Le texte ci-dessous a été rédigé il y a trente
ans, mais cinquante ans après le soulèvement en Hongrie, il reste d'actualité
Vingt ans après que la révolte des ouvriers eût
secoué la Hongrie en 1956, les vautours de la bourgeoisie "célèbrent"
l’anniversaire dans leur style habituel. La presse bourgeoise traditionnelle
verse une larme nostalgique sur la résistance héroïque du "peuple
hongrois" contre les "horreurs du communisme", alors qu'à
l'autre bout du spectre politique de la bourgeoisie, les trotskistes se
souviennent nostalgiquement de l'insurrection comme d'une "révolution
politique pour l'indépendance nationale et les droits démocratiques" (New
Line, octobre 1976). Tous ces souvenirs ne décrivent que l'apparence
de la révolte, et donc masquent et distordent sa signification réelle. La
révolte de 1956 en Hongrie, comme les grèves qui ont éclaté la même année et
plus récemment en 1970 et 1976 en Pologne, ne sont pas les expressions de la
volonté du "peuple" d'Europe orientale de réformer le "communisme"
ou de réformer des "Etats ouvriers dégénérés". Elles sont le résultat
direct des contradictions insolubles du capitalisme en Europe de l'Est et dans
le monde entier.
La crise dans le bloc de l'Est, de 1948 à
1956
L'établissement de régimes staliniens d'Europe de
l'Est après la seconde guerre mondiale fut la réponse que le capital russe
faisait à l'intensification des rivalités impérialistes à l'échelle mondiale.
Le blocus de Berlin, la guerre de Corée, l'avènement de la guerre froide
exprimaient la tension incessante entre les deux géants impérialistes, la
Russie et l'Amérique, tension qui dominait le monde après la guerre. La Russie,
toujours sur la défensive à cause de la supériorité économique américaine,
était forcée de transformer les pays d'Europe de l'Est en un glacis économique
et militaire contre l'Ouest. Pour assurer la domination du capital russe sur
ces économies, l'appareil politique rigide du stalinisme devait leur être
imposé. L'étatisation totale de ces régimes était accélérée par la faiblesse de
leur économie suite à la
guerre. Mais le système stalinien fut même imposé aux pays
comme la Tchécoslovaquie, qui avaient "bénéficié" des bienfaits de la
démocratie avant la guerre.
Le caractère stalinien de ces régimes est inséparablement lié
à la domination économique de la Russie; défier l'un revient à défier l'autre.
Les événements de 1956, comme ceux de Tchécoslovaquie en 1968, montrent les
limites étroites de la "libéralisation" que le Kremlin tolère parmi
ses "satellites".
Dans les années 1948-53, la pression de la
concurrence inter-impérialiste a poussé le bloc russe à s'engager dans une
nouvelle phase d'accumulation frénétique. Industrie lourde et production
militaire ont été développées au détriment des biens de consommation et des
conditions de vie de la classe ouvrière. En plus de cela, la Russie exigeait un
énorme tribut de ses clients en termes d'échanges inégaux, de firmes de
propriété russe, etc. Ce "partenariat" brutal avait son expression
économique et militaire dans le Comecon et le Pacte de Varsovie. En termes
politiques, cette période "d'économie de siège" était accompagnée
d'une répression massive tant contre les ouvriers que contre les vieux partis
bourgeois, en plus d'une série de purges et de procès spectaculaires de dissidents
au sein de la bureaucratie elle-même; Slansky en Tchécoslovaquie, Rajk en
Hongrie, etc. Ces charades barbares étaient destinées à éradiquer toute
tendance au "Titisme" au sein des bourgeoisies nationales d'Europe de
l'Est. Le Titisme fonctionnait simplement comme une étiquette pour éviter toute
velléité centrifuge dans le sens d'une autonomie nationale de la part des
bourgeoisies locales.
La faiblesse économique du bloc russe par rapport
au bloc occidental explique pourquoi la classe ouvrière à l'Est n'a pas commencé
à bénéficier de la reconstruction d'après-guerre avant qu'elle ne soit
pratiquement achevée. Dans le but de "rattraper" les USA au niveau
militaire (le seul niveau où la Russie peut espérer rivaliser avec les USA), la
bourgeoisie du bloc russe devait maintenir des bas salaires et développer
l'industrie lourde aussi vite que possible. Dans la période 1948-53, les
conditions de vie des ouvriers partout dans le bloc de l'Est sont tombées en
dessous du niveau d'avant-guerre, mais la Russie est sortie de cette
période avec sa bombe H et ses spoutniks.
Néanmoins, de profondes tensions économiques ont
commencé à apparaître à l'intérieur du bloc lorsque les marchés du Comecon ont
atteint leur point de saturation, et lorsque la classe ouvrière a commencé à s'agiter
de façon croissante, suite à ces assauts terribles contre ses conditions de
vie. Il devenait de plus en plus nécessaire pour faire face à l'encerclement de
procéder à un lifting, et pour la Russie de s'ouvrir au marché mondial. En
Europe de l'Est, un certain relâchement de la même sorte était également
nécessaire, mais exigeait l'abandon partiel du contrôle russe sur les économies
de ses satellites.
La mort de Staline en 1953 a opportunément
coïncidé avec le besoin général du capitalisme dans le bloc russe d'un
"relâchement", tant politique qu'économique. Les conflits sociaux qui
s'étaient envenimés sous la surface éclataient maintenant ouvertement. Une
fraction "libérale" de la bureaucratie a commencé à émerger, appelant
à un abandon partiel du despotisme économique et politique et à une
réorientation de la politique étrangère. De telles mesures étaient défendues
comme le seul moyen de restaurer le profit et de maintenir le contrôle sur le
prolétariat. Cette dernière exigence était particulièrement accentuée par
l'éclatement de révoltes ouvrières massives en Allemagne de l'Est, en
Tchécoslovaquie, et même en Russie (dans l'énorme camp de travail de Vorkuta).
En Russie, la mort de Staline a été suivie de
luttes de factions qui se sont conclues par la victoire de la "clique
révisionniste" de Khrouchtchev au 20ème congrès du PCUS en 1956, où les
crimes et les excès de l'ère stalinienne ont été dénoncés devant le monde
ébahi. La nouvelle ligne annoncée par Khrouchtchev promettait un retour à la
démocratie prolétarienne, accompagnée d'un politique étrangère de
"coexistence pacifique", dans laquelle la Russie se restreindrait à
une compétition économique et idéologique avec "l’occident
capitaliste".
Dans les pays d'Europe de l'Est, la tendance
"libérale" dans la bureaucratie exprimait inévitablement une sorte
d'indépendance économique par rapport à la Russie. C'était un
problème majeur pour les "libéraux" de savoir jusqu'où ils pouvaient
sans risque pousser leurs pulsions nationalistes, mais tout d'abord, les Russes
encourageaient activement des programmes de réformes prudentes dans les pays
satellites. En Hongrie en 1953, Malenkov demande au stalinien Rakosi de céder
sa place au réformiste Imre Nagy. Nagy réclamait un ralentissement dans le
développement de l'industrie lourde, plus d'insistance sur la production de
biens de consommation, une suspension des campagnes de collectivisation dans
les campagnes, et un relâchement du contrôle sur la "culture". Durant
les quelques années qui ont suivi, la bureaucratie hongroise a été déchirée par
le conflit qui en est issu entre "conservateurs" enracinés dans la
police et la hiérarchie du parti, et les "réformateurs" qui
s'appuyaient sur les échelons inférieurs de la bureaucratie, les directeurs d'usines,
etc. En même temps, la libéralisation des arts donnait naissance à un mouvement
national d'artistes et d'intellectuels, dont l'aspiration à l'indépendance
nationale et à la "démocratie" dépassait considérablement le
programme défendu par la
fraction Nagy de la bureaucratie.
En dépit de la nature prudente de la "NEP" de Nagy,
la bourgeoisie russe a décidé très rapidement qu'il agissait à un rythme trop
précipité. En 1955, il était relevé de son poste de premier ministre et
l'impopulaire Rakosi reprenait une nouvelle fois les rênes du pouvoir. Mais les
Russes et leurs laquais avaient mis en mouvement quelque chose de difficile à
contrôler. Le mouvement de protestation des artistes, des intellectuels et des
étudiants continuait à enfler. En avril 1956, le cercle Petöfi était formé par
des étudiants "Jeunes Communistes". Officiellement groupe de
discussion culturel, il devint rapidement une sorte de "Parlement"
pour tout le mouvement d'opposition. La censure officielle de ce mouvement
n'arriva qu'à lui donner un nouvel élan.
En juin 1956, les ouvriers de Poznan en Pologne
déclenchaient une grève de masse, qui prit très vite des allures d'insurrection
locale. Bien que rapidement et brutalement réprimée, la révolte déboucha en
Pologne sur le triomphe des "réformistes" dirigés par W. Gomulka.
Comme son successeur Gierek en 1970, le "gauchiste" Gomulka
apparaissait dans son ascension vers le pouvoir comme le seul personnage
capable de maintenir le contrôle sur la classe ouvrière.
Les convulsions en Pologne ont donné un
formidable coup d'accélérateur aux développements en Hongrie. L'insurrection de
Budapest le 23 octobre a suivi une manifestation massive, organisée à l'origine
par les étudiants "en solidarité avec le peuple de Pologne". La
réponse intransigeante des autorités, qui ont traité les manifestants de
"fascistes" et de "contre-révolutionnaires", la répression
sanglante menée par l’AVO (la police secrète), et par-dessus tout, le fait que
la manifestation "étudiante" ait été renforcée par des milliers et
des milliers d'ouvriers, ont transformé la protestation pacifique exigeant des
réformes démocratiques et le retour de Nagy en insurrection armée.
Le caractère de classe de l'insurrection
hongroise
Ce n'est pas l'endroit de revoir dans tous les
détails les événements qui ont mené de l'insurrection du 23 octobre à
l'intervention finale de la Russie, qui a coûté la vie à des milliers de
personnes, en majorité de jeunes ouvriers. Nous voudrions seulement revenir sur
le caractère général de la révolte dans le but de la sortir des terribles
confusions qui l'entourent.
Comme nous l'avons vu, l'opposition à la
"vieille garde" stalinienne s'exprimait de deux manières. La première
provenait de la bourgeoisie elle-même, menée par des bureaucrates libéraux et
soutenue par des étudiants, des intellectuels et des artistes un peu plus
radicaux. Ils défendaient une forme plus démocratique et plus profitable du
capitalisme d'Etat en Hongrie. Mais "l'autre opposition" était la
résistance spontanée de la classe ouvrière à l'exploitation monstrueuse qui lui
était imposée. Et comme on a pu le voir clairement en Allemagne de l'Est et en
Pologne, cette résistance était une menace potentielle non pour une ou l'autre
fraction de la classe dominante, mais pour la survie du capitalisme elle-même.
En Hongrie, ces deux mouvements "se sont
rejoints" dans l'insurrection. Mais c'est l'intervention de la
classe ouvrière qui a transformé un mouvement de protestation en
insurrection, et c'est la contamination de l'insurrection ouvrière par toute
l'idéologie nationaliste et démocratique des intellectuels qui a affaibli
et troublé le mouvement prolétarien.
Les ouvriers ont "rejoint" le mouvement
de protestation par haine instinctive pour le régime stalinien et à cause des
conditions intolérables dans lesquelles ils étaient forcés de vivre et de
travailler. Une fois que les ouvriers eurent jeté leur poids dans le mouvement,
celui-ci prit un caractère violent et intransigeant que personne n'avait
prédit. Bien que différents éléments aient pris part au combat (étudiants, soldats,
paysans, etc.), ce sont essentiellement des jeunes travailleurs
qui, dans les premiers jours de l'insurrection, ont détruit le premier
contingent de chars russes envoyés à Budapest pour restaurer l'ordre. C'est
principalement la classe ouvrière qui a démantelé la police et
l'armée hongroises, et qui a pris les armes pour combattre la police secrète et
l'armée russe. Lorsque la seconde vague de chars russes arriva pour écraser
l'insurrection, ce sont les quartiers ouvriers qu'il a fallu mettre en ruines,
parce qu'ils étaient les principaux centres de résistance. Et même après la
restauration de "l'ordre" et l'instauration du gouvernement Kadar,
même après le massacre de milliers d'ouvriers, le prolétariat a continué à
résister en menant des luttes âpres et nombreuses.
L'expression la plus claire du caractère
prolétarien de la révolte a été l'apparition de véritables conseils ouvriers à
travers tout le pays. Nommés à l'échelle de l'usine, ces conseils faisaient le
lien de régions industrielles entières, de villes, et étaient sans aucun doute
le centre organisationnel de toute l'insurrection. Ils ont pris en charge
l'organisation de la distribution d'armes et de nourriture, la direction de la
grève générale, et dirigé la lutte armée. Dans certaines villes, ils détenaient
le commandement total et incontesté. L'apparition de ces soviets sema la
terreur parmi les capitalistes "soviétiques" et inspira
indubitablement la "sympathie" des démocraties occidentales,
cependant mal à l'aise à cause du caractère excessivement "violent"
de la révolte.
Mais chanter les louanges des luttes des ouvriers
hongrois sans analyser leurs faiblesses extrêmes et leurs confusions seraient
une trahison de nos tâches comme révolutionnaires, qui n'est pas d'applaudir
passivement les luttes du prolétariat, mais de critiquer leurs limites et de
souligner les buts généraux du mouvement de classe. Malgré le fait que les
ouvriers avaient de facto le pouvoir dans de grandes zones de la
Hongrie durant la période insurrectionnelle, la rébellion de 1956 n'était pas
une tentative consciente de la part du prolétariat de prendre le pouvoir
politique ni de bâtir une nouvelle société. C'était une révolte
spontanée, qui a échoué à devenir une révolution parce qu'il
manquait à la classe ouvrière une compréhension politique claire des buts
historiques de sa lutte.
Dans un sens immédiat, l'obstacle principal au
développement d'une conscience révolutionnaire de la part des
ouvriers hongrois était l'énorme battage de l'idéologie nationaliste et
démocratique qui leur était assénée de toutes parts. Les étudiants et les
intellectuels étaient les propagateurs les plus actifs de cette idéologie, mais
les ouvriers souffraient eux-mêmes inévitablement de toutes ces illusions. Et
donc, au lieu d'affirmer les intérêts autonomes du prolétariat
contre l'Etat capitaliste et toutes les autres classes, les conseils tendaient
à identifier la lutte des ouvriers avec la lutte "populaire" pour
réformer la machine étatique en vue de "l'indépendance nationale".
L'indépendance nationale est une utopie réactionnaire à l'époque de la
décadence capitaliste et de l'impérialisme. Au lieu d'appeler –comme les
Soviets de Russie l'avaient fait en 1917- à la destruction de l'Etat bourgeois
et à l'extension internationale de la révolution, les conseils se sont limités
à exiger le retrait des troupes russes, une "Hongrie socialiste
indépendante" sous la direction de Imre Nagy, la liberté d'expression,
l'autogestion des usines, etc. Les méthodes de lutte utilisées par les conseils
étaient implicitement révolutionnaires, exprimant la nature intrinsèquement
révolutionnaire du prolétariat. Mais les buts qu'ils ont adoptés restaient tous
dans le cadre politique et économique du capitalisme. La contradiction dans
laquelle les conseils se sont retrouvés peut être résumée dans la revendication
suivante, mise en avant par le conseil ouvrier de Miskolc: "Le
gouvernement doit proposer la formation d'un Conseil National Révolutionnaire,
basé sur les conseils ouvriers des différents départements et de Budapest, et
composé de délégués élus démocratiquement par ceux-ci. En même temps, l'ancien
Parlement doit être dissous". (Cité dans Bureaucratie et
Révolution en Europe de l'Est, de Chris Hermann, p. 161).
Le conseil de Miskolc exprime ici son hostilité
au système parlementaire bourgeois, et comme d'autres conseils, il protestait
aussi contre la réapparition des anciens partis bourgeois. De telles positions
montrent que la classe ouvrière organisée en conseils se dirige en tâtonnant
vers le pouvoir politique. Pourtant, on peut voir simultanément les terribles
conséquences de la mystification selon laquelle l’Etat stalinien, d’une façon
ou d’une autre, appartiendrait déjà à la classe ouvrière, qu’il soit ou non
"bureaucratiquement dégénéré". Cette illusion empêchait les conseils
de franchir le pas réellement crucial qui aurait fait de la révolte une
révolution prolétarienne : la destruction de toute la machine stalinienne
de l’Etat bourgeois, tant ses ailes "conservatrice" que
"libérale". Mais au lieu de franchir ce pas, les conseils ont adressé
leur revendication de dissolution du parlement et la mise sur pied d’un conseil
central des ouvriers au gouvernement de Imre Nagy, c’est-à-dire à la force
elle-même qu’ils auraient dû supprimer ! De telles illusions ne pouvaient
que conduire à l’écrasement des conseils, ou à leur intégration dans l’Etat
bourgeois. Il faut porter au crédit de la majorité des conseils ouvriers qu’ils
ont soit péri en luttant, soit se sont dissous quand ils ont vu qu’il n’y avait
plus d’espoir de développement de la lutte et qu’ils étaient condamnés à
devenir des organes d’amortissement social pour le gouvernement Kadar.
L’incapacité des ouvriers hongrois à développer
une compréhension révolutionnaire de leur situation est également apparue dans
le fait que, à notre connaissance, aucun regroupement
politique révolutionnaire n’est issu en Hongrie de ces énormes convulsions.
Comme l’écrivait Bilan, la publication de la Gauche italienne, à
propos de l’Espagne dans les années 1930, l’échec du prolétariat espagnol à
créer un parti de classe malgré la nature radicale de sa lutte était
fondamentalement l’expression du profond creux dans lequel le mouvement
prolétarien international se trouvait à ce moment-là. A
certains points de vue, la situation autour de 1956 était même pire : la
dernière des fractions communistes de gauche avait disparu, et pas seulement en
Hongrie, mais partout dans le monde, le prolétariat se retrouvait presque sans
aucune expression politique propre. Les petites voix révolutionnaires qui
peuvent avoir existé étaient facilement submergées par la clameur de ces forces
de la contre-révolution dont le rôle est de parler "au nom" de la
classe ouvrière. Les staliniens de tous les pays montraient leur nature
brutalement réactionnaire en calomniant le soulèvement ouvrier de
"conspiration" au service de Horthy ou de la CIA. Beaucoup
d’individus ont quitté les PC par dégoût à cette époque, mais les partis
eux-mêmes ont soutenu la répression sauvage des ouvriers hongrois. Qui plus
est, certains d’entre eux, conduits par le grand timonier, le Président Mao à
Pékin, ont critiqué Khrouchtchev pour ne pas avoir réprimé les ouvriers
hongrois assez sévèrement ! Les trotskistes, parce qu’ils ont claironné
leur "soutien" au soulèvement, peuvent sembler avoir été du côté des
ouvriers. Mais en caractérisant la révolte comme une "révolution
politique" pour la "démocratie ouvrière" et "l’indépendance
nationale", ils contribuent à renforcer la mystification insidieuse selon
laquelle l’Etat en Hongrie avait déjà un caractère ouvrier et devait seulement
être purgé de ses déformations bureaucratiques pour revenir entièrement aux
mains des ouvriers. Cela vaut la peine de se souvenir que même pour les
Socialistes Internationaux, qui apparemment voient la Russie comme un pays
dominé par le capitalisme d’Etat, la Russie est digne de soutien sur base du
fait qu’elle serait un "moindre mal" dans toute situation de
confrontation inter-impérialiste avec les USA. Il y a trop d’exemples du
soutien de SI à des conflits de "libération nationale" téléguidés par
la Russie pour en dresser la liste ici ; un des plus récents, toutefois,
est la MPLA en Angola. Par conséquent, leur "soutien" au soulèvement
ouvrier de Hongrie en 1956 n’est qu’un vil mélange de moralisme petit-bourgeois
et de totale duperie.
Le degré auquel les trotskistes non seulement
essaient de maintenir la lutte des ouvriers à l’intérieur du cadre de l’Etat
bourgeois, mais aussi agissent comme annexes pures et simples aux bureaucrates
"libéraux" des régimes staliniens, est exprimé de manière concise
dans la prise de position de 1956 d’Ernest Mandel, grand prêtre de la Quatrième
internationale, à propos de la victoire de la clique Gomulka en
Pologne : "La démocratie socialiste aura encore beaucoup de
batailles à remporter en Pologne, (mais) la bataille principale, celle qui a
permis à des millions d’ouvriers de s’identifier à nouveau avec l’Etat ouvrier,
est déjà gagnée" (cité par Harman, p. 108).
Depuis 1956, des analyses plus
"radicales" des événements en Hongrie ont été publiées, mais peu
rompent vraiment avec le cadre du trotskisme. Par exemple, les libertaires de Solidarity,
dans leur brochure Hongrie 56, voient la revendication de
l’autogestion ouvrière (élaborée par les syndicats hongrois !) comme le
véritable noyau révolutionnaire du soulèvement. Mais cette revendication, comme
l’appel à l’indépendance nationale et à la démocratie, n’était qu’une diversion
supplémentaire de la tâche première des ouvriers : la destruction de
l’Etat capitaliste, la saisie par les conseils, non simplement de la
production, mais du pouvoir politique.
L’absence de toute tendance communiste claire
dans les années 1950 n’était qu’un reflet de la raison historique fondamentale
de l’impasse atteinte par le soulèvement hongrois. Dans cette période, le
système capitaliste mondial traversait le long boom de la reconstruction
postérieure à la guerre, et la classe ouvrière ne s’était pas encore relevée
des défaites sanglantes qu’elle avait subies dans les années 1920, 30 et 40.
Beaucoup de fractions de la bourgeoisie se rappellent aujourd’hui avec
nostalgie des années 1950, car c’était une période où l’idéologie bourgeoise
semblait avoir conquis le contrôle absolu de la classe ouvrière, et où les
contradictions économiques du système ressemblaient à un cauchemar depuis
longtemps disparu. La crise économique et la lutte prolétarienne qui ont toutes
deux déferlé sur le bloc russe dans les années 1950 étaient limitées
aux pays de ce bloc. Les ouvriers d’Europe de l’Est se sont donc retrouvés
isolés et soumis à toutes les illusions issues d’une situation en apparence
"particulière". Avec un capitalisme occidental qui semblait aussi
prospère et libre, il n’était pas difficile pour les ouvriers du bloc de l’Est
de voir leur ennemi dans la Russie ou le stalinisme, et non dans le capitalisme
mondial. Cela explique les terribles illusions qu’avaient souvent les insurgés
sur les régimes "démocratiques" de l’Ouest. Beaucoup espéraient que
l’Ouest "leur vienne en aide" contre les Russes. Mais l’occident
avait déjà reconnu à Yalta le "droit" de la Russie d’exploiter et
d’opprimer les travailleurs des pays de l’Est, et n’avait aucun intérêt à venir
en aide à quelque chose d’aussi incontrôlable qu’un soulèvement massif
d’ouvriers. Effectivement, les "démocraties" non seulement ne sont
pas restées à l’écart ; elles ont de plus opportunément fourni au Kremlin
un écran de fumée moral pour éliminer l’insurrection en lançant leur attaque
sur le canal de Suez au moment précis où les Russes préparaient leur entrée dans
Budapest. Seuls et isolés, les ouvriers hongrois se sont battus comme des
lions, mais leur lutte était condamnée à la défaite.
Hier, aujourd’hui et demain
Le monde capitaliste n’est plus ce qu’il était
dans les années 1950. Depuis la fin des années 1960, l’ensemble du système a
sombré de plus en plus profondément dans une crise économique insoluble,
expression de la décadence historique du capitalisme. En réponse à cette crise,
une nouvelle génération de travailleurs, consolidée et renforcée par la période
de reconstruction, a ouvert une nouvelle période de lutte de classe à l’échelle
internationale. Aujourd’hui, la crise et la lutte de classe déferlent autant à
l’Ouest qu’à l’Est. A l’Est, l’avant-garde de ce mouvement a été formée par les
ouvriers polonais, dont les grèves en 1970 et 1976 ont constitué un
avertissement aux bureaucraties staliniennes partout dans le monde. Si on
compare les grèves de Pologne au soulèvement en Hongrie, on peut voir que
beaucoup des illusions des années 1950 ont commencé à perdre de leur emprise.
Les ouvriers de Pologne ne se sont pas battus comme "Polonais" mais
comme ouvriers ; et leur ennemi immédiat n’était pas "les
Russes" mais leur propre bourgeoisie ; leur objectif immédiat n’était
pas la défense de "leur" pays mais la défense de leur propre niveau
de vie. C’est cette réapparition du prolétariat international sur son terrain
de classe qui a remis la révolution communiste mondiale à l’ordre du jour de
l’histoire. Mais, bien que le soulèvement hongrois appartienne à une période dépassée
par la classe ouvrière, il contient beaucoup d’enseignements pour la classe
ouvrière actuelle dans sa lutte pour acquérir la conscience de sa mission
révolutionnaire. Au travers de ses erreurs et de ses confusions, le soulèvement
soulignait de nombreuses leçons cruciales à propos des ennemis
de la classe ouvrière : le nationalisme, l’autogestion, le stalinisme sous
toutes ses formes, la "démocratie" occidentale, etc., etc. Mais en
même temps, dans la mesure où elle a hanté la bourgeoisie de l’Est et de
l’Ouest du spectre des conseils ouvriers armés, l’insurrection
a été un héroïque signe avant-coureur du futur qui attend le prolétariat
partout dans le monde.
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