Egypte : un changement de régime n'est pas une révolution

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Nous publions ci-dessous un article réalisé par World Revolution, organe de presse du CCI en Grande-Bretagne

Le 23 mars, l'Etat égyptien a adopté une loi interdisant les grèves et les manifestations. Combien de personnes, réfléchissant sur les bouleversements de janvier et février, ont pensé qu'il s'est simplement agi d'un 'miracle de 18 jours' ?
En réalité, les événements qui ont amené à la démission de Moubarak ne sont pas juste un feu de paille, mais ils ont des racines qui remontent à plusieurs années et ils ont impliqué des forces qui sont encore intactes aujourd'hui. Pour commencer, il convient de souligner que la révocation de Moubarak est survenue après l'action de la classe ouvrière. Parmi toutes les actions des nombreuses couches sociales réunies sur la Place Tahir, ce sont les grèves ouvrières qui ont convaincu la faction dominante de la classe dirigeante égyptienne qu'elle devait se débarrasser de ce personnage impopulaire.
Comme nous l'avons dit dans un article publié en ligne à la mi-février "la puissance de ce mouvement ne s'est pas acquise en une nuit. Pendant les sept dernières années, ce sont les travailleurs qui ont été en première ligne de résistance contre la pauvreté et la répression imposées à toute la population. Il y a eu un certain nombre de mouvements de grève en 2004, 2006-07 et 2007-08, avec les ouvriers du textile de Mahalla qui ont joué un rôle particulièrement important, mais avec de nombreux autres secteurs qui les ont rejoints." Mais aussi, comme nous l'avons dit dans Que se passe-t-il au Moyen-Orient ? , publié sur notre site à la mi-mars, se référant aux divers mouvements récents dans la région, "Nous pouvons les caractériser comme des mouvements des classes non-exploiteuses, de révoltes sociales contre l'Etat. La classe ouvrière n'a, en général, pas été à la tête de ces rébellions, mais elle a certainement eu une présence et une influence considérables."
Ainsi, bien que la classe ouvrière soit, en Egypte, une force puissante, elle n'est pas la seule classe non-exploiteuse. Et toutes sortes d'idées qui ont été avancées ces dernières années, comme celle d'offrir une 'alternative' à Moubarak, peuvent toujours être employées par la classe dirigeante capitaliste.

Observations à partir des barricades

Face à une situation complexe, il y aura toujours une variété d'explications disponibles. Fin 2009, Zed Books a publié Egypte : le moment du changement. Plus récemment, cette année, Zed a fait une réédition du livre à la lumière des derniers événements en disant qu'"avec la plupart des chapitres écrits par des universitaires égyptiens et des militants qui sont maintenant sur la première ligne des barricades, c'est le seul livre qui contient toutes les réponses." Les 'réponses' données sont assez conventionnelles : une opposition au 'néo-libéralisme', un soutien à une politique réformiste - mais quelques-unes des observations contenues donnent une bonne impression de la complexité de la situation.
Le livre décrit, par exemple, qu'il y avait de nombreux courants en concurrence dans l'opposition au président Moubarak, mais qu'ils ont pu parvenir à un consensus : "Des gens avec des aspirations radicalement différentes, allant de l'Etat laïque et socialiste à la théocratie islamiste, se sont entendus sur la nécessité de mettre fin au régime de Moubarak" (p. 98). La manière avec laquelle l'opposition manœuvrait a permis à des groupes ayant " des tendances idéologiques divergentes, des intérêts de classe divergents et des projets à long terme divergents de travailler ensemble" (p. 98). Ce fut effectivement le point de vue d'une opposition qui a vu l'élimination de Moubarak comme la priorité numéro un. Bien que la classe ouvrière ait montré sa force et sa capacité à s'organiser en dehors des syndicats officiels, il serait erroné d'ignorer les nombreuses illusions des travailleurs. A l'heure actuelle, celles sur la mise en place éventuelle de syndicats libres ou les potentialités du capitalisme post-Moubarak sont particulièrement répandues. Dans le passé, il y avait aussi des illusions sur ce que l'Etat pouvait offrir. Il y a eu des slogans populaires comme "Dans les jours de défaite, le peuple pouvait encore manger" (entonné par les grévistes en 1975) ou "Nasser a toujours dit 'prenez soin des travailleurs' (entendu en 1977)" (p. 71) qui montrent l'emprise que les mythes et l'idéologie modernes peuvent avoir. Pendant une grève en 2005, il y a eu la prétention selon laquelle "les travailleurs et le grand public étaient les véritables propriétaires des entreprises, et non les patrons" (p.78). Bien que ce soit juste une impression livrée par l'auteur, elle correspond vraiment aux idées que de nombreux travailleurs ont accepté la démagogie du capitalisme d'Etat.

Les actions des autres groupes de la société montrent la situation dans laquelle se trouvent les travailleurs. En 2006, lorsque les juges dissidents qui avaient critiqué la corruption et les malversations ont été conduits au tribunal, la foule scandait "Les juges, les juges, sauvez-nous des tyrans" (p. 99). Quelle que soit la composition sociale de la foule, il y avait visiblement des illusions sur la possibilité d'un pouvoir judiciaire indépendant, dans le processus judiciaire, plutôt que dans une lutte contre l'Etat.
Le livre décrit un autre incident où, en 1986, "des milliers de policiers en formation ont abandonné leurs casernes et marché sur le Caire et Alexandrie, démolissant de nombreux hôtels, magasins et restaurants pour protester contre leurs conditions d'esclavage .... le régime a été obligée d'amener les chars dans les rues pour vaincre ce qui était en, en effet, un soulèvement de paysans en uniforme" (p.32).
En 2007, aux côtés de protestations contre la pénurie alimentaire, il y a eu des protestations contre la pénurie d'eau potable. "Pendant plusieurs mois, il y a eu des manifestations dans le delta du Nil , impliquant un grand nombre de personnes parmi les plus pauvres du pays dans ce que les journaux du Caire appelaient une 'révolution de la soif'" (p.32-3).
Toutes ces expressions de mécontentement, toutes ces actions des différentes forces sociales sont dans l'ensemble décrites comme "différentes formes de contestations", celles-ci incluant "les mouvements sociaux, les révolutions, les vagues de grève, le nationalisme, la démocratisation, et plus encore" (p. 101).

Qu'est-ce qui fait une révolution ?

Les formes énumérées de 'contestation' couvrent un large éventail de phénomènes. Lorsque des groupes de travailleurs entrent en lutte, ils peuvent en inspirer d'autres, une grève conduisant à d'autres grèves, jusqu'à ce que toute une vague de grèves se déploie. Ce n'est pas une 'politique' ouvrière mais une expression de la solidarité et des intérêts communs de la classe ouvrière. Lorsque les travailleurs luttent, ils se heurtent à des idées nationalistes et démocratiques qui ne peuvent que saper la lutte pour la défense de leurs intérêts propres. Lorsque les mouvements sociaux des autres couches émergent, les travailleurs doivent aller à leur rencontre, tout en comprenant que la classe qui dépend du travail salarié est la seule classe qui peut défier le capitalisme.
La classe ouvrière n'a que deux armes, sa conscience et sa capacité d'organisation. Chaque question à laquelle elle est confrontée doit être considérée en termes de développement de la conscience et des implications par rapport à son auto-organisation. Comment la classe ouvrière s'organise-t-elle ? Quelles sont les idées qui contribuent au développement de la lutte et quelles sont celles qui sont pour elle un obstacle? Quelles institutions et quelles idéologies la classe dominante utilise-t-elle contre les luttes des travailleurs et le développement de sa conscience? Comment les travailleurs se rapprochent-ils des autres couches sociales non-exploiteuses ? Et, comme nous sommes actuellement inondés de références superficielles à la 'révolutions' comme une autre 'forme de contestation', qu'est-ce qu'est, réellement, une révolution ?
Au cours des deux dernières décennies toutes sortes de phénomènes sociaux ont été appelés 'révolutions', malgré le fait que la domination capitaliste n'a nulle part été renversée et que l'Etat capitaliste est partout bien établi. Si nous considérons la contribution de quelqu'un qui peut s'appuyer sur l'expérience d'une véritable révolution, celle de la Russie de 1917, les remarques de Lénine sur des situations révolutionnaires sont particulièrement pertinentes. "Pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées prennent conscience de l'impossibilité de vivre comme autrefois, et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C'est seulement lorsque 'ceux d'en bas' ne veulent plus et que 'ceux d'en haut' ne peuvent plus continuer de vivre à l'ancienne manière que la révolution peut triompher" (Le gauchisme, maladie infantile du communisme, 1920).

Si l'on regarde l'Egypte, nous pouvons voir que, par rapport à tous les changements qui sont survenus et à ceux qui sont promis pour l'avenir, la classe dirigeante capitaliste reste en sécurité par rapport à sa position. Les nationalistes, les démocrates et l'opposition islamiste ont leurs divergences, mais ils ne contestent pas la domination de la bourgeoisie. Quant à la classe ouvrière, elle a montré sa force, en particulier par opposition à d'autres couches, mais elle n'est pas encore en mesure de défier le règne de ses exploiteurs. Comme partout ailleurs dans le monde, plus nous voyons des foyers de luttes ouvrières, des évolutions dans l'organisation de la lutte, et la preuve de l'abandon des illusions, plus nous pouvons nous attendre à des grèves massives et à une confrontation ouverte entre la classe ouvrière et la bourgeoisie au pouvoir.
Barrow (1er avril)

See also :