Réunions publiques au Brésil : débats sur mai 68 et la perspective révolutionnaire

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Le CCI a tenu récemment deux réunions publiques au Brésil sur Mai 68. La première a eu lieu dans une université (UESB) de l'État de Bahia1 sur l'initiative d'un cercle de discussions et la seconde, assumée conjointement avec deux autres organisations prolétariennes, Opposition Ouvrière2 (OPOP) et le Groupe Anarres3, a eu lieu à São Paulo. Le Brésil ne fait en rien exception pour ce qui concerne la campagne idéologique de toutes les fractions de la bourgeoisie dans le monde, visant à dénaturer Mai 68 et faire en sorte que "ceux qui ont de la sympathie pour ces évènements en retirent des fausses leçons, qu'ils n'en comprennent pas la signification 4." Pour ceux qui n'ont pas eu l'opportunité de vivre ces évènements ni de pouvoir accéder à des documents permettant une vision plus objective de ce qui est réellement arrivé, les médias ont un discours tout prêt qui résume Mai 68 aux confrontations de rue avec la police et cantonnent l'action de la classe ouvrière à un rôle de figurant, loin à l'arrière plan par rapport au mouvement étudiant. Cependant, au Brésil comme dans beaucoup d'autres pays, il existe des éléments, en particulier parmi les jeunes générations, qui sont intéressés à comprendre ce qui s'est réellement passé en Mai 68. C'est ce qu'a illustré l'assistance significative à l'université, dépassant la quarantaine de personnes.

Le réel changement historique qu'a représenté Mai 68

La mise en évidence de la signification profonde et historique de Mai 68, qui a marqué la fin d'une période de contre-révolution de 40 années, a été parfaitement prise en charge par certaines interventions :

  • "Il est important de se réapproprier la mémoire historique du prolétariat. Mai 68 est présenté au Brésil comme une lutte contre la dictature alors qu'elle a été l'expression de la crise mondiale du capitalisme. Mai 68 a mis fin à une période de contre-révolution (...) la jeunesse n'en pouvait plus de la contre-révolution. On parlait alors du communisme mais la lutte de classe n'a pas permis le dépassement du capitalisme. (...) Les conditions objectives pour la révolution existaient mais il n'y avait pas de parti révolutionnaire. De nos jours, les conditions sont plus favorables qu'en 68." (Groupe Anarres dans la réunion de São Paulo)

  • "Suite à la défaite de la vague révolutionnaire mondiale, le prolétariat a été dévoyé du chemin de la révolution. (...) On disait alors que le prolétariat s'était accommodé au capitalisme et que la lutte de classe avait disparu. Le rôle de la jeunesse a été central dans le retour du prolétariat sur la scène sociale. En plus de démentir toute cette propagande bourgeoise, le ressurgissement de la lutte de classe a démontré le rôle central des pays industrialisés, contrairement à ce qui se pensait généralement suite à la révolution russe." (OPOP dans la réunion à l'université)

"Pourquoi la révolution n'a-t-elle pas eu lieu en 68 et comment faire pour qu'elle puisse se produire dans le futur ?" On peut dire que cette question a constitué une préoccupation explicite ou implicite ayant traversé le débat dans les deux réunions et à laquelle il a été répondu à travers la discussion de différents questionnements : Qu'est-ce qui a réellement changé en 68 relativement à la période précédente de contre-révolution ? Quelles ont été les limitations de Mai 68 ?

Comprendre ce qu'a réellement été la période de contre-révolution

Pour comprendre l'importance du changement que les événements de Mai 68 ont apporté, il était nécessaire préalablement d'illustrer ce qu'avaient signifié ces 40 années de contre-révolution subies par le prolétariat. Durant cette période, celui-ci n'a jamais cessé de lutter mais toutes ses luttes, loin de participer à le dégager de l'influence de l'idéologie dominante - qui s'exprimait notamment sous la forme du nationalisme et des illusions démocratiques - et de l'emprise des syndicats, ne faisaient que les renforcer.

Par exemple, dans les luttes massives de mai-juin 1936 en France, le prolétariat, suivant les consignes du Parti "Communiste" Français, manifestait en agitant pêle-mêle les drapeaux rouges et tricolores. Le venin idéologique stalinien avait ainsi pour fonction de faire croire qu'il existait une possibilité de concilier l'intérêt national (nécessairement l'intérêt du capital) et l'intérêt du prolétariat. C'est ainsi que ces luttes, loin de participer à favoriser l'autonomie du prolétariat, ne firent que le soumettre à l'intérêt national jusqu'à son embrigadement dans un camp impérialiste lors de la Seconde Guerre mondiale. Quant à l'action des syndicats pour maintenir la lutte dans le cadre social de l'ordre bourgeois, loin de susciter la méfiance des ouvriers, elle s'était traduite par l'augmentation du nombre des syndiqués.

La fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pas été le théâtre d'un nouveau surgissement révolutionnaire, comme cela avait le cas après la Première, mais a constitué au contraire un facteur supplémentaire de désorientation du prolétariat, notamment grâce à la victoire du camp des Alliés, célébrée comme la victoire de la démocratie sur le fascisme, alors que les deux camps étaient tout autant barbares et capitalistes l'un que l'autre.

Le poids de la contre-révolution s'est exprimé jusque dans les limitations qu'il a imprimées à une lutte réellement prolétarienne comme celle des prolétaires hongrois en 1956 qui avaient fait surgir des conseils ouvriers et participés de mettre clairement en évidence la nature anti-ouvrière du stalinisme. Cependant, contrairement à ce qui s'était passé lors de la première vague révolutionnaire, cette lutte n'a non seulement pas mis en question le pouvoir de l'État mais s'est également prononcée en faveur d'un gouvernement s'appuyant sur la police "ordinaire" (à condition qu'elle ne soit pas au service du stalinisme) et sur l'armée nationale.

En d'autres termes, les luttes du prolétariat dans cette période ne parvenaient pas à dégager une perspective de remise en question de l'ordre dominant, de son idéologie, de ses organes d'encadrement du prolétariat.

La rupture de 68

Le mouvement de 68 a apporté deux contributions inestimables :

  1. faire une nouvelle fois la preuve dans la pratique de la capacité de la classe ouvrière à développer spontanément une lutte massive, non seulement sans que les partis et organisations dits ouvriers aient fait quoi que ce soit en faveur de son surgissement mais alors qu'ils avaient tout fait pour que rien ne se produise ;

  2. remettre en question des "vérités" qui semblaient éternelles et qui enfermaient la classe ouvrière dans la prison idéologique de la contre-révolution. C'est ainsi que furent remis en question, par des fractions de la classe ouvrière, la nature communiste de l'Union soviétique, la nature ouvrière des partis de gauche, le rôle "ouvrier" des syndicats, etc.

En réalisant cette analyse critique de son passé, le prolétariat se réappropriait sa propre histoire : il redécouvrait qu'avaient existé les conseils ouvriers, organes de sa lutte unitaire et révolutionnaire ; qu'il y avait eu la révolution en Allemagne en 1919, après la révolution russe ; que celle-ci avait été le théâtre de confrontations entre syndicats et ouvriers et qu'elle avait finalement été défaite par l'action de la social-démocratie (traître depuis 1914) au pouvoir. Ce fut alors cette nécessité de comprendre le monde, de vouloir le changer qui animait de nombreuses discussions dans la rue, dans certaines universités transformées en forums permanents et dans certaines entreprises. Toute cette effervescence fut réellement la grande caractéristique de Mai 68.

Cela a constitué une contribution énorme à la reprise de la lutte de classe à l'échelle internationale, mais on ne pouvait exiger de cette nouvelle génération, qui avait grandement contribué à faire de Mai 68 une rupture avec la domination écrasante de la contre-révolution, qu'elle soit également capable d'imprimer une dynamique révolutionnaire, et cela d'autant plus que les conditions de celle-ci n'existaient pas encore.

Les limitations de Mai 68

En effet, en voulant défendre le caractère authentiquement prolétarien de ces événements, notamment face aux campagnes idéologiques ignominieuses de la bourgeoisie visant à défigurer Mai 68, il existe une tendance, de la part d'éléments authentiquement prolétariens et sincères, à sous-estimer certaines limitations de ces épisodes, souvent par manque d'information.

Le poids des manœuvres syndicales

Comme cela a été dit dans la présentation, un million de travailleurs sont entrés en grève avant que les consignes de la CGT appelant à la grève ne soient connues. Ce fut généralement dans les entreprises où la grève a été spontanée, occupées par l'action des ouvriers prenant leurs luttes en mains, que s'est exprimée la vie politique la plus riche et intense. Mais cela ne peut faire oublier que les autres entreprises, c'est-à-dire une majorité d'entre elles, ont été occupées à l'initiative des syndicats qui ont ainsi réussi à établir leur contrôle sur la lutte et se sont empressés de la fragmenter, mettant en place des cordons sanitaires syndicaux pour empêcher l'entrée aux éléments politisés. Les syndicats ont alors organisé des parties de ping-pong dans les usines occupées pour distraire les ouvriers et éviter ainsi qu'ils ne s'intéressent trop à la lutte et à la politique. L'ambiance n'était pas alors à l'effervescence politique mais souvent sinistre. Le contraste était énorme avec les forums permanents de certaines universités ou d'une petite minorité d'autres entreprises.

Ceci signifie qu'il existait des disparités importantes concernant ce que la classe ouvrière était en train de vivre en ces instants.

Le fait que les syndicats aient réussi à prendre le train en marche a eu pour effet d'affaiblir le mouvement spontané de développement de la lutte. Le meilleur, quant à la participation active à la lutte, se rencontrait dans certaines assemblées générales, dans les divers comités qui firent leur apparition. Mais, contrairement à ce que supposaient certaines interrogations qui se sont exprimées dans les discussions, ce processus ne parvint en aucune manière à donner naissance à des conseils ouvriers et encore moins à une situation de double pouvoir, entre bourgeoisie et prolétariat. On en était alors très loin.

Les difficultés propres aux conditions de l'époque

Beaucoup d'étudiants de cette époque qui se considéraient révolutionnaires subissaient encore pleinement des mystifications de la période de contre-révolution. C'est ainsi qu'ils considéraient également comme révolutionnaires des personnages comme Che Guevara, Ho Chi Minh ou Mao, sans percevoir que ces derniers, qui avaient été ou étaient encore protagonistes de la contre-révolution, ne se différenciaient des staliniens classiques du Kremlin que par des choix impérialistes opposés (cas de Mao), voire uniquement au niveau des apparences (Che Guevara ou Ho Chi Minh).

Une difficulté de la situation d'alors fut également la rupture très importante entre la nouvelle génération et celle de ses parents qui étaient critiqués par leurs enfants. En particulier, pour avoir dû travailler dur afin de sortir de la situation de misère, voire de faim, qui avait résulté de la Seconde Guerre mondiale, il était reproché à cette génération de ne se préoccuper que de bien-être matériel. Ceci explique le succès de fantaisies sur la "société de consommation" ou de slogans du type "ne travaillez jamais", favorisés par le faible niveau de la crise économique ouverte qui venait de faire sa réapparition.

Mai 68 n'était qu'un début

Bien que s'étant éveillée à la conscience de nombreuses réalités sociales, la classe ouvrière était loin, en 68, de pouvoir faire la révolution. A cette époque, on parlait beaucoup de révolution, mais les conditions subjectives étaient loin d'être réunies pour cela. La révolution était alors conçue comme une possibilité proche, sans que soit prise en compte la difficulté réelle du processus qui conduit à une situation révolutionnaire. A la différence de la Première Guerre mondiale, et à la différence également des confrontations qui se produiront dans le futur entre prolétariat et bourgeoisie en réaction au désastre de l'actuelle crise économique mondiale, la classe ouvrière de 1968 avait de nombreuses illusions quant aux possibilités du capitalisme de se perpétuer sans être secoué par des crises toujours plus profondes. En d'autres termes, la révolution n'était pas conçue comme une nécessité.

Ce n'est pas du jour au lendemain que l'on passe d'une situation contre-révolutionnaire à une situation révolutionnaire. Il était nécessaire que s'opère une maturation générale de la conscience au sein du prolétariat en tant que conséquence de l'aggravation de la crise économique. La faillite de ce système devait rendre évidente l'impossibilité de toute amélioration en son sein mais également que lui-même représentait un danger croissant pour l'humanité. A travers tout un processus d'expériences de luttes répétées et d'illusions perdues, le prolétariat devait renforcer sa conscience de la nature des syndicats en tant qu'organes d'encadrement de ses luttes par le capital, de l'impasse électorale, du rôle contre-révolutionnaire de la gauche du capital (PS, PC) et également de l'extrême gauche (trotskistes en particulier) qui ne diffère de la première que par le radicalisme du discours. Actuellement, notre classe a déjà parcouru un long chemin dans cette direction, mais ce chemin est encore loin d'être terminé.

Des luttes significatives après Mai 68 sont venues confirmer que les événements en France n'avaient constitué que le premier pas d'une dynamique nouvelle de développement de la lutte de classe. Ainsi par exemple, les luttes de l'automne 1969 en Italie ont assumé plus explicitement la confrontation aux syndicats. La lutte des ouvriers en Pologne en 1980 a constitué la tentative la plus importante, depuis la vague révolutionnaire mondiale, de la classe ouvrière de s'organiser par elle-même.

Les limitations de 68 sont-elles imputables à l'absence d'un parti révolutionnaire?

Déjà implicitement présente dans de nombreux débats, cette question a été posée explicitement à São Paulo. C'est une évidence qu'il n'y avait pas de parti révolutionnaire en 68. Les petits groupes internationalistes et révolutionnaires qui existaient à cette époque et intervenaient dans le mouvement étaient ultra minoritaires (bien que leur audience les dépassait alors largement), dispersés, hétérogènes et généralement très immatures.

En réalité, la question n'est pas "qu'il manquait un parti révolutionnaire pour que la situation soit révolutionnaire" mais l'absence d'un parti révolutionnaire était l'expression de l'immaturité des conditions subjectives pour donner naissance à un tel parti et créer les conditions d'une situation pré-révolutionnaire. En effet, la dimension historique du parti révolutionnaire (qui lui permet de synthétiser l'expérience historique du prolétariat) s'appuie sur la continuité politique des organisations révolutionnaires restées fidèles à la défense des intérêts du prolétariat international. Mais le parti est également le produit de la lutte de classe ouvrière au travers de laquelle il se développe jusqu'à obtenir une influence directe sur celle-ci. En d'autres termes, sans développement de la lutte de classe capable de sécréter une avant-garde révolutionnaire conséquente, il n'y a pas de possibilité qu'existe un parti révolutionnaire. Or, comme nous l'avons vu, la période de contre-révolution n'était en rien propice à l'apparition de l'avant-garde nécessaire. Et les événements de 68 qui ont clos cette période ne pouvaient pas non plus avoir cette capacité immédiate de faire surgir un parti révolutionnaire.

Néanmoins, l'effervescence politique de 68 a constitué une ambiance propice à la cristallisation de groupes politique prolétariens cherchant à rétablir le lien avec les véritables positions révolutionnaires, à intervenir dans la lutte de classe et à oeuvrer au regroupement international des révolutionnaires. Cet acquis de 68 constitue un maillon essentiel du travail de préparation en vue de la formation du futur parti lorsque le permettra le développement de la lutte de classe au niveau international.

Comment le prolétariat va-t-il parvenir à dépasser le poids de l'idéologie bourgeoise ?

"Combien de temps encore le prolétariat va-t-il continuer à se manifester comme classe exploitée soumise aux intérêts du capital, avant d'exprimer son être révolutionnaire ? Va-t-il parvenir à se débarrasser de toutes les barrières idéologiques qui constituent autant d'obstacles à la lutte, comme l'individualisme, le corporatisme, etc. ?" Cette question, qui a été explicitement posée à l'université, exprime une certaine anxiété plus générale ressentie par de nombreux éléments lorsqu'ils font le constat que, 40 ans après Mai 68, la révolution n'a pas encore eu lieu.

Comme nous l'avons vu, les conditions objectives et subjectives ont beaucoup évolué depuis 1968, du fait de l'aggravation considérable de la crise économique, de la barbarie (dont la manifestation la plus explicite est la prolifération des conflits impérialistes à travers le monde), mais aussi du renforcement de la conscience de la faillite du système capitaliste, du développement de la lutte de classe, avec des hauts et des bas. Cette dynamique a connu un reflux important au niveau de la conscience du prolétariat au moment de l'effondrement du bloc de l'Est, dont le régime était mensongèrement présenté comme "communiste", ce qui a permis à la bourgeoisie de développer des campagnes sur "la mort du communisme et de la lutte de classe". Mais, depuis 2003, la maturation des conditions subjectives de la révolution a repris son cours. Non seulement il existe actuellement une simultanéité des luttes au niveau international comme il n'en avait jamais existé auparavant, affectant de nombreux pays, développés ou de la périphérie du capitalisme, mais au sein de ces luttes s'expriment aussi des caractéristiques essentielles pour le renforcement du combat de classe : solidarité active entre secteurs de la classe ouvrière, mobilisations massives, tendance à ne pas attendre, voire à ignorer, les consignes syndicales pour entrer en lutte...

Une différence importante avec Mai 68 concerne également les mobilisations étudiantes. Les étudiants qui travaillent pour pouvoir payer leurs études n'ont pas beaucoup d'illusions quant à la situation sociale qui sera la leur à la fin de leurs cursus universitaires. Par-dessus tout, ils savent que leurs diplômes leur donneront à peine le "droit" de se retrouver dans la condition ouvrière sous ses formes les plus dramatiques : le chômage et la précarité. La solidarité qu'ont exprimé les étudiants en lutte en 2006 en France contre le CPE5 envers les travailleurs est en premier la conséquence de la conscience qu'ils avaient en majorité d'appartenir au même monde, celui des exploités en lutte contre un même ennemi, les exploiteurs. Cette solidarité est très éloignée de la démarche d'origine petite-bourgeoise des étudiants de 1968 et dont témoignent entre autres certains slogans de l'époque.

Lorsqu'on évalue le niveau actuel de la lutte de classe et son évolution depuis des décennies, on ne peut se limiter à une vision photographique, dans un pays et à un instant (hors période de lutte) donnés. Il faut une vision internationale, dynamique, capable de prendre en compte le cheminement souterrain de la conscience (la vielle taupe dont parlait Marx) et qui s'exprimera ouvertement et explicitement seulement à des moments particuliers mais significatifs du futur.

Pour évaluer les perspectives, il faut également prendre en compte un facteur important : l'impact de l'idéologie bourgeoise sur le prolétariat qui détermine, d'une certaine façon, la capacité de ce dernier à se libérer ou non de tous les préjugés qui entravent le développement de sa vision historique du futur et des moyens pour assumer son être révolutionnaire. Au sein d'une période historique comme la décadence du capitalisme, depuis le début de laquelle - Première Guerre mondiale - est posée l'alternative Révolution ou barbarie, mais les conditions d'une dynamique vers des confrontations de classe n'existent cependant pas en permanence. En effet, il faut une crise ouverte du système (crise économique comme maintenant ou dans les années 1930) et le refus du prolétariat de se sacrifier au bénéfice du capital national, c'est-à-dire pour les intérêts de la bourgeoisie. La conjonction de ces deux facteurs, crise ouverte et refus de la logique capitaliste de la part du prolétariat, affaiblit l'impact de l'idéologie de la classe dominante. En effet, la base matérielle de l'idéologie bourgeoise, c'est la domination politique et économique de cette classe sur la société. Or, lorsque la crise économique vient remettre en question l'idée selon laquelle le capitalisme est un système universel et éternel, et ouvrir ainsi les yeux des exploités sur la catastrophe que représente sa domination sur le monde, alors tout ce qui peut être dit par la bourgeoisie pour défendre cette société de misère ne peut évidemment être pris pour argent comptant. Au contraire, cela ne peut que susciter l'indignation, la remise en question et la recherche d'une issue politique.

Comment le prolétariat va-t-il parvenir  se débarrasser des syndicats ?

Quarante ans après 1968, cette question demeure à l'ordre du jour, comme l'a illustré le fait qu'elle ait été posée explicitement dans la réunion à l'université. Comment expliquer qu'il en soit encore ainsi alors que justement Mai 68 avait constitué une concrétisation explicite du rôle des syndicats, contre la lutte de classe et en faveur de l'ordre dominant ? Mai 68 a surpris la bourgeoisie et la première réponse de son appareil politique est venue de "la gauche", des syndicats. Si les syndicats n'avaient pas eu la capacité de prendre le train en marche, alors la situation aurait probablement connu un niveau supérieur de confrontation entre les classes. Le contrôle qu'ils ont réussi à prendre sur le mouvement a permis à la bourgeoisie de finalement faire en sorte que le travail reprenne, sans que les ouvriers aient arraché des concessions importantes (relativement à l'ampleur de la mobilisation), et que la classe ouvrière subisse ainsi une défaite. Mais ce fut une défaite riche d'enseignements, notamment concernant le rôle anti-ouvrier des syndicats, ce qui s'est traduit à l'époque par le fait que des milliers d'ouvriers aient déchiré leur carte syndicale.

Le problème est que la bourgeoisie a su tirer les enseignements de ces événements pour éviter que se reproduise une situation contraignant les syndicats à se discréditer de façon aussi importante face à la lutte de classe. De façon générale, l'ensemble de l'appareil politique de la bourgeoisie a su s'adapter, notamment ses fractions de gauche et d'extrême-gauche à travers l'adoption d'un langage plus radical, à même de tromper les ouvriers. Les syndicats aussi ont opéré une telle modification de leur attitude face à la lutte, essayant d'anticiper les mobilisations spontanées de la classe ouvrière. En plus de cela, une division du travail entre syndicats modérés et syndicats dits de "lutte de classe" a été systématiquement développée afin de mieux diviser les rangs ouvriers (une telle division s'opérant parfois au sein d'un même syndicat à travers l'opposition base/sommet). Une telle division ne correspond en rien au caractère plus ou moins "ouvrier" de certains syndicats mais uniquement aux nécessités de la stratégie anti-ouvrière de ces organes.

En réalité, la capacité des syndicats de saboter efficacement la lutte de classe dépend de leur capacité à mystifier les ouvriers. Ceci a été illustré par des expériences importantes de lutte de classe dans des pays où les syndicats ne disposent pas d'une telle capacité de mystification et apparaissent directement pour ce qu'ils sont : la police de l'État chargée d'affronter la lutte de classe. L'exemple le plus célèbre demeure à ce jour celui de la Pologne en 1970, 1976 et surtout 1980 où les luttes ont atteint un niveau tel que la bourgeoisie stalinienne s'est trouvée dans l'obligation d'autoriser la création d'un "syndicat indépendant" (Solidarnosc) ayant pour mission de faire reprendre le travail aux ouvriers.

Plus récemment, ces deux dernières années, des luttes de grande envergure se sont développées en Egypte, notamment dans l'industrie textile où les ouvriers ont dû s'organiser au-delà du secteur pour faire face à l'ennemi (aussi bien contre les syndicats que contre l'armée et la police de l'Etat dans la lutte revendicative.

En plus de limiter les possibilités de développement des luttes, en bloquant leur auto-organisation et leur extension, l'action permanente des syndicats contribue pour beaucoup à empêcher que la classe ouvrière prenne confiance dans sa capacité à prendre en charge ses propres luttes, et plus généralement dans sa capacité à acquérir la conscience qu'elle représente une force énorme dans la société. Tout ceci explique en quoi l'obstacle syndical est essentiel sur le chemin du développement de la lutte de classe.

Cependant, il n'est pas insurmontable et l'accélération de la crise économique, une fois de plus, joue en faveur de la lutte de classe, obligeant les syndicats à s'impliquer toujours davantage dans des manœuvres de sabotage des luttes. Or, plus la classe ouvrière est déterminée à assumer les nécessités de la lutte unie au-delà des secteurs et contrôlée par les ouvriers eux-mêmes, et plus les syndicats tendront à être démasqués. La base ouvrière sur laquelle s'appuie le syndicalisme des pays industrialisés démocratiques et qui lui permet de mystifier le prolétariat se trouve chaque fois plus dans l'obligation de devoir choisir son camp. Une partie de cette base renouera alors avec le processus des années 1970 et 1980 de sortie des syndicats et de leur influence.

Des mouvements de classe de grande ampleur étaient contenus dans la perspective ouverte par Mai 68 mais, à cette époque, ils n'étaient pas encore à l'ordre du jour.

Les questions et préoccupations mises en avant durant les débats6 que nous venons de relater expriment, selon nous, la maturation des conditions subjectives qui prépare ces mouvements futurs. Nous ne pouvons qu'encourager nos lecteurs à prendre en charge de tels débats autours d'eux. Quant à nous, nous saurons toujours nous montrer disponibles pour y participer sous une forme ou une autre.

(5 mai 2008)

 

1 A Vitória da Conquista.

2 Organisation dont nous avons déjà indiqué l'existence dans certains articles de notre presse, notamment Salut à la création d'un noyau du CCI au Brésil ! ; Révolution Internationale n°38.

3 Organisation dont nous avons déjà indiqué l'existence sous le nom "Groupe de Santos" dans l'article cité dans la note précédente.

4 Extrait du document en portugais à partir duquel a été introduit le débat: Mai 68 et la perspective révolutionnaire.

5 Lire notre article Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France, Revue Internationale n° 125.

6 Toutes n'ont pu être répercutées au sein de cet article notamment lorsqu'elles tendaient à s'écartaient du thème initial. Nous voulons cependant signaler une préoccupation qui s'est exprimée à propos de la Chine concernant les perspectives de développement de la lutte de classe dans ce pays et une autre relative à la situation actuelle en Amérique latine.

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