Soulèvements en Tunisie et en Egypte : la meilleure solidarité, c’est la lutte de classe

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Nous publions ci-dessous un article réalisé par World Revolution, organe de presse du CCI en Grande-Bretagne et mis en ligne sur notre site en anglais dès le 5 février.

Le vent de colère soufflant en Tunisie et en Egypte depuis des semaines est en train de gagner l’Algérie, la Libye, le Maroc, la bande de Gaza, la Jordanie, la Syrie, l’Irak, le Bahreïn et le Yémen  !

Quels que soient les drapeaux que les manifestants brandissent, toutes ces manifestations ont leurs racines dans la crise mondiale du capitalisme et dans ses conséquences directes : le chômage, la hausse des prix, l'austérité, la répression et la corruption des gouvernements qui dirigent ces attaques brutales contre les conditions de vie. Elles ont les mêmes origines que la révolte de la jeunesse grecque contre la répression policière en 2008, la lutte contre les 'réformes' des retraites en France, les rébellions des étudiants en Italie et en Grande-Bretagne, et les grèves des travailleurs du Bangladesh à la Chine, de l'Espagne au Etats-Unis.

La détermination, le courage et le sens de la solidarité affichés dans les rues de Tunis, du Caire, d'Alexandrie et de nombreuses autres villes sont une véritable source d'inspiration. Les masses qui occupent la place Tahrir au Caire ou d'autres lieux publics ont repoussé les attaques des voyous à la solde du régime et de la police, ont appelé les soldats à fraterniser avec elles, ont soigné leurs blessés, ont ouvertement rejeté les divisions sectaires entre musulmans et chrétiens, entre religieux et laïcs. Dans les quartiers, elles ont formé des comités pour protéger leurs maisons contre les pillards manipulés par la police. Des dizaines de milliers de personnes se sont effectivement mises en grève pendant des jours et même des semaines, afin de grossir les rangs des manifestants.

Face à ce spectre d'une révolte massive, avec la perspective cauchemardesque de sa propagation à travers tout le 'monde arabe', et même au-delà, la classe dirigeante a réagi dans le monde entier avec ses deux armes les plus fiables, la répression et la mystification :

  • En Tunisie, des quantités de gens ont été abattus dans les rues, et maintenant la classe dirigeante proclame 'le commencement d'une transition vers la démocratie' .

  • En Egypte, le régime de Moubarak alterne entre tabassages, insultes, gazage des manifestants et de vagues promesses.

  • A Gaza, le Hamas arrête des manifestants qui cherchent à faire preuve de solidarité avec les révoltes en Tunisie et en Egypte.

  • En Cisjordanie, l'OLP a interdit 'les réunions non autorisées' qui appellent à soutenir les soulèvements.

  • En Irak, les manifestations contre le chômage et la pénurie se font tirer dessus par le régime installé par les 'libérateurs' américains et britanniques.

  • En Algérie, après l'étouffement des premiers signes de la révolte, des concessions sont faites pour légaliser de timides revendications.

  • En Jordanie le roi limoge son gouvernement.

Au niveau international, la classe capitaliste alterne également ses discours : certains, en particulier ceux de droite, et bien sûr les dirigeants d'Israël, soutiennent ouvertement le régime de Moubarak comme le seul rempart contre une prise de pouvoir islamiste. Mais le ‘la’ est donné par Obama : après quelques hésitations, le message est que Moubarak doit s'en aller et s'en aller vite. La 'transition vers la démocratie' est présentée comme la seule voie possible pour les masses opprimées d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Les dangers qui menacent le mouvement

Ce mouvement massif, dont l'Egypte pour centre, est donc confronté à deux dangers.

Le premier est que l'esprit de révolte soit noyé dans le sang. Mais il semble que les tentatives initiales par le régime de Moubarak de se sauver par la poigne de fer ont été contrecarrées : d'abord la police a dû se retirer de la rue face aux manifestations massives, et l'envoi des voyous pro-Moubarak, la semaine dernière, n'a pas non plus réussi à entamer la volonté des manifestants à poursuivre leur mouvement. Dans ces deux rounds d'affrontement, l'armée s'est présentée comme une force 'neutre', et même comme étant du côté des manifestants anti-Moubarak et étant là pour les protéger des agressions des défenseurs du régime. Il ne fait aucun doute que beaucoup de soldats sympathisent avec les manifestants et ne seraient pas prêts à tirer sur les masses dans les rues. D'ailleurs, certains ont déjà déserté. Au sommet de la hiérarchie de l'armée, il y a certainement des factions qui veulent que Moubarak s'en aille maintenant. Mais l'armée de l'Etat capitaliste n'est pas une force neutre. Sa 'protection' de la place Tahrir est aussi une sorte de confinement, un énorme encerclement, et quand les choses se gâteront, l'armée sera effectivement utilisée contre la population exploitée, sauf si cette dernière réussit à neutraliser la troupe en la ralliant à sa cause.

Mais ici nous arrivons au deuxième grave danger qui guette : le danger qui réside dans les illusions largement répandues sur la démocratie, dans la croyance que, peut-être, l'Etat pourrait, après quelques réformes, être mis au service du peuple, dans la conviction que 'tous les Egyptiens', à l'exception de, peut-être, quelques individus corrompus, ont les mêmes intérêts fondamentaux, dans la croyance en la neutralité de l'armée, dans la croyance que la terrible pauvreté à laquelle est confrontée la majorité de la population peut être surmontée s'il y a un parlement qui fonctionne et la fin du règne arbitraire d'un Ben Ali ou d'un Moubarak.

Ces illusions, exprimées chaque jour dans les paroles des manifestants eux-mêmes et sur leurs bannières, désarment le véritable mouvement d'émancipation, qui ne peut avancer que comme un mouvement de la classe ouvrière, combattant pour ses propres intérêts, qui soit distinct de celui des autres couches sociales, et qui soit avant tout diamétralement opposé aux intérêts de la bourgeoisie, de tous ses partis et factions. Les innombrables expressions de solidarité et d'auto-organisation que nous avons vues jusqu'ici reflètent déjà l'élément véritablement prolétarien des révoltes sociales actuelles et, comme bon nombre des manifestants l'ont déjà dit, elles laissent présager une société nouvelle et plus humaine. Mais cette société nouvelle et meilleure ne peut pas être amenée par des élections parlementaires, qui placeront un El Baradei ou les Frères musulmans ou toute autre faction bourgeoise à la tête de l'Etat. Ces factions, qui peuvent être portées au pouvoir par la force des illusions des masses, n'hésiteront pas plus tard à utiliser la répression contre ces mêmes masses.

Il y a eu beaucoup de discours sur la 'révolution' en Tunisie et en Egypte, à la fois de la part des principaux médias et de l'extrême gauche. Mais la seule révolution qui a aujourd'hui un sens, c'est la révolution prolétarienne, parce que nous vivons à une époque où le capitalisme, qu'il soit démocratique ou dictatorial, ne peut tout bonnement rien offrir à l'humanité. Une telle révolution ne peut réussir qu'à l'échelle internationale, en brisant toutes les frontières nationales et en renversant tous les Etats-nations. Les combats de classe et les révoltes massives d’aujourd'hui sont certainement des étapes sur la voie d'une telle révolution, mais ils se heurtent à toutes sortes d'obstacles sur leur route. Pour atteindre l'objectif de la révolution, de profonds changements dans l'organisation politique et dans la conscience de millions de personnes n'ont pas encore eu lieu.

D'une certaine manière, la situation actuelle en Egypte est un résumé de la situation historique de l'ensemble de l'humanité. Le capitalisme est dans sa phase terminale. La classe dirigeante ne peut offrir aucune perspective pour l'avenir de la planète, mais la classe exploitée n'est pas encore conscience de son propre pouvoir, de sa propre perspective, de son propre programme pour la transformation de la société. Le danger ultime est que cette impasse temporaire prenne fin dans « la ruine commune des classes en lutte », comme le dit le Manifeste Communiste, dans un plongeon dans le chaos et la destruction. Mais la classe ouvrière, le prolétariat, ne découvrira sa véritable puissance qu'en s'engageant dans de véritables luttes, et c'est pourquoi ce qui se déroule actuellement en Afrique du Nord et au Moyen-Orient est, malgré toutes ses faiblesses et illusions, un véritable phare pour les travailleurs du monde entier.

Et surtout c'est un appel aux prolétaires des pays les plus développés, qui commencent aussi à reprendre la route de la résistance aux attaques, pour qu'ils accomplissent la prochaine étape, en exprimant concrètement leur solidarité avec les masses du 'tiers-monde', en intensifiant leur propre combat contre l'austérité et l'appauvrissement, et, ce faisant, en mettant à nu tous les mensonges sur la liberté et la démocratie capitaliste, dont ils ont une longue et amère expérience.

World Revolution (5 février)