Oaxaca : les leçons d'un piège

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Durant plus de sept mois, un important mouvement social a eu lieu au Mexique, à partir d'une grève des enseignants dans la ville principale de la province, Oaxaca. Cette lutte s'est étendue rapidement à toute la population, qui soutenait les revendications des enseignants. Nous avons déjà traité dans notre presse (voir RI n° 375 et 376) de ce mouvement qui a pris de multiples formes. Aujourd'hui, les enseignants ont repris le travail, ayant subi une cuisante défaite et la pire répression. Ceux qui étaient massivement entrés en grève au mois de mai 2006 pour protester contre les conditions de travail et pour exiger l’augmentation des salaires ont été submergés par le déferlement d’organisations en tous genres, « de base », « populaires », venus apporter leur « aide » aux enseignants, comme la corde soutient le pendu. En effet, l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca (APPO), structure interclassiste formée de l’agrégat de pas moins de 365 groupes de gauche, gauchistes et syndicalistes, qui a pris la tête du mouvement, s’est appuyée sur la grève des enseignants pour mettre progressivement au second plan leurs revendications et développer les thèmes pourris de la défense de la démocratie et de la lutte contre la corruption. Elle est parvenue à focaliser la lutte autour d'une seule revendication : réclamer la démission du gouverneur de la province. Ce mouvement s’est achevé dans une répression policière brutale fin décembre, alors que la question des enseignants était totalement laissée de côté, toute la propagande des médias mexicains et internationaux ne parlant plus que de la défense des leaders de l’APPO.

De nombreux mensonges ont été répandus sur ce qu’a représenté le mouvement d’Oaxaca et sur l’APPO comme « organe révolutionnaire ». Ainsi, des idées fausses ont été propagées d’une part sur le fait que le Mexique aurait vécu une véritable période « insurrectionnelle », avec la formation de Communes, voire de soviets et, d’autre part et plus généralement, sur le fait que l’APPO, les syndicats et les organisations gauchistes représentaient réellement les intérêts de tous et qu’ils auraient employé des méthodes authentiquement prolétariennes de lutte. De telles affirmations n’ont fait qu’entretenir la confusion dans la tête des ouvriers tout au long de la lutte et ont eu pour but d’empêcher que les véritables leçons de ce mouvement ne soient tirées par la suite.

Quelles sont les véritables formes de la lutte prolétarienne ?

Certaines formes de lutte qu’on a pu voir à Oaxaca (les sit-in, les blocages de routes, les rassemblements au son des casseroles, les méga-manifs, les grèves de la faim, les affrontements avec les forces armées de l’Etat, etc.), présentées comme des moyens de pression sur l’Etat, ont été autant de moments pour pousser les ouvriers dans l’isolement et l’enfermement, puis dans l’épuisement physique et moral. Elles n’ont réussi qu’à les placer encore plus fortement dans les mains des organisations populistes, gauchistes et syndicales pour le compte de la bourgeoisie.

Quand c’est le prolétariat qui contrôle ses propres grèves, ses manifestations ont pour but de chercher la solidarité active des autres ouvriers. Ainsi, ils s’adressent aux autres centres industriels et de travail, en cherchant à fomenter les discussions et l’extension du mouvement ; cela permet le développement progressif de l’unité, la compréhension de sa propre force, la reconnaissance même de la part des travailleurs de leur être en tant que classe, enfin, le développement de la conscience. On est aux antipodes de ce qui s'est déroulé à Oaxaca où les syndicalistes, les gauchistes, les tenants des partis officiels tenaient le haut du pavé, empêchant tout développement d'une réelle expression de solidarité et d'ouverture vers d'autres secteurs et surtout blindant toute réelle réflexion en réclamant l'"éviction de "l'ennemi principal", le gouverneur Ulyses Ruiz.

Ce qui est arrivé à Oaxaca a encore été baptisé des noms de commune, soviets, insurrection. Ces termes recouvrent les formes supérieures de la lutte de la classe révolutionnaire qui se développent après de longues périodes de combat pendant lesquelles le prolétariat apprend à s’organiser massivement et arrive à prendre une conscience claire de son objectif historique. Ces trois méthodes de lutte du prolétariat sont les formes pour abattre l’Etat et instaurer la dictature du prolétariat.

Les révoltes avec formations de barricades survenues à Oaxaca ne sont qu’une insulte à ces véritables formes de lutte de la classe ouvrière. Elles ont été en partie le résultat de l’immédiatisme, mais surtout de la crapulerie politique délibérée de leurs organisateurs qui ont fait passer ces bagarres sans lendemain avec les forces de répression de l’Etat pour le nec plus ultra de la lutte des classes, pour les prémices d’une insurrection « révolutionnaire ». Les morts, les blessés et les prisonniers sont la démonstration du caractère répressif et sanguinaire de l’Etat. Mais ces morts, ces blessés, ces prisonniers sont aussi la concrétisation de l’impasse mortelle, à la fois physiquement et pour la conscience du prolétariat vers où mènent les mobilisations dévoyées par les syndicalistes et les gauchistes.

L’APPO : une arme contre soumettre la classe ouvrière

Le rôle de l’APPO a été exemplaire en ce sens. Ainsi, la dynamique et la nature d’une lutte prolétarienne se condensent dans la forme que prend la lutte et dans les objectifs qu’elle se propose. Sur ces deux plans, l’APPO a représenté une récupération du mécontentement authentique des travailleurs 1. Cette forme d’organisation n’a jamais favorisé l’indépendance politique du prolétariat, bien au contraire ; ce regroupement de syndicats, d’organisations "sociales" et populaires n’a été qu’un énorme front inter-classiste, une "union sacrée" qui a noyé la moindre expression de recherche de solidarité pour la lutte dans un océan de "leaders syndicaux et sociaux" parmi lesquels pullulaient des personnages connus pour être dévoués corps et âme à l’appareil de gauche du capitalisme.

Rappelons que l’APPO n’a pas surgi avec le mouvement des enseignants (début mai 2006) mais le 23 juin, après que se soit abattue la répression de l’Etat sur les grévistes dès le le 14 juin. L’APPO a servi à stériliser et à détourner, pour la rendre inoffensive, toute l’authentique solidarité qui se développait spontanément parmi les ouvriers et les autres couches exploitées en réaction à la brutalité avec laquelle l’Etat réprimait impunément les enseignants. Cette structure a été le couronnement d’une manœuvre pour parachever idéologiquement la répression physique qu’avaient subi les enseignants. Dès sa mise en place, les travailleurs se sont ainsi retrouvés noyés et liés à une structure qui décidait et négociait en leur nom tout en faisant croire que les décisions se prenaient "à la base". Dans la réalité, elle n’a été qu’une arme pour enfermer, contenir et contrôler l’énorme mécontentement que le capitalisme a provoqué dans cette région où la pauvreté la plus extrême et la marginalisation sont le lot quotidien de milliers d’êtres humains. Cette manœuvre s’est concrétisée immédiatement par le dévoiement de la lutte contre la misère et l’exploitation en "lutte" pour la destitution du gouverneur Ulyses Ruiz, mot d’ordre qui a servi à dévoyer les énergies vers un faux objectif et à obscurcir la conscience des véritables enjeux.

Les assemblées générales organisées par l'APPO, dont l'existence a été répercutée par les gauchistes comme une preuve du contenu révolutionnaire du mouvement d'Oaxaca du fait de «la dynamique assembléiste présente dans la région» n'ont rien été d'autre que l'expression des luttes de cliques au sein de la même APPO. Loin d'être des lieux de réflexion et de discussions ouvertes, ce sont les multiples pressions et marchandages entre les différents intérêts bourgeois que ces organisations représentent qui ont dominé et se sont imposées. Lors de ces assemblées étaient légitimés des leaders « éternels », petits chefs attachés à l’une ou l’autre des fractions bourgeoises.

Dans ce panier de crabes, au sein-même de l'APPO, le syndicat des enseignants (SNTE) et son dissident (CNTE 2) ont pu préparer la défaite totale de ceux qui étaient à l'origine du mouvement, les travailleurs de l'enseignement en vidant de leur substance la solidarité des autres secteurs ouvriers d'Oaxaca et d'ailleurs..

Le développement de la conscience, seule arme véritable contre la répression

L’arrestation des "leaders" de l’APPO a suscité d’importantes discussions sur les "prisonniers politiques" et le "que faire ?" face à la répression. Il est juste et normal que la répression de l’Etat éveille la solidarité des opprimés avec tous ceux qui sont victimes de la répression. Il est aussi légitime et juste que l’indignation s’empare de nous quand on voit la démocratie et ses flics faire valoir leur supériorité "tactique et stratégique" en écrasant des manifestants et des êtres humains qui cherchent à lutter contre l’injustice, l’exploitation et la misère. La question ne se pose pas de savoir si nous devons réagir ou "faire quelque chose". Il faut faire quelque chose, mais nous devons d’abord discuter du contenu de ce quelque chose et de comment le faire.

L’éclairage de l’histoire nous montre que le prolétariat n’a pas beaucoup de chances de victoire dans une confrontation armée directe face à la police et autres sbires de l'Etat. D'une part, les pierres et les gourdins n'ont aucune efficacité contre les tanks, les armes à feu et les gaz de combat utilisés par les forces de répression. Mais d'autre part, ce qui constitue la force essentielle de la lutte ouvrière se trouve dans la conscience qu'elle a de ses buts et des enjeux pour lesquels le prolétariat se bat. La révolution prolétarienne mondiale ne sera pas gagnée par "celui qui cogne le plus fort" ; c’est l’action massive, déterminée et surtout consciente qui donne à la classe ouvrière toute sa force. C'est pour cela que le prolétariat doit se battre sur le terrain de ses revendications propres et que sa lutte ne doit pas être délayée au milieu des revendications démocratiques ou particularistes d'autres couches exploitées (encore moins au milieu de celles des représentants de la bourgeoisie, fussent-ils de gauche ou gauchistes). Dans son combat, la classe ouvrière intègre celui pour les intérêts de l'ensemble des exploités Elle se doit en ce sens de convaincre les couches non exploiteuses et marginalisées de la nécessité de détruire le capitalisme. Cependant, c'est sans concession par rapport à leur être de classe révolutionnaire, à leur situation de classe exploitée et à leur organisation propre que les ouvriers doivent développer leurs luttes.

Les révolutionnaires ne jugent ni ne méprisent la volonté, l’honnêteté et le courage de tous ceux qui, même quand ils agissent de façon volontariste, s’affrontent au système au nom de la défense des opprimés. En réalité, la "révolte" tant exacerbée par les gauchistes et les syndicalistes les poussent à un affrontement inutile et perdu d'avance contre les forces répressives de l'Etat, en leur faisant perdre toute conscience de pourquoi et comment se battre.

C'est pourquoi le destin de millions de marginalisés dépend directement de la capacité du prolétariat à ouvrir la voie de la destruction du capitalisme. C’est encore pourquoi il n’y a pas de lutte particulière, parcellaire (pour les prisonniers, pour les minorités raciales, pour les femmes, etc.) mais une lutte globale contre le capitalisme car c'est la destruction de la domination du capital qui détruira toutes les conséquences de ce système, et que seul le prolétariat peut imposer ce rapport de force.

Oaxaca nous a montré qu’il ne suffit pas d’avoir envie de lutter, encore faut-il que cette envie soit jointe à la conscience de qui sont les ennemis à affronter, des syndicats jusqu’à l’APPO. L’identification de ces ennemis est un grand pas en avant de la prise de conscience et est un moteur pour préparer les futurs combats.

D'après Revolucion Mundial (décembre 2006)

 

1 Lire le supplément en langue espagnole de Revolución mundial no 95, daté du 18 novembre 2006.

2 Son secteur le plus « radical », la Coordination centrale de lutte (CCL), même alors qu'il n'avait pas participé à la grève des enseignants, a totalement participé au scénario en focalisant sur la création d'une nouvelle centrale syndicale sans jamais remettre en cause l'APPO, au contraire.