Maintenir son contrôle impérialiste sur "l’étranger proche" : la mission impossible de la bourgeoisie russe

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De spectaculaires nouvelles ont été relayées dans la presse : le rapprochement avec le gouvernement Yanoukovitch et la signature d’un accord permettant la présence de bases militaires russes à long terme en Ukraine ; la signature d’un contrat avec Ankara pour la construction d’une centrale atomique russe à Akkuyu au sud de la Turquie ; la visite « fraternelle » de Medvedev en mai en Syrie et les rumeurs que l’élimination du gouvernement de Bakiev au Kirghizistan serait complètement en faveur de Moscou. Cette succession d’événements a produit la forte impression que l’impérialisme russe gagne de plus en plus du terrain. Est-ce bien vrai?

Sans doute, la situation des années 1990 est-elle révolue. La Russie avait connu alors un affaiblissement énorme. Elle avait perdu tous ses anciens états satellites, et, à l'intérieur, sous Eltsine, s’était ouverte une ère de fonctionnement ouvertement mafieux après 1989. L'État russe était soumis à l’urgence de replacer les affaires intérieures et extérieures sous le contrôle de son appareil. L’arrivée au gouvernement de la fraction bourgeoise autour de Poutine en 2000 était significative de l’effort de restaurer les forces de l'État en Russie et au profit de sa politique impérialiste.

Mais est-ce que pour autant les succès remportés par la Russie autorisent à parler d’une marche en avant victorieuse de l’impérialisme russe ? Certainement pas ! En réalité, la Russie se trouve aujourd'hui dans une lutte désespérée contre l’instabilité dans la région de l’ex-bloc de l’Est. La perte de contrôle et l’instabilité constituent une tendance générale dont surtout les USA, premier gendarme du monde, souffrent le plus fortement. Il n’est pas possible à la Russie, qui aspire à maintenir son rôle de leader dans la région, de durablement profiter de l’affaiblissement des USA parce qu’elle elle ne peut pas non plus échapper à cette dynamique internationale du « chacun-pour-soi ».

Kirghizistan : l’extension d’un chaos incontrôlable

A première vue, le renversement du gouvernement au Kirghizistan en avril 2010 peut sembler un point marqué par la Russie dans le jeu impérialiste : la clique gouvernementale de Bakiev ayant rompu la promesse faite à la Russie de fermer la base militaire américaine installée dans le pays, on peut facilement penser que la nouvelle clique gouvernementale d’Otunbaïeva s’installe au pouvoir avec le soutien officieux de la Russie pour prendre sa revanche sur Bakiev qui a manqué à sa parole. Mais la situation au Kirghizistan se présente de façon beaucoup plus complexe. Il n’est pas possible de la réduire à une lutte entre fractions bourgeoises interposées inféodées à la Russie et aux USA, comme on l’a classiquement connu dans nombre de pays du Tiers-monde lors de la guerre froide. Et il est faux de s’imaginer qu’avec le renversement du gouvernement Bakiev la mise est remportée par l’impérialisme russe pour un bon bout de temps, et que la situation va se calmer.

Ce qui se manifeste au contraire au Kirghizistan, c’est une extension du chaos et des luttes entre cliques nationales. L’impérialisme russe est loin de sortir « grand vainqueur » de la situation. Avec les tensions au Sud du pays, dans la région de Djalalabad et Och, une instabilité ouverte se développe aux portes de la Russie dans un pays-frontière avec la Chine - un impérialisme de plus en plus agressif. Le Kirghizistan constitue déjà une importante voie d'accès des produits chinois sur le marché de la CEI. Mais même si la Russie et la Chine sont fondamentalement d’implacables rivaux impérialistes pour gagner de l’influence au Kirghizistan, ils ont dans cette région un souci commun : la crainte que des conflits incontrôlables entre cliques régionales qui se manifestent par des pogromes ethniques, comme actuellement au Kirghizistan, s’étendent aussi à d'autres républiques voisines multiethniques. Et sans doute, même les USA ne vont pas accepter que leur présence militaire au Kirghizistan soit remise en question! Finalement le Kirghizistan forme un pays de plus en plus difficile à gouverner du fait de l’absence d’une bourgeoisie nationale unie. Et il forme maintenant exactement un exemple du danger de perte de contrôle que craignent les grandes puissances impérialistes. Les événements sanglants de juin a Och ont montré clairement la situation délicate de l’impérialisme russe : appelé à l’aide militairement par le gouvernement de Otunbaïeva pour juguler le chaos, la Russie hésite et ne veut pas s’enliser dans un second Afghanistan. Indépendamment de la question des cliques locales au pouvoir, il est pour la Russie, fortement ébranlée par la crise économique, difficile, du fait des coûts financiers énormes à engager que cela suppose, d’intervenir pour maintenir son influence. Mais cette politique indispensable aux intérêts du gendarme impérialiste régional se prépare à être sabotée aussi par les autres rivaux régionaux de la Russie : ce n’est pas par hasard si un petit requin impérialiste régional comme le gouvernement de Loukachenko en Biélorussie a immédiatement essayé de pousser les feux par l’asile offert à Bakiev déchu.

L’élection de Yanoukovitch en Ukraine : grande victoire de la Russie ?

Sans aucun doute, les élections de février 2010 en Ukraine ont mis au pouvoir une fraction de la bourgeoisie plus ouverte envers la Russie. En avril, l’Ukraine a contracté un accord significatif avec la Russie garantissant jusque 2042 la présence militaire russe à Sébastopol et de massives remises économiques pour les livraisons de gaz russe à l’Ukraine jusque 2019. En juin, l’Ukraine a pris la décision de stopper les plans d’entrée dans l’OTAN, portés surtout par l’ex-gouvernement de Youchtchenko. Les relations avec l’Ukraine sont loin de permettre à la Russie de pavoiser et montrent le dilemme qui se présente à la Russie.

Même si l’Ukraine est fortement ébranlée par la crise économique et a besoin d’assouplissements financiers immédiats, l'État ukrainien ne se réfugie ni définitivement dans les bras puissants du grand frère – ni sans contreparties offertes par la Russie. La Russie doit rémunérer le bon-vouloir temporaire du gouvernement de Yanoukovitch à coups de milliards de réductions négociées du prix du gaz, ceci seulement pour maintenir sa présence militaire dans le port de Sébastopol. Mais les véritables ambitions et nécessités impérialistes de la Russie envers l’Ukraine sont beaucoup plus importantes que ce qui vient d’être fixé avec le nouveau gouvernement. Du point de vue géographique, l’Ukraine représente un lieu de passage pour l’exportation du gaz russe vers l’occident, dont l’économie russe dépend énormément. Pour éviter cette dépendance vis-à-vis de l’Ukraine (et même de la Biélorussie) la Russie est obligée d’entreprendre des projets de contournement très onéreux comme le pipeline Northstream.

Pour la Russie, une relation stable à long terme avec l’Ukraine est une nécessite, pas seulement sur le terrain économique du transport du gaz, mais surtout sur le terrain géostratégique pour sa protection militaire. Mais l’Ukraine, avec sa bourgeoisie très divisée, ne forme pas du tout un partenaire stable et le gouvernement de Yanoukovitch n’offre aucune garantie à long terme. Si la fraction autour de Timochenko reconquiert le gouvernement, de nouvelles frictions ne se feront pas attendre. Pour la bourgeoisie ukrainienne, fondamentalement mue par ses intérêts nationaux propres, l’orientation de sa politique présente n’a rien à voir avec une profonde histoire d’amour avec la Russie. Ce sont la faiblesse de l'Union européenne, qui fait que le rapprochement avec celle-ci n’est aujourd’hui pas encore une option pour la bourgeoisie ukrainienne, l’urgence économique et la chasse à l’énergie la moins chère, qui la poussent à ce cours typique de l’impérialisme d’aujourd’hui : caricaturalement immédiatiste, instable et dominé par le chacun pour soi.

Après la guerre en Géorgie: aucune stabilité en vue dans le Caucase

Même si, lors de la guerre contre la Géorgie en 2008, l’impérialisme russe a gagné du terrain et contrôle de nouvelles zones géographiques, comme l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, et si leur enlisement en Irak et en Afghanistan n’a pas permis aux États-Unis d’intervenir en faveur de leur « amie », la Géorgie, la situation de la Russie ne s’est nullement consolidée dans le Caucase. La Russie n’a pas pu vraiment mettre à profit l'affaiblissement américain. Cette guerre a fondamentalement été le signe d’une nouvelle étape dans les confrontations impérialistes, parce que, pour la première fois depuis l’effondrement des blocs en 1989, les vieux rivaux USA et Russie s’affrontaient à nouveau directement.

Mais cette guerre a aussi montré clairement qu’il est complètement faux de penser dans la situation actuelle de l’impérialisme qu’une guerre produise automatiquement un vainqueur et un vaincu. Finalement cette guerre n’a produit que des perdants. Non seulement du côté de la classe ouvrière (qui est dans chaque confrontation impérialiste le perdant de tous les côtés !) mais aussi parmi les impérialismes impliqués. La Géorgie est affaiblie ; les États-Unis ont perdu de leur influence dans la région et massivement de leur prestige de « big brother » sur qui on peut compter ; la Russie est confrontée à une aggravation du chaos impossible à maîtriser dans le Caucase.

Outre la nécessité de défendre ses intérêts économiques et stratégiques immédiats, l’agressivité de l’impérialisme russe possède aussi une dimension historique. Fondée sur une extension territoriale permanente depuis les premiers temps du tsarisme, la Russie est aujourd'hui rejetée dans ses limites territoriales du 18ème siècle – ravalée à une situation d’affaiblissement historique que la bourgeoisie ne peut pas accepter.

Dans beaucoup de régions du Caucase, territoires officiels de la Fédération de Russie, comme le Daghestan ou l’Ingouchie, les forces armées de l’impérialisme russe jouent plus le rôle d’une force d’occupation que d’un appareil d'État à l’autorité bien enracinée. Mais la situation dans cette région se présente encore une fois d’une façon plus complexe : la police et l’armée russe agissent de façon extrêmement brutale, mais finalement impuissante contre les multiples clans locaux qui s’affrontent.

Les attentats en mai dernier à Moscou, non loin du siège des services secrets et à Stavropol montrent clairement que des actes terroristes provoquent directement l’autorité de l’appareil d'État russe. Les efforts actuels d’augmenter les prérogatives des services secrets russes (le FSB) ne sont pas un signe de la force mais de la peur de la bourgeoisie. La situation dans le Caucase du Nord où la Russie se trouve en état de guerre quasi-ouverte sur son propre territoire national – c'est-à-dire face à une situation de perte de contrôle risquant en permanence de s’étendre et de servir d’exemple pour entrainer d’autres cliques locales dans la contestation – recèle une dynamique d’affaiblissement pour la Russie. Une telle situation forme une spécificité de la Russie, que les autres grands rivaux impérialistes comme les USA, l’Allemagne ne connaissent pas ou bien à un moindre degré, comme la Chine. Même si l’impérialisme russe s’efforce de surmonter la crise historique qu’il a connu avec l’effondrement de l’organisation stalinienne du capitalisme d'État, le développement des forces centrifuges dans sa zone d’influence historique demeure et s’aggrave toujours plus.

Toute la situation dans la zone d`influence de la Russie forme un exemple typique de l’impasse et de l’irrationalité du capitalisme. Même en se militarisant toujours davantage, la bourgeoisie n’est plus en mesure de contrôler son propre monde.

Mario (29. 6. 2010)