Leçons de la grève du Métro de Madrid

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Les deux traductions ci-dessous ont d’abord été publiées sur notre site en langue espagnole.

Ils font écho à notre article « Espagne : Solidarité avec les travailleurs du métro de Madrid » publié dans Révolution internationale nº 415 de septembre 2010.

 Présentation du CCI

Nous publions ci-dessous un commentaire écrit par les camarades du CREE (Colectivo Revolucionario Espartaquista Estudiantil) sur la grève du métro de Madrid de la fin juin, une grève déclenchée en riposte aux réductions salariales généralisées et imposées par les différentes administrations gouvernementales quelle que soit leur couleur politique, et dans ce cas concret par celle de la région de Madrid.

Nous voulons, en premier lieu, saluer ce texte parce qu’il met au centre de la lutte l’activité des travailleurs eux-mêmes, leur effort pour la prendre en charge, pour avoir confiance en leur propres forces, en essayant de dépasser la forme de « lutte » syndicale, qu’elle soit radicale ou pas, parce qu’elle restera toujours emberlificotée dans les filets de la légalité bourgeoise.

Cette prise de position du CREE sur la grève du métro doit servir, à notre avis, à ce que d’autres camarades et d’autres collectifs prolétariens puissent aussi débattre sur cette question, sur la préparation de nouvelles luttes, pour la recherche de la confiance dans nos propres forces ; voilà un débat que nous devons tous encourager. Et dans ce sens, nous voudrions déjà faire deux remarques concernant le texte du CREE qui pourront servir à stimuler cette discussion :

1) La force d’une lutte n’est pas basée nécessairement sur une radicalité de la grève définie en tant que blocage de la production ou des services, mais dans la recherche d’une unité qui doit se forger avec l’extension et la solidarité, dans le développement d’un rapport de forces face à l’État bourgeois. Dans la période actuelle, avec l'accumulation de stocks invendables, l’arrêt de la production dans telle ou telle usine ne signifie pas forcément une menace pour la bourgeoisie, surtout, si elle n’est pas accompagnée de la solidarité et de l’unité de la classe telles qu'elles étaient conçues dans les expériences passées. Lors des grèves dans les services, comme on a pu le constater lors de celle du métro madrilène, le blocage total du service s’est retourné contre les travailleurs, dans la mesure où cette lutte est restée isolée. Lors de cette grève, le fait d’aller contre le service minimum exprimait la volonté et la tentative de briser le carcan dans lequel la loi de l’Etat et des syndicats essaye d’enfermer et d’isoler les luttes. Mais dans la recherche d’une lutte efficace, une lutte qui possède la force d’imposer les revendications, le fait de rester figés dans le mot d’ordre de ne pas respecter le service minimum, le mot d’ordre de grève totale mais dans l’isolement, n’a pas été la force de la lutte mais sa faiblesse ; cela a prêté le flanc au fait que la propagande de la bourgeoisie a réussi à opposer les intérêts des autres travailleurs et de la population à ceux des ouvriers du métro de telle sorte que ceux-ci sont restés isolés.

2) Une autre précision que nous voudrions apporter concerne ce que les camarades du CREE appellent le Front unique prolétarien. Même si nous comprenons qu’avec cette expression, les camarades du CREE appellent à l’unité de la classe ouvrière, à notre avis, le concept de « front unique » fait référence à une unité qui se construit sur la base d’organisations et dans le cas qui nous occupe, des syndicats ; autrement dit, on fait référence à l’unité syndicale. Mais l’unité de la classe ouvrière est le produit de sa solidarité, de sa nature de classe, du fait qu’en son sein il n’existe pas d’intérêts divergents ; tandis que l’unité syndicale est le produit des magouilles et des arrangements pour la distributions de privilèges et des « places », etc., souvent avec l’objectif de tromper la classe ouvrière et d'empêcher précisément que celle-ci construise sa véritable unité dans des assemblées générales ouvertes et avec les organes issus de ces assemblées et révocables à tout moment.

CCI - 16 août 2010

 

Quelles leçons pouvons-nous tirer de la grève du Métro de Madrid ?

[Texte du CREE]

Les caisses de l’État grec ont reçu il y a quelques mois un apport non négligeable de milliards d’euros de la part du FMI et une aide de la BCE pour pallier à la crise de la dette que ce pays a cumulé pendant la période de prospérité économique. Ce n’était évidemment pas le pays le plus puissant, ni le plus riche, même pas le plus intéressant médiatiquement de tous les pays qui composent l’Union Européenne ; mais il était au bord de la banqueroute et il fallait le sauver coûte que coûte pour empêcher que l’Euro ne se trouve plongé dans un coma profond. A partir de ce moment-là, tel un château de cartes construit avec des mains tremblantes, d’autres pays ont commencé à chuter. L’alarme a sonné pour la Hongrie : le feu y a été éteint paraît-il. L’État espagnol, quant à lui, est depuis des mois le point de mire des spéculateurs, qui ont déjà fait un assaut contre lui. L’Italie ne parvient pas à renverser sa situation d’hyper-endettement. Nous nous trouvons dans cette nouvelle période de la crise, marquée par l’endettement des Etats, pressés par l’urgence du paiement des crédits qui arrivent à échéance. L’État capitaliste est en manque de ressources, et c’est maintenant la classe ouvrière (avec cette rengaine suivant laquelle « nous sommes tous fautifs ») qui va servir de caution au remboursement des dettes. Les différentes politiques d’austérité qui parcourent la planète du Nord au Sud ne fonctionnent qu’avec cette logique.

24 juin, en France, des dizaines de milliers de personnes ont parcouru les rues pour protester contre les réformes imposées par l’administration Sarkozy, incluses dans un plan d’austérité si particulier qu’il ne dit pas son nom. 25 juin en Italie : des centaines de milliers de personnes se mobilisent contre les réductions des budgets publics, le gel salarial et la réforme des retraites. 29 juin, en Grèce : énième grève générale qui débute le même jour où commencent les discussions au parlement sur la nécessité d’imposer de nouvelles mesures qui puissent permettre au pays de respecter les conditions imposées au moment de l’octroi des crédits quelques mois auparavant par le FMI. Ce même jour, lors d’une assemblée générale, les travailleurs du métro de Madrid décident d’appeler à une grève totale où l’on n’accepte pas le service minimum imposé par la région de Madrid.

En balançant par-dessus bord une convention collective qui va jusqu’en 2012 et donc sa propre légalité, le pouvoir exécutif régional madrilène, décide d’imposer une réduction salariale de 5% aux travailleurs du métro, en s’alignant sur les mesures imposées aux salaires de tous les fonctionnaires par le gouvernement central de Zapatero (voilà donc enfin trouvée la « différence » que certains proclament entre la « gauche » et la droite). Au delà de la réduction salariale imposée, les luttes ont surgi comme réponse justement, à la rupture unilatérale de ce qui avait été signé lors de la convention collective, ce qui voulait dire rupture de la négociation traditionnelle sur les conditions de travail, en fomentant ainsi une négociation au cas par cas. À la suite de cela, une grève fut donc décidée pour protester. La région décida alors d’exiger 50% de service minimum. Et les travailleurs, dans une action courageuse que l'on n’a pas vu depuis longtemps, décidèrent en assemblée de ne pas respecter ledit service minimum. Les 29 et 30 juin, dans Madrid aucun métro n’a circulé, malgré le fait que le ministère de l’Intérieur ait mis des milliers de policiers à la disposition de la région. Les piquets de grève réussirent à mener à bien avec succès leur action malgré les pressions du patronat et de la région de Madrid.

Harcèlement et dénigrement médiatique

Dans la mesure où aujourd’hui il nous est très difficile de comprendre ce qui se passe, si ce n’est par le biais des moyens de (des)information, beaucoup de gens sur tout le territoire espagnol ont ressenti comme une agression ce qui n’était qu’une action de légitime défense de la classe ouvrière face à un nouveau « decretazo »1 qui sapait ses conquêtes historiques. Les mass media, s'en sont donnés à cœur joie dans une protestation unanime contre ce prétendu « acte de vilénie  » de ces « travailleurs privilégiés » du métro, en n’hésitant pas à criminaliser toutes leurs revendications et en y mettant tous les moyens à leur disposition. En premier lieu, ces média ont ignoré le besoin d’approfondir les causes du conflit social pour ainsi donner aux lecteurs une vision un peu plus complète et moins simpliste de la situation réelle. Les problèmes des usagers du métro à la recherche de nouveaux moyens de transports pour se déplacer étaient bien plus importants que les assemblées ouvrières. Les voix des usagers mécontents étaient bien plus importantes que celles des travailleurs mécontents qui voyaient comment leurs droits étaient bafoués. Pas question de traiter d'une convention collective dont laquelle se moquait la présidente de la région, mais d’une « simple » réduction de salaire face à laquelle ces malotrus de travailleurs du métro de Madrid trépignaient comme des enfants gâtés en réclamant le maintien de leurs « privilèges ». Pour charger la mule, les media n’ont pas hésité à identifier les travailleurs d’une entreprise privée avec les fonctionnaires publics. Ils ont répété jusqu’à la nausée qu’ils étaient des fonctionnaires auxquels il fallait appliquer la même mesure qu’aux autres, et que, par conséquent, leur lutte était injustifiée. Ils se moquaient d’utiliser là un mensonge patent, il s’agissait surtout d’éviter que l’exemple ne s’étende. Voilà comment agissent les messagers des la Société de la (des)Information.

En deuxième lieu, ils n’ont pas hésité à fabriquer l'image d’une grève totalement incontrôlée, en utilisant l’adjectif « sauvage ». Il aurait suffi que quelqu’un d’une rédaction se soit renseigné un tant soit peu pour savoir que « sauvage » veut dire toute grève appelée par les travailleurs sans compter avec (et presque toujours contre) les syndicats. Une grève n’est pas sauvage parce qu’elle n'a pas tenu compte du service minimum imposé. Une grève n’est pas une grève s’il y a du service minimum, ce n’est qu’une pantomime.

Le développement ultérieur

La campagne hystérique de harcèlement et de criminalisation menée aussi bien par les media que par les différentes organisations et partis politiques bourgeois réussit à créer un malaise chez les ouvriers en grève, qui ont fini par se soumettre à la pression exercée par les appareils du gouvernement et des média. C’est ainsi qu’on comprend que les mobilisations ultérieures aient respecté un service minimum parfaitement abusif. Oui, le patronat a accepté de s’asseoir à la table du dialogue le 10 juillet. Mais, au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas le moindre accord et il y a toujours la menace de 2000 mises à pied disciplinaires pour non-respect du service minimum les 29 et 30 juin. La réduction de 5% est passée à 1,5%, mais les travailleurs restent sanctionnés et la Convention collective est passée à la trappe.

Quelle conclusion pouvons-nous tirer ?

La grève des travailleurs du métro de Madrid est un exemple. C'est un exemple pour tous les travailleurs d’Espagne. La conscience de l’union et la solidarité de classe a été plus forte que les estampilles des syndicats, qui ont été contraints de créer sous leur sigle des organes de lutte collectifs, même si ceux-ci sont antagoniques aux nôtres. On a récupéré la méthode par excellence de l’organisation ouvrière : les assemblées générales, le germe des futurs conseils ouvriers, là où les ouvriers s’expriment et prennent des décisions, des organes de la véritable démocratie ouvrière. De plus, on y a confronté de manière directe ce que veut dire l’amputation du droit de grève, passant outre le service minimum, ce qui a été l’expression légitime de la nature de la grève : la condition requise pour qu’une revendication aboutisse est celle d’arriver à ce que le blocage de ton activité ait une répercussion suffisante.

On doit tenir compte cependant du fait que la solidarité de la classe ouvrière, condition sine qua non pour faire aboutir les revendications ouvrières et ainsi affronter l’isolement que les forces bourgeoises essayent toujours d’imposer, a été faible et insuffisante, même si elle a existé de façon minoritaire. Et ceci non pas seulement à cause du bombardement idéologique auquel on nous a soumis, mais aussi parce que la propagande a été négligée de la part des travailleurs du métro madrilène, de sorte que l’activité des piquets d’information n’est pratiquement pas sortie des sous-sols. La nécessité impérative de sortir dans la rue et de combattre les calomnies qui y circulaient a été encore plus à l’ordre du jour que jamais, mais elle a été délaissée et à cause de cela, on n’a pas pu obtenir le véritable soutien des autres branches de travailleurs. Si on avait réussi à se lancer dans cette activité de propagande, peut-être qu’aujourd’hui on pourrait parler d’une table de négociations favorable aux travailleurs et même de quelque chose de plus grand encore.

Et c’est justement pour cela, parce que le soutien n’a pas pu être obtenu et qu’il n’y a pas eu de grèves de solidarité, que les ouvriers du métro n’ont pas tardé à se sentir coupables, presque comme s'ils étaient de véritables bandits, se soumettant très tôt à la grève avec un service minimum imposé, ce qui n’a servi qu’à étouffer leurs revendications. La mobilisation s’est, dès lors, affaiblie et on n’a rien pu faire pour retrouver les revendications initiales de respect de la convention collective. Le mot d'ordre « Nous allons faire exploser Madrid » a fait un "flop", mais il ne faut pas perdre courage. Madrid n’est qu’un premier pas dans la récupération des meilleures traditions de la lutte ouvrière dans cette nouvelle période de montée de la combativité prolétarienne. Le Front unique prolétarien que le CREE défend a trouvé une concrétisation dans cette lutte sans qu’il fût nécessaire d’en faire la propagande. Ceci nous encourage à continuer à travailler parce que nous sommes sur la bonne voie. Nous envoyons d’ici notre soutien aux travailleurs madrilènes du métro, qui nous ont donné une première leçon importante de la façon dont la classe ouvrière pourra un jour s’affronter à l’ordre social bourgeois qui nous est imposé.

 

 1 Le CREE fait ici référence au décret du gouvernement Zapatero sur les mesures d’austérité mises en pratique en mai 2010. Le fait d’utiliser le terme dérivé plus populaire « decretazo » veut dire quelque chose comme recevoir un coup de décret derrière la tête.

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