Compte-rendu d'une réunion publique à New-York sur les révoltes dans le monde arabe

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Nous publions ci-dessous un article publié dans Internationalism, organe de presse du CCI aux Etats-Unis.
 
Etant donné le peu d'attention porté par les médias aux Etats-Unis sur les révoltes en Tunisie, en Algérie et en Egypte, et plus tard dans une grande partie du reste du monde arabophone, Internationalism, organe du CCI aux Etats6unis a estimé qu'il était important de tenir une réunion publique sur les perspectives de ces révoltes le 19 mars dernier à New-York. Il y a eu une courte présentation, suivie de quelques heures de discussion ouverte sur l'histoire des événements, les similitudes et les différences entre chaque situation nationale, ainsi que les similitudes avec les mouvements contre l'austérité en Europe et avec le mouvement ouvrier sur le plan historique. La plupart des participants connaissaient bien Internationalism, et un camarade était plus familiarisé avec le travail des groupes Mouvement Communiste et GCI.
Avant la présentation, quelques mots ont été dit sur les tremblements de terre et la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon, où les camarades ont noté la tendance à ce que les puissances nucléaires soient dans une situation impérialiste de plus en plus chaotique, où les ressources en combustibles importés sont de moins en moins fiables pour chaque bourgeoisie nationale. La présentation a souligné la rapidité de l'évolution des événements en Egypte, en Tunisie, au Bahreïn, et en Libye et l'importance d'un examen critique des potentialités des révoltes dans les différents pays, mais aussi de rester vigilant par rapport aux régions où ils pourraient s'étendre. En effet, le jour suivant, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont commencé les frappes aériennes en Libye, en démontrant comment la bourgeoisie peut réagir différemment suivant les révoltes, bien que celles-ci aient des racines communes qui sont les conditions de pauvreté et de répression. Il est important d'examiner ces différents facteurs.
Le facteur le plus important est que ces révoltes ne sont pas ce que prétendent les médias de la bourgeoisie, c'est-à-dire des mouvements qui se limiteraient à demander plus de démocratie contre la dictature, des mouvements qui se satisferaient d'une 'révolution de couleurs variées' comme en Ukraine et dans d'autres pays, ces dernières années. Chaque révolte a commencé pour des motifs économiques et sociaux : misère et chômage élevé (surtout chez les jeunes travailleurs), inflation vertigineuse et une indignation bouillonnante contre la répression. Dans le cas de la Tunisie, qui a connu l'essentiel des grèves avant les événements en Egypte, il a été dit que c'est le harcèlement par la police d'un marchand ambulant de fruits, qui s'est immolé pour cette raison, qui a déclenché les révoltes. Celui-ci était un diplômé de l'université, au chômage et incapable de trouver un travail régulier. Malgré le fait qu'il existe beaucoup d'illusions par rapport à la démocratie dans les mouvements autour de ces révoltes, et que la classe ouvrière n'a pas clairement mis en avant ses propres exigences, ces révoltes ne sont pas simplement des révoltes démocratiques contre la dictature, mais elles contiennent aussi des expressions d'indignation réelle des travailleurs devant les conditions dans lesquelles ils sont forcés de vivre.
En Egypte, nous avons vu l'émergence de véritables méthodes de lutte de la classe ouvrière : des comités de protection de quartier, la tendance à l'extension rapide de la grève, les assemblées de rue où les gens discutent ouvertement et prennent des décisions sur la façon de pousser en avant la lutte, et des tentatives de fraternisation avec l'armée. Malgré le fait que cela montre les illusions sur la 'loyauté' de l'Etat, le point important est qu'au début, l'armée a répondu favorablement. L'entrée de la classe ouvrière dans la lutte a aidé à surmonter certaines des divisions, ce dont les autres couches sociales étaient incapables : des divisions fondées sur le sectarisme religieux, par exemple, et le début des grèves politiques dans les usines textiles a été le principal facteur de l'accélération de la démission de Moubarak Cela démontre que la classe ouvrière est le sujet de la révolution et qu'elle a la capacité de paralyser la société et d'unifier les révoltes des autres couches non exploiteuses. La Libye, où la majorité de la classe ouvrière est constituée d'immigrants du monde entier, a été un exemple négatif. Les travailleurs immigrés ont refusé de se laisser entraîner dans ce qui est devenu très vite un combat entre factions nationalistes et ils se sont amassé à la frontière pour fuir la Libye, ne voyant aucun avenir dans ces révoltes.
Dans les discussions qui ont suivi, l'idéologie démocratique a été une question importante abordée, avec de nombreux camarades qui ont montré le besoin de la classe dominante de décrire toutes les révoltes dans les pays de langue arabe comme étant des mouvements nationalistes et pro-démocratiques, sans tenir compte du fait que, du moins au début, la classe ouvrière dans les différents pays est entrée en lutte, principalement contre les conditions d'exploitation et de misère, sans agiter aucun drapeau particulier. On a également noté que, même en Egypte, la classe ouvrière n'était pas encore en mesure de s'affirmer comme une classe indépendante, mais qu'elle commençait tout juste à essayer d'entrer en mouvement et qu'elle était attirée par les idéologies des autres couches sociales, malgré le fait que l'entrée des travailleurs dans la lutte avec les grèves dans les usines de textile a été décisive pour aller de l'avant. En 2007, il y avait eu d'autres grèves massives en Egypte, qui avaient vu le surgissement d'assemblées générales et des tentatives de convergence des luttes, mais la situation actuelle montre une difficulté des travailleurs à faire valoir leurs revendications indépendamment du mouvement 'pro-démocratique' et 'anti-dictature' et à être capables de se mettre à la tête de la révolte comme classe ayant un avenir historique. Des questions ont été soulevées quant à savoir si le nouveau gouvernement d'Egypte renforcera les illusions démocratiques ou si, sous le poids croissant de la crise, il s'usera plus rapidement.
À la fin de la discussion, les camarades présents ont fait le lien entre la domination de l'idéologie démocratique et le manque de confiance de la classe à l'échelle internationale. De nombreux travailleurs estiment que la révolution est nécessaire, mais ne savent pas si elle est encore possible.

L'organisation de la production a radicalement changé depuis les dernières grandes batailles de classe et des grands centres industriels ont été démantelés par la désindustrialisation dans les métropoles capitalistes et la délocalisation de la production vers les pays 'périphériques', sans compter les campagnes autour de la 'mort du communisme' dans les années 1990. On a beaucoup parlé du poids de la décomposition du système capitaliste et de l'érosion du tissu de base de la vie sociale qui rend plus difficile pour la classe ouvrière la récupération de son identité et la confiance en soi. Malgré toutes ces difficultés, il a été reconnu par les participants que ces révoltes, du moins en Egypte et en Tunisie, sont une partie du processus lent et difficile de la classe ouvrière internationale qui se bat pour retrouver le chemin de la lutte de classes. Il y a eu aussi des débats sur les forums du CCI, sur la nature de classe ou non des révoltes en Libye, par rapport à celles de l'Egypte ou de la Tunisie, et c'est un sujet que les révolutionnaires doivent essayer de clarifier et de mieux comprendre, afin de pousser en avant et de développer ce processus de récupération de l'identité de classe et de la confiance.
JJ (3 mai)