Depuis
plusieurs années, le CCI intervient régulièrement
parmi le milieu politique qui émerge en Russie. L'article
suivant a d'abord été publié sur notre site en
langue russe. Il propose un aperçu et un bilan des discussions
récentes qui ont impliqué les principales organisations
internationalistes actives dans cette partie du monde.
C'est
à la révolution d'Octobre 1917 que la conférence
du Centre d'Etudes et de Recherche Praxis1
a consacré ses travaux à Moscou en juillet dernier. Ce
faisant, elle a fait bien plus que célébrer
l'anniversaire d'un simple événement de l'histoire
nationale russe. En offrant un cadre sérieux de discussion et
de confrontation entre courants venus de divers horizons, en
permettant à des groupes révolutionnaires d'y
présenter et d'y défendre leurs positions et
analyses, cette conférence a contribué à la
rappropriation de la plus riche et de la plus grandiose expérience
historique du prolétariat au plan international. Faisant la
preuve de son aptitude révolutionnaire, le prolétariat
détruisait l'Etat capitaliste et, unifié à
travers ses conseils ouvriers, assumait l'exercice du pouvoir
politique à l'échelle d'un immense territoire.
Un état d'esprit favorable au débat
Il
existe bien sûr de nombreuses divergences entre Praxis
et notre organisation. Pour autant, celui-ci a encore fait la preuve
qu'il est tout à fait capable d'offrir un forum pour un
débat ouvert pour tous ceux qui sont en recherche d'une
cohérence politique en phase avec leur volonté de
transformer la société, qui surgissent et se
développent en Russie depuis le début des années
1990.
Le
rejet de tout anathème et l'appel plusieurs fois lancé
au cours de la conférence par différents participants à
s'écouter mutuellement et réellement afin de se
répondre avec sérieux, tout comme la volonté
exprimée par l'ensemble des participants de séparer
les mythes, entretenus par différentes chapelles intéressées,
de la réalité et de la vérité
historiques, dépassent largement le simple partage de valeurs
communes au prolétariat.
C'est
une attitude qui contribue directement au renforcement de son combat
révolutionnaire. En tant que classe exploitée qui ne
dispose d'aucun appui matériel au sein de la société
présente, le prolétariat n'a pas d'autres armes à
sa disposition que son organisation et sa conscience. Il doit, pour
orienter son combat politique, acquérir une conscience
démystifiée de la réalité pour agir. Pour
forger celle-ci, la confrontation politiques par le débat et
la démarche fondée sur l'honnêteté
intellectuelle, la recherche de la vérité, l'examen
impartial des idées lui sont indispensables.
L'esprit
d'ouverture, la rigueur morale qui hait le mensonge,
indiscutablement présents au cours de la conférence,
ont permis des débats fraternels, l'examen des désaccords
et des divergences basé sur un véritable échange
d'arguments, où ce sont les idées et les positions
politiques qui sont discutées. Du fait que chacun pouvait se
prononcer en toute connaissance des arguments présentés,
une dynamique de clarification s'est enclenchée conduisant à
la remise en cause des préjugés les plus généralement
admis.
La
première révolution massive et consciente de l'histoire
Au
cours de la conférence, on a entendu beaucoup des arguments
répétés depuis 90 ans à propos des
bolcheviks ou de l'échec final de la révolution
démarrée en Russie. Mais l'un des résultats
les plus importants obtenu par la discussion, c'est de s'être
attaqué au plus grand mensonge du 20e
siècle et de l'Histoire, entretenu pendant des décennies
par la classe dominante du monde entier et de tous les bords,
fasciste, stalinienne ou démocratique, celui qui assimile le
régime stalinien au communisme et les bolcheviks à la
nomenklatura barbare qui a régné si longtemps en
Russie. Mensonge qui a été puissamment réactivé
au moment de l'effondrement du bloc de l'Est après 1989 et
des campagnes bourgeoises mondiales proclamant la fin de la lutte des
classes, la victoire définitive du système bourgeois
démocratique, l'inexistence d'alternative à
celui-ci.
D'emblée,
un participant a affirmé que « la
révolution en Russie est née de la crise globale de la
guerre mondiale et avait pour enjeu le changement de la société
et des bases de la vie sociale. »
Le CCI a développé qu'Octobre 1917 avait été
la réponse de la classe ouvrière à la plongée
du capitalisme dans sa décadence inaugurée par
l'éclatement de la première guerre mondiale et le
point de départ de la révolution prolétarienne
mondiale. Elle n'a pas été le reflet passif de
circonstances historiques particulières mais le produit de la
prise de conscience collective au sein des masses. C'est avec la
création des conseils ouvriers (soviets de députés
ouvriers et des soldats), organes grâce auxquels le prolétariat
forge son unité et approfondit sa conscience, que le
prolétariat s'affirme comme force politique prééminente.
La période de février à octobre 1917 montre le
processus par lequel les masses ouvrières, initialement
soumises et divisées, se transforment en une classe qui agit
comme un seul homme et se rendent aptes à se lancer dans la
révolution et la prise du pouvoir politique. L'insurrection
prolétarienne d'Octobre 17 n'avait rien d'un putsch :
elle était le produit de la volonté de l'immense
majorité de la classe ouvrière.
La
discussion a trouvé un point de convergence pour rétablir
le rôle et la nature réels des bolcheviks. Un des
participants a souligné que « les
bolcheviks et certains anarchistes à leurs côtés
étaient les seuls à avoir incarné et défendu
en toute conséquence au plan politique la perspective du
changement des bases de la vie sociale et de la société. »
Plusieurs intervenants ont souligné la profonde différence
entre l'internationalisme des bolcheviks qui se sont ardemment
battus pour l'extension de la révolution prolétarienne
dans le monde et le nationalisme du stalinisme, massacreur
d'ouvriers, pas seulement en Russie mais aussi, par exemple, en
Chine en 1927-28. Sous l'angle original de l'écologie, un
participant a évoqué l'aspect méconnu des
préoccupations pour l'environnement et les expériences
écologiques encouragées par Lénine après
l'avènement du bolchevisme.
« Toutes les tendances qui les incarnaient ont péri
dans la terreur stalinienne. »
En montrant que « le
‘productivisme' destructeur développé en URSS à
partir des années 30 n'avait rien à voir avec les
conceptions du marxisme des rapports entre l'homme et la nature ni
avec le bolchevisme, mais avait été une monstruosité
inventée par le stalinisme »,
il a conclu que « sur
ce plan-là aussi, il est nécessaire de faire une
distinction entre le bolchevisme et le stalinisme. »
Face
à l'expression de méfiance par rapport au concept de
dictature du prolétariat, au nom de laquelle pendant des
décennies le stalinisme a justifié ses crimes,
l'ouverture de la conférence à la discussion a permis
que les organisations révolutionnaires présentent leurs
principaux arguments sur la forme du pouvoir de la classe ouvrière.
Si
les camarades du KRAS2
ont affirmé récuser le terme de dictature du
prolétariat, ils ont souligné qu'ils poursuivaient le
but d'une révolution qui établisse le principe de
« chacun
selon ses moyens ».
Le délégué de l'IUPRC3
a développé que « face
à l'appareil de coercition de l'Etat, la classe ouvrière
doit développer sa violence ; la dictature du
prolétariat, c'est la dictature des conseils ouvriers, des
assemblées générales des travailleurs. Il est
impossible de s'en passer. »Pour le CCI, la
révolution russe a permis justement au mouvement ouvrier
international de tirer les leçons essentielles que le pouvoir
politique du prolétariat ne s'incarne ni dans le pouvoir de
l'Etat, ni dans celui d'un Parti. L'organe de la révolution
et de l'exercice du pouvoir de l'immense majorité
laborieuse contre la minorité bourgeoise, ce sont les conseils
ouvriers.
Les
conditions de la défaite finale et de la nature de l'URSS à
partir de la fin des années 1920 ont naturellement été
abordées. Là, il a été possible à
un certain nombre de participants de s'approprier et même de
reprendre la méthode proposée par le CCI pour qui la
révolution prolétarienne est par nature internationale
et se développe au plan universel. Contrairement aux mensonges
bourgeois, la révolution russe n'a pas dégénéré,
puis péri, en premier lieu pour des raisons intérieures,
mais du fait de son isolement, de l'échec de la révolution
prolétarienne à s'étendre internationalement.
Son sort était suspendu avant tout au succès des
insurrections ouvrières dans les autres pays du monde. Un
participant a ainsi affirmé ensuite « reconnaître
que le destin du bolchevisme aurait été différent
en cas d'extension de la révolution. »
L'un des militants du KRAS a appuyé dans le même sens
qu'« il y
a eu des moments où les potentialités de la révolution
dans le monde pouvaient se réaliser, mais la révolution
mondiale a été vaincue »
et que si « on
peut admettre le fait que par certains de leurs actes les Bolcheviks
aient produit certaines conditions de l'apparition du stalinisme,
le stalinisme ne procède pas du bolchevisme. » Le
stalinisme n'est pas le continuateur du bolchevisme et de la
révolution d'octobre : il en a été le
fossoyeur et le bourreau.
La
conférence a repoussé certaines conceptions de la
nature de l'URSS après les années 1920 (comme celle
qui en fait un exemple de despotisme asiatique ou celle qui exprime
une nostalgie pour « le
‘socialisme de caserne' qui garantissait au moins un minimum pour
tous » comme
« produit du
désarroi dans lequel la crise économique et la
dislocation de la société capitaliste en Russie
plongent la plus grande partie de la population frappée par la
misère. »
Très clairement, un militant du KRAS a argumenté que
« c'est la
bourgeoisie qui a gouverné l'URSS ; elle n'a fait que
se révéler en 1992. Les constitutions de 1936 sont
complètement bourgeoises. Ce qui fonde cette nature bourgeoise
c'est l'existence du travail salarié et de la vente de la
main d'œuvre en URSS. La nomenklatura, c'était la
bourgeoisie. »
Quelles
voies pour la lutte des classes aujourd'hui ?
Les
travaux de la conférence ont aussi naturellement fait le pont
avec la situation actuelle du prolétariat et abordé, à
propos des grèves récentes qui se sont déroulées
en Russie, les perspectives que doit se donner aujourd'hui la lutte
des classes tout comme les responsabilités qui incombent à
ses minorités organisées. Une contribution du KRAS a
constitué l'un des points forts de la conférence. La
prise de position de ces camarades s'est attachée à
dénoncer l'action anti-ouvrière des syndicats dans le
mouvement des ouvriers de Ford à Saint-Pétersbourg
contre l'allongement du temps de travail. Il est apparu clairement
une ligne de clivage entre ceux pour qui la source de la force de la
classe ouvrière et la condition de son émancipation
sont constituées par la marche vers la révolution
prolétarienne, et donc par l'auto-activité des
masses, la prise en main de la lutte par les assemblées
générales, le développement de la solidarité
active entre différents secteurs, et ceux qui veulent faire
croire que l'action syndicale est une voie possible pour la lutte,
qu'il y aurait quelque chose de bénéfique pour les
ouvriers dans une politique de réforme comme « premier
pas en avant ».
La contribution du KRAS a, à juste raison et avec le plein
soutien du CCI, mis en avant que « la
politique de réforme et de partenariat social est un leurre et
un mensonge et qu'il y a danger pour les ouvriers que de les
pousser dans ce mensonge. La lutte pour l'amélioration de
ses conditions et pour le changement de la société ne
passe pas par le trade-unionisme. Partout, les syndicats sont des
organes de la concertation sociale qui font accepter l'augmentation
du temps de travail et la baisse des salaires. Anciens ou nouveaux
syndicats mènent la même politique. »
Le
CCI a soutenu que « les
syndicats mènent une stratégie de défaite »
(KRAS), que toutes les luttes, laissées à la direction
des syndicats, ont, depuis des décennies et dans tous les
pays, été vouées à l'échec et
ont constitué des défaites cuisantes pour la classe
ouvrière. Il en est ainsi parce qu'« il
y a eu dans l'histoire un changement dans la fonction des
syndicats, un processus de dégénérescence qui a
conduit à leur intégration dans l'Etat. »
(KRAS)
La
contribution du KRAS a fortement défendu que « la
lutte des classes est imposée au prolétariat par la
bourgeoisie et que face à la classe dominante, le seul choix,
c'est ou la résignation ou la lutte. La résignation
pose le problème de la dignité humaine. »
Pour lutter, la classe ouvrière est placée devant
l'alternative : ou bien confier la direction de la lutte à
des organes syndicaux saboteurs du mouvement qui dépossèdent
les ouvriers de leur action, la détournent de son but dans des
impasses ; ou bien « l'action
directe dans les assemblées générales qui
constituent l'école du communisme, où les ouvriers
font l'apprentissage de l'action et de la pensée par
eux-mêmes, comme le défendait Lénine. »
(KRAS)
Effectivement,
la classe ouvrière n'est jamais aussi forte que lorsque
qu'elle s'organise elle-même, prend en main ses luttes et
développe sa solidarité. Seules les luttes qui, comme
le mouvement des jeunes prolétaires encore étudiants en
France au printemps 2006 l'atteste, utilisent les assemblées
générales et organisent l'extension de la lutte à
d'autres secteurs, en dehors et contre la volonté des
syndicats, sont capables de faire reculer les gouvernements et la
bourgeoisie.
Aujourd'hui,
près d'un siècle après le début de la
vague révolutionnaire mondiale des années 1920, les
expressions de la lutte des classes au plan international nous
prouvent que non seulement le prolétariat conserve son
caractère de classe révolutionnaire, mais qu'à
travers la lente maturation qui le traverse, c'est l'esprit de
1917 qui fermente à nouveau en son sein.
Svetlana,
décembre 07
1Praxis
organise des réunions publiques, des conférences et a
démarré un programme d'édition et de
publication de textes afin de faire connaître « la
grande richesse des idées radicales et alternatives (...) qui
se rattachent au socialisme démocratique et libertaire et qui
s'opposent au totalitarisme. »
Voir leur site web : victorserge.ru
2
Confédération anarcho-syndicaliste révolutionnaire
de Moscou, section de l'AIT qui a pris une position
internationaliste face aux guerres en Tchétchénie.
Site web : KRAS.FATAL.ru ;
contact : comanar@mail.ru
3
Groupe International des Collectivistes Prolétariens
Révolutionnaires. Groupe internationaliste actif en Russie et
en Ukraine. Voir sur leur site web iuprc.250free.com
leurs thèses de présentation (en anglais) « Who
we are ». Contact :
proletar@ukr.net.
Le KRAS et l'IUPRC animent depuis juillet 2004 un forum de
discussion internationaliste russe. Voir sur le site du CCI.
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