Un débat à EKS sur la grève à Türk Telekom en Turquie

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mailNous publions ici une série de quatre articles traduits du turc par les camarades de Enternasyonalist Komünist Sol (EKS), concernant la grève qui a eu lieu à Türk Telekom fin 2007.

Le premier a été écrit au début de la grève. Il analyse brièvement les forces en jeu dans le conflit.

Le second couvre la fin de la grève considérée ici comme une victoire pour les travailleurs (cette grève de 44 jours s'est achevée avec une augmentation de salaire de 10%).

Les deux articles suivants ont été publiés comme faisant partie d'un débat au sein du EKS quant à la vraie nature de la fin de la grève : le camarade Temel avance qu'en dépit des apparences, la grève a en fait été une défaite, alors que la réponse du camarade Devrim revient à l'analyse originelle de cette grève et sur les critiques du camarade Temel pour conclure que, quelles qu'en aient été ses faiblesses, la grève fut au contraire une victoire tant sur le plan économique que politique. Nous considérons que le débat exprimé dans ces deux articles est un débat important pour la classe ouvrière dans son ensemble.

Non seulement la question de ce qui constitue ou pas une victoire pour les travailleurs est posée, mais elle l'est dans un contexte général qui devrait attirer l'attention des travailleurs et des communistes du monde entier. Pour la majorité des travailleurs dans les grands centres industriels à travers le monde, la guerre impérialiste sert de toile de fond tendue en permanence sur le théâtre de nos vies, comme un rappel permanent de cet énorme mensonge, la promesse " d'un monde de paix et de prospérité " faite après l'effondrement du bloc de l'Est, mais elle n'est pas un enjeu immédiat dans nos vies quotidiennes. Et pourtant la question de la guerre et l'attitude à adopter par rapport à la guerre est pour les travailleurs turcs un enjeu immédiat et brûlant : la classe dirigeante turque mène une guerre plus ou moins permanente contre sa population kurde depuis les années 1980 et les opérations militaires autorisées fin 2007 n'ont été en aucun cas les premières incursions que l'armée turque a effectuées dans le nord de l'Irak (Kurdistan). De plus, à la différence des armées américaine et britannique combattant en Irak, l'armée turque est constituée essentiellement de conscrits. L'horreur et la brutalité de la guerre est un traumatisme quotidien pour les travailleurs dont les fils, frères, pères et maris se battent et meurent dans ce conflit sanglant mais dont on ne parle que très peu (voir le rapport de EKS sur l'invasion de l'Irak sur notre site [email protected] ou dans notre journal Révolution Internationale n° 392 de juillet-août 2008). L'attitude des travailleurs turcs revêt ainsi la plus grande importance pour les travailleurs et les communistes du monde entier et nous voulons commenter ici certains des arguments avancés dans les différents articles, afin de contribuer au débat.

Temel se demande tout d'abord " si les conditions nécessaires pour qu'une grève soit déclenchée étaient réunies ", et il est tout à fait vrai que les révolutionnaires ont besoin de se faire une idée précise de l'équilibre des forces (les ouvriers sont-ils plus ou moins dans une position de force face au patronat, par exemple) quand ils entrent en lutte. Cependant les critères qui permettent de juger de la force de cette grève restent certainement à définir.

  1. La grève " n'avait pas été suffisamment préparée ". Mais comme la réponse à l'article de Temel le précise, comment est-il possible de le faire dans un contexte de capitalisme en décadence, quand les syndicats- les seules organisations permanentes à exister au sein de la classe ouvrière - sont du côté du patronat ? Temel ne pose pas la question de comment procéder pour préparer une grève. Alors que d'une façon générale nous sommes d'accord avec la réponse de Devrim sur ce point, nous pourrions dire qu'il y a peut-être une sous-estimation de certaines potentialités en ce domaine dans la situation actuelle. Dans les conditions actuelles qui voient s'accroître la méfiance de la classe ouvrière à l'égard des syndicats - phénomène que nous pensons, de manière générale, être mondial - de petits groupes de travailleurs mécontents des syndicats émergent à la fin de nombreuses grèves, décidés à se préparer plus efficacement pour la grève suivante. Au cours des années 1980, cela a conduit (du moins en Europe occidentale) à la création de comités de lutte dans certaines entreprises, dans lesquels les travailleurs les plus avancés, les plus conscients politiquement, pouvaient se rencontrer afin de tirer les leçons des grèves précédentes et préparer l'intervention d'un noyau ouvrier radical dans les assemblées générales des grèves à venir. En fait, cette sorte de " préparation " est possible aujourd'hui, et pousser à la création de tels groupes, voire même en faire partie, constitue une part importante de l'intervention révolutionnaire dans de tels contextes.

  2. Les ouvriers " n'ont obtenu que 10% ". Il est vrai qu'avec l'inflation qui est montée à 9,8% en 2007 (selon les chiffres de la CIA), une augmentation de 10% ne représente pas grand-chose. Mais c'est certainement mieux que rien, ce qui aurait été le cas sans la grève, ou que les 4% proposés à l'origine, surtout dans une période d'approfondissement de la crise économique. Ces questions sont communes à la plupart des grèves dans les pays industrialisés aujourd'hui. Mais le point que nous considérons comme le plus important est la réaction des travailleurs de Türk Telekom par rapport à la guerre. Il faut tout d'abord éviter un faux débat : les ouvriers de Türk Telekom ne se sont pas mis en grève pour protester directement contre la guerre ; de même que cela n'aurait été possible, à notre avis, qu'avec un bien plus haut degré de militantisme et de conscience de classe que celui qui existe en cette période. Nous devons seulement nous imaginer ce que représente pour des masses de travailleurs de se mettre en grève consciemment contre des opérations militaires de l'état bourgeois : en effet, cela signifie que la classe ouvrière remet en question le pouvoir et le droit de diriger de la bourgeoisie, et ceci ne peut se produire que dans un contexte révolutionnaire ou pré-révolutionnaire, précisément parce qu'est posée la question du pouvoir. Dans le contexte de la Turquie d'aujourd'hui, la vraie question est de savoir si les travailleurs sont prêts à renoncer à la lutte pour la défense de leurs propres intérêts afin de ne pas nuire aux intérêts de la machine de guerre de la bourgeoisie. Nous sommes entièrement d'accord avec la réponse à Temel quand nous lisons que : " S'il y avait eu une reprise spontanée du travail afin de maintenir le bon fonctionnement du système Telecom en temps de guerre, cela aurait été un désastre absolu. Et cela ne s'est pas produit. En fait, les travailleurs ont maintenu la grève alors même que les médias et divers membres de la classe politique leur répétaient qu'ils agissaient contre l'intérêt national. Il faut applaudir cela. " Que les travailleurs continuent à défendre leurs droits, en dépit de l'agitation des médias bourgeois en faveur de la guerre, ne suffit pas en soi à empêcher la guerre impérialiste - l'armée turque a quand même envahi le Kurdistan - mais cela met un frein à l'éclatement généralisé de la guerre. C'est le soubassement indispensable au développement d'une plus forte conscience au sein de la classe de l'antagonisme qui existe entre les intérêts de la nation bourgeoise et les leurs.

Pour finir, nous tenons à exprimer chaleureusement notre entier accord avec l'esprit qui a régi et continue de régir ce débat mené par les camarades d'EKS : " Débattre des vraies questions auxquelles les travailleurs doivent faire face ne peut qu'aider au développement des organisations communistes ", et nous pourrions ajouter, plus largement, au développement de la conscience et de la réflexion du prolétariat dans son ensemble.

CCI

 


Grève à Türk Telekom

La vraie question politique en Turquie aujourd'hui


La grève actuelle menée par 26 000 travailleurs des télécommunications chez Türk Telekom démontre clairement ce que sont pour la classe ouvrière les vraies questions politiques en Turquie aujourd'hui. Alors que le gouvernement tente d'attirer l'intérêt de la population sur le référendum et les guerres permanentes au Sud-Est de la Turquie, la classe ouvrière a posé le problème sans ambiguïté : pour nous la vraie question est celle du salaire des ouvriers.

Les représentants de la bourgeoisie sont très clairs sur ce point. Si certains ne l'ont pas compris, Paul Doany, PDG de Türk Telekom, l'énonce sans détour : " Aucun employé ne doit compter sur une augmentation au-dessus du taux d'inflation ". Ce qui signifie qu'ils aimeraient que chaque employé ne reçoive qu'une augmentation inférieure au taux de l'inflation, c'est-à-dire que chaque employé ait une diminution de revenus.

La vraie question est de savoir si des travailleurs organisés peuvent essayer d'arrêter les attaques continuelles contre les conditions de vie qui ont eu lieu ces dix dernières années. Pour les communistes et pour tous les travailleurs, c'est la question essentielle aujourd'hui.

Calomnies de tous bords contre les travailleurs

Bien sûr, chacun s'attend à ce que la presse capitaliste attaque les travailleurs. Elle continuera à publier des histoires comme celle du regrettable décès de Aysel Tosun1. L'une des choses que nous trouvons pourtant vraiment étranges, c'est le fait que ce décès unique bouleverse autant les commentateurs politiques alors qu'ils soutiennent avec grand enthousiasme les préparatifs de guerre meurtriers dans le Sud-Est.

Ce à quoi beaucoup ne s'attendaient vraiment pas, c'était au discours de "leurs" dirigeants syndicaux. Ali Akçan, dirigeant d'Haber-İs2, a été prompt à rejoindre les possédants pour condamner les actes de sabotage des ouvriers: " C'est de la calomnie. Notre syndicat n'a rien à voir avec aucun de ces incidents. Trouvons les coupables et punissons les ensemble. " La grève ne date que de quelques jours et déjà les syndicats se proposent de travailler avec la police pour attaquer les travailleurs militants. Pour nous, la question est claire : nous soutenons les luttes de la classe ouvrière pour défendre ses conditions de vie, et si cela veut dire couper quelques câbles téléphoniques, eh bien, qu'ils soient coupés ! Ceux qui s'empressent de rejoindre la direction pour condamner les ouvriers prouvent à quel bord ils appartiennent.

A quel côté appartiennent les syndicats ?

Devrions-nous être surpris par la réaction de "nos" leaders syndicaux. Après tout le discours militant de l'an passé, la seule action proposée par le KESK3 a été une journée "sans travailler". Les syndicats considèrent que leur rôle est de faire la promotion de la paix sociale et de se soumettre aux patrons. A la fin de la grève de THU4, Salih Kılıç a déclaré :  " Je considère comme un honneur d'apposer ma signature sous ce contrat ". Oğuz Satıcı, président de l'Assemblée des Exportateurs Turcs, a parfaitement exprimé la position des capitalistes : " La sagesse et la conscience ont gagné, la Turquie a eu ce qu'il y a de meilleur ". Nous disons, nous, qu'après une décennie de défaites, il est temps pour les travailleurs de ce pays d'arrêter de faire passer la Turquie en premier, il est temps de commencer à privilégier leurs conditions de vie. Quand les patrons déclarent que " la Turquie a eu ce qu'il y a de meilleur ", ils veulent dire que les travailleurs se sont fait avoir. Quiconque trouve " un grand honneur " à contresigner des documents qui confirme cet état de fait est un ennemi de classe.

Aller de l'avant

Si les travailleurs ne peuvent placer leur confiance dans "leurs propres" syndicats, en qui peuvent-ils avoir confiance ? La réponse est  : le seul ami d'un travailleur est un autre travailleur. Les travailleurs des Télécoms doivent former des comités pour contrôler leur propre grève et ne pas la laisser aux mains des syndicats qui ressentiront "un grand honneur" à les vendre aux patrons. Beaucoup de travailleurs à travers la Turquie veulent se battre. THY et les fonctionnaires ont prouvé cette volonté en début d'année. Aujourd'hui les ouvriers de Telekom se dressent fièrement à la tête de la classe ouvrière turque. Il ne revient pas qu'à eux, mais aussi à tous les travailleurs, de faire en sorte qu'ils n'y restent pas seuls. Nous affirmons que pour soutenir les grévistes de Telekom, tous les travailleurs doivent lutter contre les réductions de salaire de façon concrète dans leurs entreprises.

Devrim



Victoire pour les grévistes de Türk Telekom


L'article des camarades de Enternasyonalist Komünist Sol qui suit dresse le bilan de la grève très importante qui a eu lieu chez Türk Telekom fin 2007. Au-delà de l'importance de cette grève par elle-même et des leçons que l'on peut en tirer, les camarades d'EKS ont raison d'insister sur son importance dans le contexte actuel de nationalisme guerrier rampant et de la ligne de classe nette qui sépare la direction du syndicat Haber-İş des travailleurs, déterminés à défendre leurs propres conditions de vie. La défense nationale et l'intérêt des travailleurs ne sont pas compatibles !

La grève massive menée par plus de 26 000 ouvriers de Türk Telekom est terminée. Au bout de 44 jours, les grévistes sont retournés au travail. Une perte de 1 100 000 journées de travail en fait la plus grande grève de l'histoire de la Turquie depuis la grève des mineurs de 1991. Il est temps de dresser le bilan des événements.

La première leçon, et la plus importante, que l'on peut en tirer est que les travailleurs sont capables de protéger leurs conditions de vie par la lutte. L'offre de 4% faite à l'origine par Türk Telekom était bien inférieure aux prévisions du taux d'inflation de 7,7% pour la fin de l'année. En fait, ce que Türk Telekom offrait était une réduction de salaire.

L'accord de 10% cette année et de 6,5% plus l'inflation l'an prochain est certainement une énorme victoire. Arrivant peu de temps après que les travailleurs de THY aient obtenu une augmentation de 10%, cela envoie un message clair à tous les travailleurs de Turquie. L'unité et l'action collective sont les seuls moyens de protéger les salaires de l'inflation.

Cela montre clairement à tous les travailleurs le chemin à suivre et particulièrement aux employés du secteur public à qui le gouvernement a fait l'insulte de proposer une augmentation de 2%. Toute augmentation inférieure à l'inflation est une réduction de salaire. Dans beaucoup de domaines, le secteur public est prédominant en Turquie. De nombreuses familles ouvrières ont au moins un de leurs membres qui travaille pour l'Etat. Une victoire dans ce secteur serait une victoire pour tous les travailleurs du pays.

La seconde leçon à tirer concerne ceux qui ont été accusés d'actes de sabotage. C'est un point positif que tous les employés qui avaient été renvoyés pendant la grève aient été réembauchés. Cependant ces travailleurs sur qui pèsent des charges de sabotage ne pourront reprendre définitivement leur poste que s'ils sont reconnus innocents. Contrairement à la classe dirigeante, aux médias des patrons et aux syndicats, nous refusons de condamner des ouvriers qui se sont battus pour défendre leurs conditions de vie. Il est essentiel que tous les travailleurs de Telekom débattent de comment réagir si ces travailleurs sont jugés coupables d'actes de sabotage et sont renvoyés.

La leçon suivante concerne les allégations de traîtrise. Le dirigeant de Haber-İş, Ali Akcan, s'est empressé de prétendre que les ouvriers en grève n'étaient pas des "traîtres" et que si le pays l'exigeait, dans l'éventualité d'une guerre, les grévistes feraient "leur devoir". Pour nous, il est tout à fait évident que la classe ouvrière de ce pays a placé les intérêts de la nation avant les siens propres depuis bien trop longtemps. La classe ouvrière a payé la guerre nationale du Sud-Est non seulement par des années d'inflation et d'austérité, mais aussi par le sang et la vie de ses enfants. Le temps est venu, en tant qu'ouvriers, de placer nos intérêts en premier.

La leçon finale concerne la classe ouvrière dans son ensemble. Les ouvriers de Telekom se sont battus seuls. Même quand il y avait des piquets de grève sur les lieux de travail, les employés de bureau des Postes travaillaient. Et pourtant, ce pourquoi les travailleurs de Telekom luttaient, la défense des salaires contre l'inflation, concernait la classe ouvrière toute entière. Les syndicats enferment les travailleurs dans leurs secteurs respectifs. Si à eux seuls les travailleurs de Telekom ont obtenu 10%, combien auraient-ils pu gagner s'ils s'étaient battus avec les ouvriers des Postes ? Et aussi si les autres travailleurs du secteur public s'étaient joints à la lutte? Les travailleurs doivent éviter de rester isolés dans leur propre secteur ; ils doivent appeler d'autres secteurs à les rejoindre. Si les grévistes étaient allés chercher les ouvriers des Postes et les avaient convaincus de les rejoindre dans la grève, la victoire aurait été à la fois plus grande et plus rapide.

L'inflation ne va pas disparaître ; la banque centrale a de nouveau révisé ses prévisions à la hausse. Non seulement les travailleurs du secteur public devront se battre pour défendre leurs salaires contre les réductions, mais les ouvriers de Telekom devront se remettre en lutte dans un futur plus ou moins proche pour défendre leur victoire d'aujourd'hui. Et le meilleur moyen pour cela est de se battre tous ensemble.

EKS



Telekom : Autopsie d'une grève


Il s'agit ici de l'article de Temel qui a suscité un débat à l'intérieur d'EKS et auquel Devrim répondra dans le quatrième article de cette série.

Quand le patronat turc s'est réveillé le matin du 28 novembre, il a compris que les choses ne fonctionnaient pas comme d'habitude. Les lignes de la bourse d'Istanbul étaient coupées à cause d'un accident sur un chantier de construction, et comme il y avait une grève à ce moment là chez Türk Telekom, aucun technicien n'a pu être envoyé dans l'entreprise de construction et ainsi la première session de la bourse n'a pas pu ouvrir. Cela a amené Ali Bahçucav, président de la société des investisseurs en bourse, un représentant du capital financier, à élever très haut le ton et d'une façon tout à fait convaincante. Selon Bahçucav, soit l'administration de Telekom devait  " résoudre le problème, soit Telekom devait à nouveau être nationalisée ". Si le groupe Oger5 n'était même pas capable de régler des problèmes comme ceux d'aujourd'hui, que feraient-ils demain dans l'éventualité de ‘problèmes sérieux' dans le domaine de la "défense" ? Ainsi les autres fractions de la bourgeoisie ont commencé à harceler les capitalistes de Telekom à cause de leur rôle clef. En conséquence, les " désaccords irréconciliables" et les "demandes inadmissibles" des syndicats ont été réglés lors d'une réunion pendant laquelle il n'y a eu "ni perdants ni gagnants" (ainsi que l'a déclaré le dirigeant syndical), tout cela avec bien sûr la médiation et l'intervention du Ministère de la Communication. Après de longues négociations, les dirigeants de Telekom ont présenté leurs revendications au ministre qui, de son côté, a envoyé une chiquenaude aux bureaucrates syndicaux.

Et ensuite ? Hurriyet6 rapporte le 30 novembre : " Après l'accord mis au point pendant les négociations, Binali Yildirim, Ministre des Communications, Salih Kilic, dirigeant de Turk-Is (la principale confédération syndicale), Ali Akcan, dirigeant de l'union des travailleurs de l'information de Turquie , et Paul Doany, président du comité administratif et directorial de Türk Telekom, sont allés dîner ensemble au ‘Beykoz Trautters and Tripes Saloon'.

Quel était l'enjeu ?

Il ne faut jamais oublier qu'à chaque fois que la presse, les syndicats, ou la bureaucratie du capital, ont des problèmes, ils essaient de tout réduire à une question de chiffres et de pourcentages en sortant des statistiques compliquées auxquelles ils espèrent que les travailleurs ne comprendront rien. Le problème a commencé de cette façon dans le cas de la grève de Telekom. Au cours de la septième séance des négociations, le syndicat et le groupe Oger s'étaient mis d'accord sur une vingtaine de points et ne l'étaient pas sur environ quatre-vingt-dix autres. Selon le syndicat, la flexibilité, les sous-contrats, les différences entre les salaires des travailleurs syndiqués et non-syndiqués constituaient les problèmes principaux. Le syndicat décrivait ces problèmes comme étant une "attaque" du capital international, étranger. Cependant, en y regardant de plus près, il est facile de voir que le problème est beaucoup plus simple. Turk-Is7 a depuis toujours été un syndicat modelé par les divisions au sein de la classe dirigeante, c'est-à-dire pris entre le bloc au pouvoir et entre le principal courant d'opposition de la bourgeoisie. Si on examine le changement de pouvoir à l'intérieur de Turk-Is, le fait que la majorité de la confédération ait pris une direction pro-AKP, alors que la minorité se soit rapprochée de l'opposition nationaliste, vient renforcer cet état de fait. Juste avant ce changement de pouvoir à la conférence générale de la confédération syndicale, "l'opposition", composée de Haber-Is, Petrol-Is et de quelques autres syndicats, a commencé à reprocher au syndicat pro-AKP sa "soumission" au gouvernement. Bien sûr, le marchandage dans les coulisses pouvait être interprété comme la négociation qui montrerait jusqu'à quel point les bureaucrates nationalistes syndicaux seraient liquidés.

Aussi, il n'est pas surprenant que l'aile pro-AKP se soit chargée de l'administration juste avant la grève de Telekom. En fait, tous les syndicats de l'opposition (Haber-Is, Petrol-Is, Gida-Is8) sont implantés soit dans des entreprises privatisées, soit dans des entreprises en voie de privatisation. Quand ce n'est pas le cas, ces syndicats essaient de s'implanter dans des secteurs de développement récent, tels que Novamed. Dans le premier cas, les syndicats sont en danger de perdre la position représentative qu'ils ont auprès de l'Etat. Comme on le constate à Telekom, les patrons des entreprises privatisées donnent aux ouvriers qui quittent les syndicats certains privilèges et liquident ainsi le syndicalisme d'Etat traditionnel. Dans le deuxième cas, nous constatons les efforts des syndicats liés à Turk-Is pour s'implanter, et cela entre partiellement en conflit avec la politique du gouvernement de main d'œuvre bon marché dans les zones franches.

Ainsi, quand certains syndicats au sein de Turk-Is sont confrontés à l'éventualité d'être liquidés par l'Etat, ils répliquent en agaçant et en menaçant l'Etat avec des grèves. Il serait utile d'examiner l'histoire de Turk-Is afin de comprendre cette tendance dans son fonctionnement interne.

Turk-Is : une abomination créée par le capitalisme d'Etat et l'impérialisme américain

Dès sa création en tant que confédération syndicale, Turk-Is est devenue le résultat d'une lutte politique entre le Parti Démocratique9 et le Parti Populaire Républicain et de leur bataille pour instaurer leur loi sur la classe ouvrière. C'est ainsi que la fraction bourgeoise qui détenait la majorité au parlement s'est toujours retrouvée à la tête de Turk-Is. C'est également ainsi que Turk-Is a assuré le rôle du plus solide cheval de Troie de l'idéologie bourgeoise dominante au sein de la classe ouvrière. Qui plus est, Turk-Is a été créée dans ce seul et unique but. Inspirée de l'exemple de l'AFL-CIO aux Etats-Unis, Turk-Is a été formée, financée et modelée directement par l'impérialisme américain. Même les nationalistes "anti-impérialistes" qui se retrouvent aujourd'hui dans l'aile nationaliste de Turk-Is l'ont dit autrefois, même si la situation est, de toute évidence, différente aujourd'hui (!).

Tous ces faits montrent que Turk-Is a été formée pour manipuler le mouvement ouvrier qui se développait dans les années 1950 en Turquie après la première longue période de contre-révolution commencée à la fin des années 1920. La lutte impérialiste bi-polaire, baptisée Guerre Froide après la fin de la Seconde Guerre mondiale, exigeait que des pays satellites soient modelés de façon étatique.

Tandis que cela était fait au nom du "socialisme" en Russie et dans les pays satellisés de son bloc, cela l'était au nom de la "démocratie" dans les Etats sous contrôle américain. Cette transformation, après les années 1950, qui a poussé l'Etat turc à porter un masque "démocratique et occidentalisé" pour s'opposer à l'URSS, s'est reflétée dans les syndicats. Et les fortes tensions au milieu des années 1950 ont rendu nécessaire la création d'un organe tel que Turk-Is pour défendre les intérêts de l'Etat et de la bourgeoisie. Pour remplacer l'ancienne vision idéologique qui était une vision corporatiste pratiquement fasciste et stipulait que l'Etat représentait toutes les classes, et même que les classes n'existaient pas en Turquie, par un modèle idéologique occidental incluant "la liberté d'expression et d'organisation", des lois commencèrent à être mises en place pour réglementer les syndicats et les grèves. L'ironie, pourtant, a fait qu'en cette période, alors que les droits des syndicats s'étendaient rapidement, le droit de grève s'est trouvé restreint et la structure des règles "d'arbitrage" a été modifiée pour accroître la légitimité de l'Etat aux yeux des ouvriers.

Tous ces changements ont donné naissance à Turk-Is et aux syndicats qui en font partie ; la confédération syndicale est née comme l'arme principale de la nouvelle Turquie "démocratique" et "anti-communiste" au sein du bloc impérialiste américain. Par la suite, Turk-Is est devenue le chien de garde loyal contre la gauche stalinienne et les syndicats qui en étaient proches dans la lutte impérialiste et a été l'instrument principal pour absorber les luttes ouvrières. Bien que ce ne soit pas le seul exemple, le coup d'Etat de 1980 en est une illustration frappante. Pendant le coup d'Etat, Turk-Is a, dans sa pratique, soutenu la junte militaire, et le président de la confédération a même été récompensé en étant nommé ministre du Travail dans le gouvernement provisoire mis en place par l'armée ! Cette situation a changé avec la "normalisation" de la fin des années 1980 et la réapparition de désaccords entre différentes fractions de la bourgeoisie. Par la suite, Turk-Is a rapidement commencé à perdre sa position privilégiée. Tout comme les maîtres ingrats qui font entrer le chien de garde dans la maison quand ils ont peur mais qui le flanquent dehors à coups de pied quand le danger est passé, l'Etat turc a largement oublié Turk-Is dans ses projets. Parce qu'après tout, la classe ouvrière ayant été écrasée dans un bain de sang, et avec l'affaiblissement mondial des tendances politiques staliniennes dites "socialistes" comme de l'impérialisme russe, ajouté à ses pratiques sanglantes, le tout avait complètement achevé sa marginalisation.

Ainsi, il avait fallu, pour Turk-Is, d'un côté, trouver un moyen de faire taire la classe ouvrière pour la défense des intérêts du gouvernement et, de l'autre, essayer de retrouver sa place et reprendre un rôle significatif à l'intérieur de l'Etat et sa légitimité au sein de la bourgeoisie. Dans ce but, elle a commencé à mener une opposition "démocratique" pour tenter de montrer sa force à l'Etat en menaçant de prendre certaines mesures tout en essayant, entre-temps, de démobiliser la classe ouvrière. Les tactiques de Turk-Is pendant la grève chez Telekom peuvent s'expliquer ainsi. Bien sûr, ces tactiques étaient devenues inopérantes avec l'offensive ouvrière de la fin des années 1980 quand Turk-Is s'était massivement décrédibilisée aux yeux de la bourgeoisie, mais cette question dépasse de loin les limites du sujet de ces articles. Le point essentiel sur lequel nous voulons insister est que dans les situations où Turk-Is est écartée de tout rôle significatif, sa façon de mettre en scène des menaces en direction de certaines fractions de la bourgeoisie, tout en conduisant à un épuisement de la combativité ouvrière, montre la pratique d'une très ancienne tactique.

Et qu'en est-il de la classe ouvrière ?

Nous ne pouvons, bien sûr, aboutir à une conclusion saine si nous jugeons une grève du point de vue de la bourgeoisie et de ses instruments au sein de la classe ouvrière. Cependant, l'importance de la grève chez Telekom n'a pas concerné que les travailleurs de Telekom, mais aussi la classe ouvrière toute entière. Cette grève a, à la fois, renforcé l'illusion que les syndicats soutiennent les travailleurs et a aussi enfermé les exigences de classe des travailleurs dans un seul secteur et les a empêchés d'élargir leur lutte au reste de la classe. En fait, la question que nous devons poser est la suivante : quand peut-on considérer qu'une grève est une victoire ? Il faut se demander si les conditions nécessaires étaient réunies pour une grève à Telekom. Il est clair que, même à l'intérieur de Telekom, les syndicats et la direction avaient monté les travailleurs les uns contre les autres. Quand les travailleurs syndiqués ont accusé d'égoïsme les ouvriers non-syndiqués, ou ceux qui avaient quitté les syndicats avant, ils subissaient clairement l'influence des syndicats et les conditions de discussion n'étaient pas réunies avant la grève pour permettre aux deux bords "différents" d'agir ensemble de façon solidaire. Le résultat a été que le syndicat a désigné ceux qui en étaient partis pour une raison concrète, comme celle de gagner un meilleur salaire, comme cibles à leurs propres frères et sœurs de classe.

De plus, le syndicat a élevé le niveau de chauvinisme et de démagogie nationaliste à chaque attaque des médias bourgeois, trompant à nouveau de la sorte la classe ouvrière. En décrivant la vente de Telekom à un groupe étranger comme un acte de "trahison envers la mère patrie", le syndicat a fait passer la nationalisation avant les intérêts des travailleurs. De même que l'acceptation des 10 % offerts par le patronat avant la grève a été justifiée au nom de cette même "mère-patrie". Quand le dirigeant du syndicat Haber-Is a déclaré sans vergogne que " la grève a été une défaite économique mais une victoire politique " en parlant à l'Université Technique du Moyen-Orient, c'est cette situation qu'il admettait de fait, et il a vite pris la fuite devant les questions critiques de quelques étudiants.

Et c'est bel et bien la situation de la classe ouvrière. Une grève qui a duré plus d'un mois... et qui n'a apporté aucune amélioration au niveau de vie et n'a servi qu'à aggraver les divisions au sein de la classe. Quand le gouvernement AKP a annoncé 10% d'augmentation de salaire à la fin de l'année, la situation a été poussée à son comble et, cette fois, les syndicats de l'opposition ont hypocritement accusé la présidence de la confédération d'être des "vendus".

Le bilan

De même que les révolutionnaires communistes doivent tirer les leçons des victoires de la classe ouvrière, il leur faut tirer les leçons des défaites et ils doivent défendre ces leçons dans d'autres secteurs de la lutte de classe. Pour cela, il est nécessaire que les communistes soient clairs sur chacune des erreurs qu'ils font et qu'ils utilisent la critique comme une arme dans chaque situation. Le débat est l'un des instruments les plus importants pour les communistes, tout comme il l'est pour la classe ouvrière en général. Nous devons accepter le fait que la grève chez Telekom ne s'est en aucune façon terminée comme une victoire. Les raisons intrinsèques qui expliquent cela sont les suivantes :

  1. Cette grève a creusé des divisions au sein de la classe ouvrière et a engendré de la méfiance entre ouvriers syndiqués et non-syndiqués.

  2. La grève à Telekom, en forçant les travailleurs à placer des intérêts "nationaux" inexistants avant leurs intérêts de classe, a servi les intérêts politiques du syndicat.

  3. Comme la grève avait été insuffisamment préparée auparavant et qu'il n'y a pas eu suffisamment de solidarité mise en place avec d'autres secteurs de la classe ouvrière, cela a conduit au gaspillage partiel de la volonté naissante de lutter en tant que classe et cela a renforcé les illusions syndicales parmi les travailleurs.

Tout cela ne veut pas dire que nous ne soutiendrons pas des grèves comme celles-là jusqu'au bout. Cela montre seulement que nous devons intégrer le fait que la première tâche des communistes, dans des grèves manipulées par les syndicats à des fins politiques, est de prôner une solidarité active auprès d'autres travailleurs avec les travailleurs qui sont en lutte afin de briser les entraves syndicales et de défendre leurs propres intérêts. C'est seulement ainsi que les travailleurs pourront commencer à voir le vide des illusions qu'ils se font sur les syndicats et qu'ils verront où sont les vraies victoires. Pour nous, communistes, nous devons défendre et protéger cette leçon avec détermination. Dans cet esprit, il ne fait aucun doute que la discussion engendrée par la grève à Telekom au sein de EKS aura un résultat positif.

Temel

 


 

Débat dans EKS 

Réponse au camarade Temel

Cet article est une contribution au débat au sein d'EKS à propos de la grève à Telekom. C'est une réponse à l'article " Telekom : Autopsie d'une grève ", publié dans le numéro de Gece Notları du mois dernier, qui était lui-même une réponse à un précédent article " Victoire pour les grévistes de Türk Telekom ".

Dans le numéro de Gece Notları du mois dernier, Temel a écrit que la grève chez Türk Telekom " ne s'est en aucune façon terminée comme une victoire. " Ceci était une réponse au titre de première page du numéro de février qui proclamait : " Victoire chez Türk Telekom. " Gece Notları avait déclaré à ce moment-là que la grève était une victoire, et maintient cette position aujourd'hui. Toutefois, nous sommes ouverts à une discussion sur ce sujet et nous encourageons nos lecteurs à nous envoyer leurs contributions à ce débat.

Temel définit la grève comme un échec d'abord, mais pas essentiellement, sur une base économique. Il déclare que 10% avaient été offerts par le patronat avant la grève. Ceci n'est cependant pas exact. L'offre de la direction était de 4%. L'accord final a été de 10% pour cette année et de 6,5% plus l'inflation l'an prochain. Ce sont des chiffres bien différents. Ce à quoi Temel fait référence, ce sont des articles de presse qui indiquaient que Türk Telekom était prêt à aller jusqu'à 10%. Cela est peut-être vrai, mais ne doit pas faire oublier que l'offre était de 4%. Des entreprises comme Türk Telekom font des plans économiques. Ils font des budgets pour ce qu'ils pensent être possible. Cela ne veut pas dire qu'ils n'auraient pas souhaité que l'accord soit inférieur à ce qu'il a été. Bien évidemment, les patrons veulent toujours que les ouvriers obtiennent l'augmentation de salaire la plus petite possible. S'ils s'en étaient tirés avec 4%, ils en auraient été très heureux.  Ils n'ont pas pu et, à notre avis, c'est la grève qui les en a empêchés. Bien sûr, personne ne sait ce qui s'est exactement passé pendant les négociations entre Paul Doany et Salih Kiliç, mais notre perspective va dans le sens de ce qui a été publié. Temel continue en invoquant trois "raisons intrinsèques" pour lesquelles il ressent que la grève a été un échec. La première est que la " grève a creusé des divisions au sein de la classe ouvrière et a engendré de la méfiance entre ouvriers syndiqués et non-syndiqués. " Comme Temel le dit lui-même, ce sont des divisions créées par la classe dirigeante. Aussi absurde que cela puisse paraître, il n'y a rien d'extraordinaire dans ce pays à ce qu'au sein d'une même entreprise des ouvriers travaillent pendant que d'autres sont en grève. La principale façon pour des ouvriers de développer une lutte est de la généraliser pour y inclure d'autres ouvriers. Nous pouvons affirmer sans nous tromper que les syndicats n'ont aucun intérêt à cela, et la grève chez Telekom le prouve. Cependant, briser les barrières entre différents groupes de travailleurs n'est en aucun cas chose aisée. On peut le faire en faisant directement appel auprès des autres travailleurs à être solidaires dans l'action. Bien sûr, beaucoup nous dirons qu'il faut faire agir les leaders syndicaux. Nous avons vu récemment ce que signifie leur "action", une grève de deux heures dans laquelle peu de gens ont pris part. Si les ouvriers rentrent dans ce genre d'actions, il faut qu'ils en prennent l'initiative dans leur propre intérêt. C'est plus facile à dire qu'à faire. Les travailleurs sont liés aux syndicats non seulement de façon organisationnelle, mais aussi idéologiquement. La Gauche communiste a toujours défendu les assemblées générales ouvertes pour les syndiqués de tous bords et les non syndiqués dans lesquelles les ouvriers peuvent discuter de la façon de prendre le contrôle de leur lutte. Cependant, cela n'a en soi pas beaucoup de poids si l'assemblée décide de faire exactement ce que les dirigeants syndicaux disent de faire. Le capitalisme crée des divisions entre les travailleurs pour ses propres besoins. Le rôle des syndicats est de maintenir cet ordre des choses. Au cours de cette grève, les ouvriers n'ont pas réussi à briser la sectorisation et à étendre leur grève à d'autres travailleurs. Mais fallait-il nous attendre à autre chose ? Bien sûr que non. La plupart des grèves sont isolées dans leurs propres secteurs. Cela ne veut pas dire que c'est la grève qui renforce les divisions entre les grévistes et les non-grévistes. Cela veut dire que la classe ouvrière n'est pas assez forte pour dépasser ces divisions.

Le second point dans sa liste est que la grève à Telekom a obligé les travailleurs à faire passer les intérêts nationaux avant les leurs propres. Je pense que c'est une étrange lecture de la situation. Au milieu du déchaînement de l'hystérie collective sur les combattants héros et martyrs en Irak, qui était en arrière-plan de la grève, les travailleurs de Telekom ne se sont nullement fait particulièrement remarquer dans le sens de cette propagande nationaliste. Personnellement, je me rappelle que ce sont les écoliers qui ont fait le plus entendre leurs voix pour la défense des intérêts nationaux. Les ouvriers de Telekom n'ont été ni plus ni moins nationalistes que la grande majorité de la classe ouvrière de ce pays. Oui, des commentaires nationalistes ont été faits par des ouvriers de Telekom, mais les mêmes commentaires étaient faits par la majorité des ouvriers à ce moment là. S'il y avait eu un retour spontané au travail pour faire fonctionner le système de Telekom, cela aurait été un désastre absolu. Cela ne s'est pas produit. En fait, les ouvriers sont restés en grève en dépit du fait que les médias et divers membres de la classe politique leur répétaient qu'ils agissaient contre les intérêts nationaux. Cela, il faut le saluer. Oui, des travailleurs ont proclamé leur patriotisme. Oui, des travailleurs ont manifesté contre le capital étranger. Est-ce différent d'autres secteurs de travail en Turquie ? Existe-t-il des secteurs où les travailleurs rejettent à la fois le patronat étranger et le patronat turc et qui prônent l'internationalisme ? Malheureusement, non. La grève ne s'est pas dissoute dans une vague de sentiment patriotique. Cela aurait été une lourde défaite. Ce qui s'est passé n'a rien à voir avec ça.

Le troisième point de Temel est que la grève n'a pas été suffisamment bien préparée. Bien sûr qu'elle ne l'a pas été, mais c'est généralement le cas des grèves. Pour renforcer ce point, il ajoute que cela a fait disparaître dans la classe ouvrière l'envie de lutter, et que cela a renforcé les illusions syndicalistes. C'est une chose difficile à prouver. En ce qui concerne la préparation, cependant, la classe ouvrière n'est pas suffisamment forte pour se préparer réellement aux grèves. La plupart des secteurs militants de la classe ouvrière sont dominés par les "illusions syndicales". A notre avis, la seule chose qui séparera la masse des travailleurs des syndicats est le fait d'entrer en conflit avec eux au cours de la lutte. Des militants isolés ou des petits groupes de militants peuvent être gagnés à l'avance, mais dans la situation actuelle, au début de chaque lutte, la majorité des travailleurs sont dans l'illusion syndicale. Comment est-on alors supposé préparer la grève à l'avance ? Les seuls qui peuvent le faire sont les syndicats. Et nous sommes d'accord ici avec Temel que les syndicats n'agissent pas pour défendre les intérêts de la classe ouvrière. La classe ouvrière n'est actuellement pas assez forte pour affirmer clairement ses propres intérêts de classe. Elle peut, par l'intermédiaire de la lutte, se couper de l'idéologie des autres classes et commencer à agir par elle-même. Elle n'est pas encore assez forte pour le faire et par conséquent ne peut pas se préparer suffisamment pour les grèves. Quant à la suggestion que cette grève a conduit au gaspillage potentiel de la volonté de la classe ouvrière de se battre, nous verrons ce qu'il en adviendra. S'il y a un grand mouvement contre la réforme des retraites, cela renforcera notre conviction que la grève à Telekom a accru la volonté de la classe de se battre. L'illusion syndicale est forte en ce moment. Nous ne nous attendons pas à ce qu'elle soit brisée du jour au lendemain, nous ne nous attendons pas à ce qu'elle soit brisée sans lutte. Si cela encourage les travailleurs à lutter, alors cela les mènera finalement à entrer en conflit avec les syndicats. Cela reste à voir.

Nous sommes toutefois entièrement d'accord avec le paragraphe final de Temel. Nous soutenons toutes les grèves que la classe ouvrière mène pour défendre ses intérêts. Nous devons être vigilants sur la façon dont les syndicats manipulent les grèves. Nous devons convaincre de rechercher la solidarité entre les différents secteurs de la classe ouvrière. Et débattre des vraies questions auxquelles les travailleurs doivent faire face dans un conflit ne peut qu'accroître le développement des organisations communistes. C'est ce qui, d'une façon très concrète, nous unit et nous tenons à continuer ce débat, ainsi que d'autres débats qui se développeront à partir d'autres luttes de la classe ouvrière, telles que celle, actuelle, sur les pensions de retraite.

Devrim

 


1 Une femme qui serait morte à cause de la grève.

2 Le principal syndicat des travailleurs des télécoms.

3 Le syndicat gauchiste des fonctionnaires

4 Compagnie aérienne turque

5 Propriétaire de Türk Telekom

6 ‘Liberté', un important journal bourgeois

7 Littéralement ‘Travail Turc', principale confédération syndicale en Turquie.

8 Petrol-Is et Gida-Is, littéralement ‘Travail du Pétrole' et ‘Travail de l'Alimentation' sont les syndicats des travailleurs du pétrole et de l'alimentation à l'intérieur de Turk-Is.

9 Le vieux Parti Démocrate était au pouvoir dans les années 1950 après avoir battu le Parti Populaire Républicain aux élections. Ils ont été éjectés du pouvoir par un coup d'état qui a abouti à l'exécution du Premier ministre et chef du Parti Adnan Menderes. Le parti fut ensuite interdit. Tous les partis de centre droit et les partis islamiques de droite ont un lien historique avec ce parti.