accord, à ne pas céder au chantage des employeurs qui menacent de supprimer leurs jobs s’ils ne le font pas, le syndicat Unite1 a maintenu son conseille de signer les accords de façon à garder leur travail. « J’ai reçu ma lettre d’Unite qui nous dit de signer le BESNA… Nous sommes vendus par le syndicat et le vote n’a même pas encore eu lieu », « Je peux comprendre ce qu’ils pensent d’un point de vue légal, mais le moment ne pouvait être pire. » (posts sur http://www.electriciansforums.uk)

Pourquoi est-il si dur de lutter aujourd’hui ?

C’est de toute évidence une période difficile, la classe ouvrière dans son ensemble voit ses salaires diminuer et même ceux qui ne subissent pas de réduction de salaire nominal gagnent moins à cause de l’inflation. Le chômage est élevé, les boulots sont rares. La lutte dans l’industrie du bâtiment, avec l’obligation de se déplacer d’un site à l’autre, la mise sur liste noire des militants, demande un réel courage.

Mais il y a plus. Les électriciens combatifs ont passé tous ces mois à faire pression sur Unite pour qu’il organise un vote et des actions de grève, et maintenant, ils attendent que cela conduise à une grève en février – après que beaucoup ont été forcés de signer le nouvel accord sous peine de perdre leur travail. Une fois que la grève aura commencé à Balfour Beatty, ils espèrent qu’elle s’étendra à d’autres sites. Les porte-paroles du syndicalisme de base aux piquets à Londres étaient très contents que Len McCluskey (secrétaire général de Unite) leur ait promis son soutien au début de l’année, y compris un budget illimité pour la lutte, et qu’il y ait un représentant élu des syndicalistes de base à toutes les réunions en vue d’empêcher toute trahison.

La frustration vis-à-vis des tactiques d’Unite pour tout retarder a engendré toutes sortes d’idées sur le forum des électriciens :

  • Il y a eu des concessions et des petits arrangements entre syndicats et patrons avant. Evidemment, c’est vrai, mais çà n’explique pas pourquoi.

  • Les bureaucrates syndicaux s’occupent de leurs petites affaires, « les permanents paresseux se servent du syndicat pour avoir un salaire et une bonne pension. » Beaucoup d’ouvriers combatifs auparavant sont devenus des officiels à plein temps du syndicat, alors qu’y a-t-il dans les syndicats qui les corrompent ? Le salaire et la pension ou la façon dont le syndicat agit en tant qu’organe de négociation ?

  • Unite est trop gros, « si seulement nous avions notre propre syndicat et n’étions pas regroupés avec la moitié du pays », « tout ce qui les intéresse, ce sont ‘les malheurs’ des employés du secteur public. » En fait, les syndicats traitent les travailleurs du secteur public aussi mal que ceux du privé. Par exemple, lors de la grève d’Unison en 2006, les syndicats ont demandé aux enseignants de traverser le piquet du personnel de l'éducation non enseignant et, par la suite, ils ont préconisé la même manœuvre mais en sens inverse (les non-enseignants traversant le piquet des enseignants). Il a pu y avoir de la publicité pour les grèves d’un jour, les manifestations organisées pour les travailleurs du secteur public, mais cela n’a pas fait avancer la lutte du tout.

  • « La plupart des gars sont à blâmer eux-mêmes » pour ne pas vouloir lutter. De façon assez étrange, ce qui rend difficile l’entrée dans la lutte aussi bien que sa dynamique elle-même (pour les ouvriers combatifs faire des piquets de grève tôt le matin autant que pour ceux qui attendent que Unite les appellent à l’action ou même que ceux qui ne croient pas qu’on puisse vraiment faire quelque chose), c’est la vision commune que même si « passer par le syndicat Unite n’est pas une proposition très enthousiasmante et n’a que très peu de crédibilité auprès de l’électricien moyen », même si «beaucoup d’électriciens n’y adhérent plus », ils sentent aussi « que la triste réalité est que c’est tout ce que nous avons sous la main et nous devons l’utiliser du mieux que nous pouvons. » 

Le syndicat n’est pas "tout ce que nous avons sous la main"

Ce que les électriciens ont déjà fait montre qu’il y a une alternative aux méthodes syndicales de lutte. Comme il a été dit lors d’un des rassemblements à Blackfriars en janvier, c’était tout un symbole que le 9 novembre Unite ait voulu que la manifestation se dirige vers le Parlement pour faire pression sur les députés, alors que les travailleurs voulaient aller rejoindre le rassemblement étudiant. Le syndicat et la base voulaient aller dans des directions totalement différentes.

Pour les travailleurs, « nous ne pouvons réussir qu’avec d’autres secteurs et d’autres professions venant renforcer nos rangs et se tenir à nos côtés, en solidarité avec la classe ouvrière industrielle, dans un syndicat ou pas, pour une cause et un but communs » (Siteworker), complètement à l’opposé de la « lutte » syndicale limitée à ses membres, et ensuite avec ceux dont l’employeur est celui avec qui le syndicat négocie. Les ouvriers doivent lutter avec toute leur solidarité, avec des piquets de grève forts, pour empêcher les attaques contre leurs salaires, leurs conditions de vie et leur qualification. Pour les syndicats, la lutte n’est qu’un moyen pour aller négocier, et ils acceptent chaque fois l’austérité et les licenciements tant qu’ils peuvent se mettre autour de la table avec les employeurs et souvent le gouvernement.

Les électriciens ont manifesté, ils ont fait des délégations, ils sont partis en grève sauvage, ils ont essayé de construire une lutte – ce qui est la seule voie qui puisse donner confiance à ceux qui peuvent hésiter à lutter. Le syndicat a freiné en usant de toutes sortes d’excuses sur le fait qu’il fallait recruter, voter, tout faire légalement… Il ne faut pas s’étonner du fait que les organisateurs à temps plein aient été en grande partie absents – qu’est-ce que les revendications ouvrières ont à voir avec cela ?

Si nous regardons un peu plus loin, nous voyons que souvent la lutte, et quelquefois des luttes payantes, se déroulent sans les syndicats : les ouvriers du textile au Bengladesh il y a quelques années, les ouvriers de Honda en Chine (qui ont été physiquement attaqués par les syndicats sponsorisés par l’Etat) ; et, bien sûr, les mouvements des Occupy, des Indignés, à travers toute l’Europe et les Etats-Unis, montrent aussi que les gens peuvent se rassembler et organiser une lutte même sans les syndicats.

Les syndicats ne sont pas tout ce que nous avons sous la main ; en fait, ils ne plus du tout de notre côté. Tout ce que nous avons, c’est ce que nous-mêmes, la classe ouvrière, nous faisons.

La lutte est sur le fil du rasoir

Malgré des discours optimistes lors des manifestations en janvier, il y a un sentiment général que la dynamique de résistance des électriciens aux attaques de le BESNA s’épuise. Le résultat du nouveau vote demandé par Unite pour les travailleurs de Balfour Beatty sera annoncé début février – le dernier donnait 81 % en faveur de l’action – avec l’attente d’une grève une semaine plus tard. Mais ce vote intervient dans un moment critique – après qu’Unite ait ordonné à ses membres de signer l’accord, quand les patrons de BESNA pensent qu’ils ont gagné et que beaucoup d’électriciens craignent qu’ils n’aient raison. Les syndicats appellent de nouveau à une grève ou une grande manifestation juste quand la volonté de lutter a été contrariée et s’est épuisée, quand on s’achemine vers la défaite, laissant les ouvriers impuissants et démoralisés. Si c’est ce qu’on laisse arriver, la leçon négative ne va pas que frapper les électriciens mais tous les employés de la construction, donnant aux employeurs du BTP un air (non mérité) d’invincibilité. La défaite d’une section combative de la classe ouvrière aura aussi des conséquences négatives pour la lutte en général.

Les électriciens combatifs sont déterminés à continuer à résister au BESNA organisant « des bus pour faciliter la mobilité des piquets » et déclarent faire passer la grève à un niveau supérieur « sans aucun doute, d’autres sites vont soutenir la grève BBES » (Balfour Beatty Engineering Services)2. Mais cela sera insuffisant si les travailleurs ne peuvent pas prendre en main tout le contrôle de leur lutte pour élargir le mouvement. Prendre le contrôle ne veut pas dire élire des syndicalistes de base pour « contrôler » le syndicat Unite, aussi combatifs soient-il ; cela veut dire organiser des meetings massifs pour discuter de la lutte, prendre des décisions et les appliquer collectivement. Elargir le combat ne veut pas dire en appeler simplement aux électriciens des autres firmes ; cela veut dire aller chercher les ouvriers des autres entreprises de construction et des autres industries, qu’elles soient publiques ou privées. C’est la seule façon de gagner.

Alex (27 janvier)

 

1 Unite est désormais le premier syndicat du Royaume-Uni, né en mai 2007 d'une fusion entre le deuxième et le troisième syndicat du pays à l'époque, Amicus et T&G. Il accueille 1 557 900 membres (janvier 2009), qui travaillent dans pratiquement tous les secteurs, dont la construction automobile, l'imprimerie, la finance, les transports routiers et les services de santé. Il est plus implanté dans le secteur privé que dans le secteur public, où il compte tout de même 200 000 affiliés.

 

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