Allemagne 1918-1919 (II) : la Social-Démocratie tend un piège mortel à la révolution

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Le premier article de cette série (RI n°396) concernait le début de la révolution en Allemagne en novembre 1918. Dans cette seconde partie, nous nous penchons sur la façon dont la classe dominante a utilisé ses armes les plus puissantes – pas seulement la répression armée, mais aussi les campagnes idéologiques du parti autrefois ouvrier, le SPD, pour infliger une défaite majeure au mouvement révolutionnaire.

Avec son insurrection en novembre 1918, la classe ouvrière avait forcé la bourgeoisie en Allemagne à mettre fin à la guerre. Pour saboter la radicalisation du mouvement et empêcher une répétition des « événements en Russie », la classe capitaliste a utilisé le SPD dans les luttes comme machine de guerre contre la classe ouvrière. Grâce à une politique de sabotage particulièrement efficace, le SPD, avec l’aide des syndicats, fit tout ce qu’il put pour miner la force des conseils ouvriers.

Confrontée au développement explosif du mouvement, avec des soldats qui se mutinaient partout et qui rejoignaient le camp des ouvriers insurgés, la bourgeoisie n’avait pas la possibilité d’envisager une politique de répression immédiate. Elle devait d’abord agir politiquement contre la classe ouvrière et poursuivre de façon à obtenir une victoire militaire.

Toutefois, la préparation de l’action militaire se mit en place au tout début. Ce ne furent pas les partis de droite de la bourgeoisie qui organisèrent cette répression mais bien celui qui passait encore pour « le grand Parti du prolétariat », le SPD, et il le fit en collaboration étroite avec l’armée. Ce furent ces fameux démocrates qui s’activèrent pour être la dernière ligne de défense du capitalisme. Ce furent eux qui s’avérèrent être le rempart le plus efficace du capital. Le SPD commença par créer des unités de commandos puisque l’armée régulière, contaminée par le « virus des luttes ouvrières », était de moins en moins encline à obéir au gouvernement bourgeois. Ces compagnies de volontaires, qui avaient le privilège de recevoir une solde spéciale, allaient servir d’auxiliaires de la répression.

Les provocations militaires des 6 et 24 décembre 1918

Juste un mois après le début des luttes, le SPD donna l’ordre à la police d’entrer par la force dans les bureaux du journal de la fraction Spartakus, Die Rote Fahne. Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg et d’autres spartakistes, mais aussi des membres du Conseil Exécutif de Berlin, furent arrêtés. Au même moment, les troupes loyales au gouvernement attaquaient une manifestation de soldats qui avaient été démobilisés ou avaient déserté ; 14 manifestants étaient tués. En réponse, plusieurs usines se mirent en grève le 7 décembre ; des assemblées générales avaient lieu partout dans les usines. Pour la première fois, le 8 décembre, il y eut une manifestation d’ouvriers et de soldats en armes à laquelle participèrent plus de 150 000 personnes. Dans les villes de la Ruhr, comme à Mülheim, des ouvriers et des soldats arrêtèrent quelques patrons d’industrie.

Face à ces provocations du gouvernement, les révolutionnaires ne poussaient pas à l’insurrection immédiate mais appelaient les ouvriers à se mobiliser massivement. Les Spartakistes avaient analysé la situation comme n’étant pas encore assez mure pour renverser le gouvernement bourgeois, en particulier du point de vue des capacités de la classe ouvrière.

Le Congrès national des conseils qui eut lieu à la mi-décembre 1918 montrait que c’était effectivement le cas et la bourgeoisie profita de la situation. Les délégués à ce Congrès décidèrent de soumettre leur décision à une Assemblée Nationale qui devait être élue. En même temps, un Conseil Central (Zentralrat) fut constitué, exclusivement composé de membres du SPD prétendant parler au nom des conseils ouvriers et de soldats en Allemagne. La bourgeoisie mit à profit cette faiblesse de la classe ouvrière en déclenchant une autre provocation militaire à la suite du Congrès : le 24 décembre, les unités de commando et les troupes gouvernementales passèrent à l’offensive. Onze marins et plusieurs soldats furent tués. Une fois de plus, cela suscita une grande indignation chez les ouvriers. Les ouvriers de la compagnie automobile Daimler et plusieurs autres usines de Berlin constituèrent une Garde Rouge. Le 25 décembre, de puissantes manifestations eurent lieu en réponse à cette attaque. Le gouvernement fut obligé de reculer. L’équipe gouvernementale se discréditant de plus en plus, l’USPD, qui jusque là avait participé au gouvernement avec le SPD, s’en retira.

La bourgeoisie n’abandonna pas cependant. Elle continua à œuvrer au désarmement du prolétariat qui était encore armé à Berlin et se prépara à lui donner le coup décisif.

Le SPD appelle à la mise à mort des communistes

Pour dresser la population contre le mouvement de classe, la SPD devint le porte-parole d’une énorme campagne de calomnies contre les révolutionnaires et alla même jusqu’à réclamer la mise à mort des Spartakistes en particulier.

A la fin de décembre, le groupe Spartakus quitta l’USPD et forma le KPD avec les IKD. La classe ouvrière avait ainsi un parti de classe qui était né dans le feu du mouvement et qui devenait la cible des attaques du SPD, le principal défenseur du capital.

Pour le KPD, l’activité de la plus grande masse possible de travailleurs était indispensable pour s’opposer à cette tactique du capital. « Après la phase initiale de la révolution, celle de la lutte essentiellement politique, maintenant s’ouvre une phase de lutte renforcée, plus intense et principalement économique ». (Rosa Luxembourg au Congrès de fondation du KPD). Le gouvernement SPD «ne viendra pas à bout des flammes de la lutte économique de classe. » (ibid.). C’est pourquoi le capital, avec le SPD à sa tête, fit tout ce qu’il put pour empêcher toute extension des luttes sur ce terrain en provoquant des soulèvements ouvriers armés prématurés et en les réprimant ensuite. Il avait besoin d’affaiblir le mouvement en son centre, Berlin, d’abord, pour attaquer le reste de la classe ouvrière ensuite.

Le piège de l’insurrection prématurée à Berlin

En janvier, la bourgeoisie réorganisa ses troupes stationnées à Berlin. En tout, elle avait plus de 80 000 soldats répandus dans la ville, dont 10 000 étaient des troupes de choc. Au début du mois, elle fait une nouvelle provocation contre les ouvriers de façon à les disperser militairement. Le 4 janvier, le préfet de police de Berlin, Eichorn, qui avait été nommé par les ouvriers en novembre, fut relevé de ses fonctions par le gouvernement bourgeois. Cela fut ressenti comme une attaque par la classe ouvrière. Le soir du 4 janvier, les Hommes de confiance (Obleute) révolutionnaires tinrent un meeting auquel assistaient Liebknecht et Pieck au nom du KPD qui venait de se former.

Le KPD, les Hommes de confiance révolutionnaires et l’USPD appelèrent à un rassemblement de protestation le samedi 5 janvier. 150 000 ouvriers environ participèrent à la manifestation qui suivait ce rassemblement devant la préfecture de police. Le soir du 5 janvier, quelques manifestants occupèrent les bureaux du journal du SPD, Vorwärts, et d’autres maisons d’édition. Ces actions étaient probablement à l’incitation d’agents provocateurs, et se déroulèrent de toutes façons sans que le comité n’en ait eu connaissance ou n’ait donné son approbation.

Les conditions n’étaient cependant pas réunies pour un renversement du gouvernement et le KPD l’expliquait clairement dans un tract sorti début janvier :

« Si aujourd’hui les ouvriers de Berlin dissolvent l’Assemblée Nationale, s’ils jettent les Ebert -Scheidemann en prison, alors que les ouvriers de la Ruhr, de la Haute-Silésie et de l’Elbe restent tranquilles, demain le capitalisme sera capable d’affamer Berlin. L’offensive de la classe ouvrière contre la bourgeoisie, la bataille pour le pouvoir des conseils d’ouvriers et de soldats doit être l’œuvre de tous les travailleurs du Reich. Ce n’est que la lutte des ouvriers des villes et des campagnes, partout et de façon permanente, qui en s’accélérant et en grandissant jusqu’à devenir une vague puissante qui déferle avec fracas sur l’ensemble de l’Allemagne, ce n’est qu’une vague formée par les victimes de l’exploitation et de l’oppression et se répandant sur tout le pays qui peut faire exploser le gouvernement capitaliste, dissoudre l’Assemblée Nationale, et construire sur les ruines le pouvoir de la classe ouvrière qui conduira le prolétariat à la victoire complète dans la lutte ultérieure contre la bourgeoisie. (…)
Ouvriers, hommes et femmes, soldats et marins ! Convoquez des assemblées partout et expliquez clairement aux masses que l’Assemblée nationale est un bluff. Dans chaque atelier, dans chaque unité de troupe, dans chaque ville, regardez et vérifiez que votre conseil d’ouvriers et de soldats a bien été élu, qu’il n’y a pas dedans des représentants du système capitaliste, des traîtres à la classe ouvrière comme les hommes de Scheidemann, ou des éléments inconsistants ou hésitants comme les Indépendants. 
»

Cette analyse montre que le KPD voyait clairement que le renversement de la classe capitaliste n’était pas encore immédiatement possible et que l’insurrection n’était pas à l’ordre du jour.

Après l’énorme manifestation de masse, le 5 janvier, les Hommes de confiance tinrent une réunion le soir même, à laquelle assistaient des délégués du KPD et des représentants des troupes de la garnison. Impressionnés par la puissante manifestation de la journée, les présents élurent un Comité Révolutionnaire de 52 membres avec Ledebourg comme président, Scholze pour les Hommes de confiance révolutionnaires et Karl Liebknecht pour le KPD. Ils décidaient la grève générale et une autre manifestation pour le lendemain, le 6 janvier.

Le Comité Révolutionnaire distribua un tract appelant à l’insurrection : « Luttons pour le pouvoir du prolétariat révolutionnaire ! A bas le gouvernement Ebert-Scheidemann »

Des soldats déclarèrent leur solidarité avec le Comité Révolutionnaire. Une délégation de soldats assura qu’elle se mettrait du côté de la révolution dès que la destitution du gouvernement Ebert-Scheidemann serait annoncée. En réponse, Liebknecht pour le KPD et Scholze pour les Hommes de confiance signaient un décret déclarant la destitution et que les affaires du gouvernement seraient prises en main par le Comité Révolutionnaire. Le 6 janvier, environ 500 000 personnes manifestèrent dans la rue. Manifestations et rassemblements eurent lieu dans chaque secteur de la ville ; les ouvriers du Grand Berlin réclamaient qu’on leur rende leurs armes. Le KPD exigeait l’armement du prolétariat et le désarmement des contre-révolutionnaires. Bien que le Comité révolutionnaire ait donné le mot d’ordre « A bas le gouvernement ! », il ne prit aucune initiative sérieuse pour faire aboutir cette orientation. Dans les usines, aucune troupe de combat ne fut organisée, aucun essai de prendre les affaires de l’Etat en main et de paralyser l’ancien gouvernement ne fut tenté. Non seulement le Comité révolutionnaire n’avait aucun plan d’action mais, le 6 janvier, il fut forcé par la marine d’abandonner son quartier général.

La masse des ouvriers qui manifestaient attendaient des directives dans la rue alors que leurs leaders étaient désemparés. Tandis que la direction prolétarienne reculait, hésitait, n’avait aucun plan d’action, le gouvernement mené par le SPD, pour sa part, surmontait rapidement le choc provoqué au début par cette offensive des ouvriers. De l’aide lui venait de tous côtés. Le SPD appela à des grèves et à des manifestations pour soutenir le gouvernement. Une campagne encore plus acharnée et plus perfide se déchaîna contre les communistes.

Le SPD et ses complices étaient ainsi en train de se préparer à massacrer les révolutionnaires du KPD au nom de la révolution et des intérêts du prolétariat. Il appelait les conseils, avec la duplicité la plus ignoble, à soutenir le gouvernement en agissant contre ce qu’il appelait « les bandes armées ». Le SPD ravitaillait même une section militaire, qui recevait des armes des casernes, et Noske fut placé à la tête des forces de répression avec les paroles : « Nous avons besoin d’un chien sanglant, je ne me déroberai point devant une telle responsabilité. »

Le 6 janvier, des escarmouches eurent lieu. Alors que le gouvernement massait ses troupes autour de Berlin, le soir du 6, l’Exécutif des conseils de Berlin siégeait. Dominé par le SPD et l’USPD, il proposa qu’il y ait des négociations entre les Hommes de confiance révolutionnaires et le gouvernement que le Comité Révolutionnaire venait d’appeler à renverser. L’Exécutif jouait les « conciliateurs », en proposant de réconcilier l’inconciliable. Cette attitude sema la confusion chez les ouvriers, surtout chez les soldats qui étaient déjà hésitants. Les marins décidèrent donc d’adopter une politique de « neutralité ». Dans une situation de confrontation directe entre les classes, toute indécision peut rapidement conduire la classe ouvrière à perdre confiance dans ses propres capacités et à adopter une attitude méfiante vis-à-vis de ses propres organisations politiques. En jouant cette carte, le SPD favorisa un affaiblissement dramatique du prolétariat. En même temps, il utilisait des agents provocateurs (comme cela a été prouvé plus tard) pour pousser les ouvriers à un affrontement.

Confronté à cette situation, la direction du KPD, contrairement au Comité Révolutionnaire, avait une position très claire basée sur l’analyse de la situation qu’il avait faite à son Congrès de fondation et considérait que l’insurrection était prématurée.

Le KPD appelait donc les ouvriers à renforcer d’abord et avant tout les conseils, en développant la lutte sur leur terrain de classe, dans les usines et en se débarrassant des Ebert, Scheidemann et compagnie. En intensifiant la pression au travers des conseils, ils pouvaient donner un nouvel élan au mouvement et se lancer ensuite dans la bataille pour s’emparer du pouvoir politique.

Le même jour, Luxembourg et Jogiches critiquèrent violemment le mot d’ordre de renversement immédiat du gouvernement donné par le Comité Révolutionnaire, mais aussi et surtout le fait que ce dernier se soit montré, par son attitude hésitante et capitularde, incapable de diriger le mouvement de classe. Ils reprochaient particulièrement à Liebknecht d’avoir agi de son propre chef, se laissant emporter par l’enthousiasme et l’impatience, au lieu d’en référer à la direction du Parti et de se baser sur le programme et les analyses du KPD.

Cette situation montre bien que ce n’étaient ni le programme ni les analyses qui manquaient, mais la capacité du Parti, comme organisation, de remplir son rôle en tant que direction politique du prolétariat. Fondé quelques jours avant seulement, le KPD n’avait aucune influence dans la classe, encore moins la solidité et la cohésion organisationnelle du parti bolchevik un an auparavant en Russie. L’immaturité du Parti Communiste en Allemagne a été au cœur de la dispersion dans ses rangs qui devait peser lourdement et dramatiquement dans les événements qui suivirent.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, les troupes gouvernementales passèrent à l’attaque. Le Comité Révolutionnaire, qui n’avait toujours pas analysé correctement le rapport de force, appela à l’action contre le gouvernement : « Grève générale ! Aux armes ! : Il n’y pas de choix ! Nous devons combattre jusqu’au dernier homme ! ». Beaucoup d’ouvriers répondirent à cet appel mais de nouveau ils attendirent en vain des instructions précises du Comité. En réalité, rien n’avait été fait pour organiser les masses, pour pousser à la fraternisation entre les ouvriers révolutionnaires et les troupes… Les troupes du gouvernement entrèrent ainsi dans Berlin et livrèrent, pendant plusieurs jours, de violents combats de rue avec les ouvriers en armes. Beaucoup furent tués ou blessés dans des affrontements éparpillés dans différentes parties de la ville. Le 13 janvier, l’USPD décidait la fin de la grève générale et le 15 janvier, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht étaient assassinés par les sbires du régime Social-Démocrate. La campagne criminelle du SPD : « Tuez Liebknecht ! » se concluait donc par un succès pour la bourgeoisie. Le KPD était privé de ses leaders les plus importants.

Le KPD n’avait pas la force de retenir le mouvement comme l’avaient fait les bolcheviks en juillet 1917. Selon Ernst, le nouveau chef de la police social-démocrate qui avait remplacé Eichhorn évincé : « Tout succès pour les gens de Spartakus était hors de question depuis le début puisque, avec nos préparatifs, nous les avons forcés à frapper prématurément. On connaissait leurs cartes dès qu’ils allaient les jouer et c’est pourquoi nous avons été capables de les combattre. »

A la suite de ce succès militaire, la bourgeoisie comprit immédiatement qu’elle devait profiter de son avantage. Elle déclencha une vague sanglante de répression au cours de laquelle des milliers d’ouvriers berlinois et de communistes furent assassinés, torturés et jetés en prison. Les meurtres de Liebknecht et de Luxembourg n’étaient pas une exception mais révélèrent la détermination bestiale de la bourgeoisie d’éliminer ses ennemis mortels : les révolutionnaires.

Le 19 janvier, « la démocratie » triomphait : les élections pour l’Assemblée Nationale avaient lieu. Sous la pression des luttes ouvrières, le gouvernement se transférait au même moment à Weimar. La République de Weimar s’instaurait sur les cadavres de milliers d’ouvriers.

L’insurrection est basée sur l’élan révolutionnaire des masses

A son Congrès de fondation, le KPD reconnaissait que la classe n’était pas encore mûre pour l’insurrection. Après le mouvement initialement dominé par les soldats, un nouvel élan partant des usines, des assemblées générales et des manifestations était vital. C’était une condition pour que la classe acquière, dans le mouvement, une plus grande force et une plus grande confiance en elle-même. C’était une condition pour que la révolution soit plus que l’affaire d’une minorité ou de quelques éléments impatients ou désespérés et qu’elle s’appuie sur l’élan révolutionnaire de la grande majorité des ouvriers.

De plus, en janvier, les conseils ouvriers n’exerçaient pas réellement de double pouvoir car le SPD les avait sabotés de l’intérieur. Comme nous l’avons montré dans l’article précédent (RI n°396), le Congrès national des conseils tenu mi-décembre avait représenté une victoire pour la bourgeoisie et malheureusement rien de nouveau n’était venu depuis pour stimuler les conseils. L’évaluation que faisait le KPD du mouvement de la classe et du rapport de force était parfaitement lucide et réaliste. Il y en a qui pensent que c’est le parti qui prend le pouvoir. Mais alors, on doit expliquer comment une organisation révolutionnaire, si forte soit elle, pourrait le faire quand la grande majorité de la classe ouvrière n’a pas encore développé sa conscience de classe, hésite et oscille, et n’a pas encore été capable de créer des conseils ouvriers qui aient suffisamment de force pour s’opposer au régime bourgeois. Une telle position se trompe complètement sur les caractéristiques fondamentales de la révolution et de l’insurrection, que Lénine avait été le premier à définir : « l’insurrection doit se fonder, non sur un complot, non sur un parti, mais sur l’avant-garde de la classe ». Même en octobre 1917, les bolcheviks avaient eu comme principal souci que ce soit le Soviet de Petrograd qui prenne le pouvoir, pas le Parti Bolchevik.

L’insurrection prolétarienne ne peut être « décrétée d’en haut ». Au contraire, c’est une action des masses qui doivent d’abord développer leurs initiatives et arriver à avoir la maîtrise de leurs luttes. Ce n’est que sur ces fondements que les directives et les orientations données par les conseils et le parti seront suivies.

L’insurrection prolétarienne ne peut être un putsch, comme essaient de nous le faire croire les idéologues bourgeois. C’est l’œuvre de toute la classe ouvrière. Pour se débarrasser du joug du capitalisme, la volonté de quelques-uns, même si ce sont les éléments les plus clairs et les plus déterminés, ne suffit pas : « le prolétariat insurgé ne peut compter que sur ses membres, sa cohésion, ses cadres et son état-major » (Trotsky, Histoire de la Révolution Russe, chap. « L’Art de l’insurrection ».)

En janvier 1919, la classe ouvrière en Allemagne n’avait pas atteint ce niveau de maturité.


(Cet article est une version abrégée d’un article publié dans la Revue Internationale n°83, 4e trimestre 1995).