Correspondance : Théories des crises et décadence, I

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail
  • Nous publions ci-dessous un courrier que nous a fait parvenir un de nos contacts proches qui s'exprime en désaccord avec notre position sur les explications économiques de la décadence du capitalisme. Nous développons à la suite de ce courrier une réponse sur les bases de notre position sur la question. Nous publierons dans un prochain numéro la deuxième partie de cet échange de correspondance.

 Théories des crises et décadence, I

1. La méthode du Capital

a) Considérations générales

Une des critiques, considérée comme la plus pertinente, que Luxemburg fait du Capital est que, puisque c'est un travail incomplet, il est nécessairement insuffisant. Bien qu'il soit vrai que Le Capital n'est pas terminé, puisque Marx lui-même avait clairement manifesté qu'il avait l'intention de le poursuivre, ce qu'il a écrit, avec l'assistance d'Engels, est pour l'essentiel, une analyse cohérente et conséquente ([1]). Cela devient évident lorsqu'on saisit que la théorie de la crise de Marx est basée uniquement sur la baisse tendancielle du taux de profit. Ce que des critiques tels que Luxemburg ne parviennent pas à saisir est que Marx avait déjà compris les contradictions de l'accumu­lation capitaliste avant d'écrire le Capital, dans le recueil qui sera connu plus tard sous le titre Théories sur la plus-value.

En fait, soutenir que Le Capital a de sérieuses lacunes aussi importantes, comme Luxemburg le fait, c'est réduire l'analyse de Marx à une description tout au plus, plutôt qu'à une critique de l'économie politique capitaliste, c'est-à-dire tomber dans un perspective empirique. ([2]). Cela veut dire que Luxemburg ne comprend pas la nature de la méthode de présentation que Marx utilise dans le Capital. Ce qui est confirmé par son incapacité à tenir compte de la mise en garde de Marx que "il peut sembler que nous avons devant nous une construction a priori" ([3]). Elle ne peut pas saisir que Marx a choisi la méthode particulière de présentation pour le Capital de sorte que le prolétariat soit capable de découvrir, au delà du monde des apparences, du fétichisme de la marchandise que les rapports de production capitalistes créent nécessairement, que les contradictions fondamentales, le "mouvement réel peuvent être présenté de manière appropriée. " ([4])

Cette méthode "s'abstrait de tous les phénomènes superficiels les moins essentiels et en continuel changement de l'économie de marché. " ([5]). Le Capital n'est donc pas destiné à "raconter toute l'histoire du développement capitaliste" ([6]) ou de "prévoir le cours réel du développement capitaliste" ([7]) mais de "mettre à nu la dynamique de ce développement" ([8]) ; c'est­-à-dire qu'il révèle les contradictions inhérentes de l'accumulation capitaliste à partir de la perspective de la transformation révolutionnaire de la société, du point de vue de la totalité.

Le Capital ne consiste PAS dans une série de descriptions détaillant progressivement la réalité capitaliste concrète, comme une série d'agrandissements photographiques succes­sifs. Bien que les explications dans le Capital procèdent du plus abstrait et de la nature générale au plus concret et au particulier, ce n'est pas une simple progression linéaire ; c'est plutôt qu'à chaque stade, sur la base de conditions simplifiées, une analyse provisoire est faite. Au stade suivant cette analyse provisoire est étendue et concrétisée. Donc les niveaux ne se contredisent pas entre eux ou ne contredisent pas la réalité capitaliste empirique, comme il peut sembler si on ne fait que les comparer ([9]), comme le fait de façon erronée Luxemburg. Marx démonte les contradictions apparentes entre les différents niveaux de la façon suivante. D'abord il tire toute les conclusions logiques qui découlent de l'hypothèse de niveau le plus bas. Ensuite en montrant que "ces conclusions mènent à une absurdité logique " ([10]) il démontre que "l'analyse n'est cependant pas finie et doit être poursuivie " ([11]) ; c'est-à-dire que l'hypothèse précédente doit être modifiée pour lever les contradictions. Ces hypothèses modifiées définissent le niveau suivant. On trouve des exemples de cela dans le Capital, sur la transformation de la valeur des marchandises en valeur de la force de travail au chapitre 4 du vol.l, et sur la transformation des différents taux de profit dans les différentes sphères de la production en formation du taux de profit moyen au chapitre 8 du vol.3.

« L 'impossibilité de plus-value dans le chapitre 4 du volume 1, et la possibilité de taux de profit différents dans le chapitre 8 du volume 3, ne sont pas utiles comme liens nécessaires pour sa construction, mais comme preuves du contraire. Le fait que ces conclusions mènent à une absurdité logique montre que l'analyse n'est pas encore terminée et doit être poursuivie. Marx ne détermine pas l'existence de différentes taux de profit, mais au contraire, l'inadéquation de toute théorie qui est basée sur une telle prémisse. » ([12])

Ce qui est fondamental pour comprendre la méthode de Marx c'est la distinction entre la nature "interne" ou "générale" du capital ([13]) et sa réalité historique et empirique ; les "tendances générales et nécessaires" ([14]) comme distinctes des "formes de leur apparence "([15]) Ne pas voir cette différence cruciale risque de faire plonger dans l'empirisme, de faire prendre l'apparence pour laréalité. Inversement, ignorer les "liens nécessaires" entre cette nature interne et les formes de l'apparence transforme le Capital en un idéal abstrait déconnecté de la réalité.

Il n'y a rien de mystique ou de scolastique dans cette distinction ; Marx l'a clairement considérée comme vitale pour la compré­hension de l'accumulation capitaliste.

« L 'analyse scientifique de la concurrence présuppose en effet l'analvse de la nature intime du capital. C'est ainsi que le mouvement apparent des corps célestes n’est intelligible que pour celui qui connaît leur mouvement réel mais insaisissable aux sens. » ([16])

b) Les schémas de la reproduction de Marx, la crise et la baisse du taux de profit

Dans les schémas de la reproduction Marx se propose seulement d'expliquer la reproduction sociale du capital dans sa forme fondamentale ; les schémas "ne prétendent pas présenter une image concrète de la réalité capitaliste concrète. " ([17])

"Mais l'essentiel, le point important est vu clairement à partir de ces schémas de la reproduction : pour que la production s'étende et progresse solidement, des proportions données doivent exister entre les secteurs productifs : en pratique leurs proportions sont approximativement réali­sées ; elles dépendent des facteurs suivants : la composition organique du capital, le taux d'exploitation, et la proportion de plus value qui est accumulée. " ([18])

Les schémas n'ont PAS pour but de révéler la cause de la crise. La véritable cause de la crise est recherchée à un stade ultérieur de l'analyse de Marx.

"Ni la possibilité de surproduction, ni l'impossibilité de surproduction ne résulte des schémas eux-mêmes... Ce qu'il faut se rappeler c'est que ces schémas sont seulement un stade particulier, représentent un cerlain niveau d'abstraction, dans le développement de la théorie de Marx. Le processus de production et le processus de circulation, le problème de la production et de la réalisation, doivent étre vus au sein du procès total de la production capitaliste comme un tout... " ([19])

Marx explique la baisse du taux de profit comme une conséquence de l'unité de la production, de la circulation et de la distribution de capital, c'est-à-dire que "le processus de l'accumulation capitaliste connait trois moments distincts mais reliés entre eux : l'extraction de la plus value ; la réalisation de la plus-value ; la capitalisation de la plus value" ([20]) Il explique la crise capitaliste uniquement en termes de baisse du taux de profit parce que cela englobe tout le processus de l'accumulation capitaliste. Il montre que, en fin de compte, ceci provoque une crise à cause de la surproduction de capital. Bien plus, cette surproduction de capital n'est pas absolue ou permanente, mais relative à un taux de profit donné et périodique.

"Mais on produit périodiquement trop de moyens de travail et de subsistances, pour pouvoir les faire  fonctionner comme moyens d'exploitation des ouvriers à un certain taux de profit. On produit trop de marchandises pour pouvoir réaliser et reconvertir en capital neuf la valeur et la plus value qu 'elles recèlent dans les conditions de distribution et de consommation impliquées par la production capitaliste, c'est-à-dire pour accomplir ce procès sans explosions périodiques se répétant sans cesse. " ([21])

c) Le capital et l'évolution historique du capitalisme

Pour comprendre comment l'analyse incomplète et abstraite du Capital peut être appliquée à l'évolution historique il faut saisir les points suivants.

D'abord, l'analyse abstraite du Capital est applicable à toutes les phases du capitalisme :

"Les formules de Marx traitent d'un capitalisme chimiquemen tpur qui n'a jamais existé et n'existe nulle part maintenant. Précisément à cause de cela, elles ont révélé les tendances fondamentales de tout le capitalisme mais précisément du capitalisme et seulement du capitalisme. " ([22]) Bien que Trotsky fasse référence spécifiquement aux schémas de la reproduction dans le volume II du Capital, cette appréciation peut s'appliquer à l'ensemble du Capital.

Deuxièmement :

"Bien que la crise réelle doit être expliquée à partir du mouvement réel de la production capitaliste, du crédit et de la concurrence, ce sont les tendances générales du processus d'accumulation lui-même et la tendance à long terme du taux de profit à baisser qui forment la base pour cette explication. " ([23])

En dernier lieu, ce "mouvement réel de la production capitaliste, du crédit et de la concurrence" ne peut pas être réduit à de l'économie pure, mais nécessite d'être vu du point de vue de l'évolution du capitalisme comme un tout.

"De plus, la crise ne peut pas être réduite à des événements «purement économiques», bien qu'elle surgisse «purement écono­miquement», c'est-à-dire à partir des rapports sociaux de production habillés dans les formes économiques. La lutte concurrente interna­tionale, menée aussi par des moyens politiques et militaires, influence le développement économique, tout comme à son tour celui-ci donne naissance à diverses formes de concurrence. Aussi, toute crise réelle peut seulement être comprise en lien avec le développement social comme un tout. " ([24])

C'est là que réside la grande contribution de Rosa Luxemburg au marxisme. Même si sa théorie économique est sérieusement erronée, en procédant du point de vue de la totalité, Luxemburg parvient à mettre en évidence que «La politique impérialiste n'est pas l'essence d'un pays ou d'un groupe de pays. Elle est le produit de l'évolution mondiale du capitalisme à un moment donné de sa maturation. C’est un phénomène international, un tout inséparable qu'on ne peut comprendre que dans ses rapports réciproques et auquel aucun Etat ne saurait se soustraire.» ([25])

2. La nature de la décadence capitaliste et les théories des crises de Marx, Luxemburg et Grossmann

 La clé pour comprendre la décadence du capitalisme est, comme Boukharine le fait ressortir dans L'impérialisme et l'accumu­lation du capital ([26]), la formation de l'économie mondiale. Aussi la décadence du capitalisme est synonyme de création de l'économie mondiale.

"L'existence d'une économie mondiale, implique l'intensification de la division internationale du travail et de l'échange marchand au point que tout ce qui se produit dans la chaîne économique inthience directement tous les autres points. La concurrence internationale nivelle les prix et les conditions de production, et tend vers l'égalisation du taux de profit au niveau international, (même si bien sur ceci est toujours modifié par l'existence du capitalisme dans sa forme nationale). Les pays industrialises sont maintenant tellement interpénétrés en termes de commerce et d'investissement, que les crises sont un phénomène qui s'étend comme lui incendie de l'un à l'autre. Quant aux aires sous­ développées, elles n'ont pas de dynamique interne et sont totalement circonscrites par la domination formelle imposée à elles par le capitalisme. L 'existence de l'économie mondiale n'attenue pas mais plutôt intensifie les antagonismes impérialistes, et leurs conséquences sont les crises économiques mondiales et les guerres mondiales. " ([27])

Même si la création de l'économie mondiale a pour résultat le "cycle infernal de crise guerre - reconstruction - nouvelle crise... ([28]) ceci ne signifie pas que la décadence est caractérisée par un arrêt total de la croissance des forces productives. Mais plutôt que,

"Depuis le début du siècle nous avons vu un arrêt massif de la croissance des forces productives, comparée à ce qui est objectivement possible, étant donné le niveau de connaissance scientifique, de progrès technique et le niveau de prolétarisation de la société. " ([29])

Ceci est bien sûr en accord avec les grandes lignes de la décadence des sociétés de classe dans la célèbre Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique de Marx.

Pendant la période de reconstruction après la seconde guerre mondiale, beaucoup d'ouvriers, principalement dans les pays occidentaux bien sûr, ont fait l'expérience d'améliorations substantielles de leur condition matérielle, mais en aucun cas ces améliorations des conditions de vie ne peuvent être considérées comme des réformes réelles, à cause des coûts matériels qui leur sont associés. C'est-à-dire que ces améliorations ont été possibles sur la base de la destruction massive des forces productives pendant la seconde guerre mondiale et les profondes entraves à leur développement pendant la "guerre froide". Pendant la reconstruction le capitalisme détruisait à l'avance le futur de l'humanité, en même temps qu'il se préparait pour de plus grandes destructions encore dans le futur.

La réalité matérielle de la décadence donne donc tort à l'idée d'une crise finale, mortelle. Et les théories de Luxemburg et Grossmann sont indiscutablement celles de la crise mortelle car elles posent toutes les deux une limite économique absolue à l'accumulation capitaliste ; c'est-à-dire qu'elles prédisent que, enfin de compte, le capitalisme doit s'effondrer parce que l'accumulation devient littéralement impossible. En particulier, Luxemburg soutient que le capitalisme est prédisposé à la crise parce qu'il est impossible de réaliser la plus-value au sein du capitalisme ([30]) ; Grossmann que la crise se produit parce que l'accumulation capitaliste mène inévitablement à un manque absolu de plus­ value.([31])

C'est vrai que Luxemburg et Grossmann croient que, bien avant que l'accumulation capitaliste devienne impossible, l'intensi­fication de la lutte de classe résultant des difficultés économiques croissantes aura interrompu de toutes façons l'accumulation ([32]). Néanmoins, comme ils voient toujours une limite économique absolue à l'accumu­lation capitaliste, ils soutiennent que le capitalisme va s'effondrer en fin de compte quelle que soit la lutte de classe.

La croissance zéro de fait du capitalisme entre la première et la seconde guerre mondiale a semblé à l'époque confirmer à la fois les théories de Luxemburg et Grossmann puisqu'elles tendent toutes les deux à identifier la décadence du capitalisme à une crise économique permanente. Cependant, l'expansion du capitalisme après la seconde guerre mondiale est la réfutation la plus solide de ces théories. Selon Luxemburg, les marchés pré-capitalistes solvables, sans lesquels l'accumulation capitaliste est impossible, ont été globalement épuisés par la première guerre mondiale. Et il est clair qu'il y a eu depuis une destruction continuelle de ces marchés. Logiquement, la croissance capitaliste NE PEUT PAS par la suite rejoindre, encore moins surpasser, celle atteinte avant la première guerre mondiale. A la lumière de sa théorie, il est donc inexplicable que la croissance capitaliste après la seconde guerre mondiale ait atteint substantiellement de plus hauts niveaux que ceux d'avant la première guerre mondiale, même en y incluant la production capitaliste improductive, comme le CCI l'admet lui-même. Comme Grossmann partage l'idée mécaniste de Luxemburg d'une limite économique absolue à l'accumulation capitaliste, logiquement sa théorie ne peut prendre en compte l'expansion du capitalisme après la seconde guerre mondiale SEULEMENT si le capitalisme était encore un système progressiste, c'est-à-dire qu'il n'était PAS encore décadent.

L'impossibilité des réformes réelles et d'une véritable auto-détermination nationale, la nature impérialiste de toutes les nations, la montée du capitalisme d'Etat, la nature réactionnaire de toutes les fractions de la bourgeoisie et la nature mondiale de la révolution communiste ; en bref, la décadence du capitalisme, NE PEUT PAS être réduite à l'impossibilité du développement capitaliste comme l'impliquent les théories des crises de Luxemburg et Grossmann, mais "ne peut être comprise qu'en lien avec le développement social comme un tout. " ([33])

Aussi la crise permanente ne signifie PAS une crise économique permanente, c'est-à­dire que c'est seulement en rapport au "développement socialcnmme un tout "qu'on peut parler d'une crise permanente; mais c'est exactement ce que les théories des crises de Luxemburg et Grossmann impliquent.

Le cours véritable du développement capitaliste contredit les théories des crises de Luxemburg et Grossmann. La tentative de réconcilier ces théories avec l'évolution véritable du capitalisme ne peut mener qu'à des explications qui sont particulières, inconsistantes et contradictoires. En particulier, c'est une erreur flagrante de soutenir que la vision qu'il y a une limite économique absolue à l'accumulation capitaliste n'est pas une suite logique de ces théories. La vision marxiste de la décadence comme une entrave aux forces productives et la notion de limite économique absolue au capitalisme sont totalement incompatibles ; on ne peut pas souscrire de façon cohérente aux deux idées en même temps.

La distorsion du Capital par Luxemburg et Grossmann

Parce que la crise économique mondiale coïncide avec la division géographique du monde entier, il peut sembler qu'un manque de marchés extérieurs est la cause de la crise. Luxemburg prend cette apparence pour une réalité et entreprend de faire des révisions du Capital ([34]) à la lumière de sa vision empiriste. En particulier, après avoir examiné le schéma de Marx de la reproduction élargie, elle conclut que l'accumulation capitaliste donne inévitablement naissance à un excédent absolu de plus-value. ([35])

"Le problème qui semblait avoir été laissé ouvert était de savoir qui devait acheter les produits dans lesquels la plus value était contenue. Si les Secteurs 1 [moyens de production] et II [moyens de consommation] s'achètent l'un l'autre de plus en plus de moyens de production et de moyens de subsistance ce serait un mouvement circulaire sans fin duquel il ne sortirait rien. La solution residerait dans l'apparence d'acheteurs situés en dehors du capitalisme... " ([36])

"L'erreur fondamentale de Luxemburg est qu'elle prend le capitalisme total pour un capitaliste individuel. Elle sous-estime ce capitaliste total. Donc elle ne comprend pas que le processus de réalisation se produit graduellement. Pour la même raison elle décrit l'accumulation du capital comme une accumulation de capital argent. " ([37])

La confusion que fait Luxemburg entre le capitaliste total et le capitaliste individuel vient du fait qu'elle prête aux schémas de la reproduction élargie de Marx l'hypothèse de son schéma de la reproduction simple, à savoir que "le montant total de capital variable, et par conséquent aussi la consommation des ouvriers, doit rester fixe et constant. " ([38])

« Mais exclure une telle hypothèse signifie exclure la reproduction é1argie dés le début. Si, cependant, on a exclu la reproduction élargie, dès le départ comme preuve logique, il devient naturellement facile de la faire disparaître à la fin, car ici on ne traite que de la simple reproduction d'une simple erreur logique. » ([39])

Luxemburg donne l'argument incroyable que la plus value totale pour être accumulée doit correspondre à un montant égal d'argent pour que sa réalisation se produise. ([40])

"A chaque moment, la plus value totale destinée à l'accumulation apparaît dans des formes variées : dans la forme de marchan­dise, d'argent, de moyens de production et de force de travail. Donc, la plus value sous forme argent ne peut jamais être identifiée à la plus value totale. " ([41])

"De cela -comme nous le croyons- resulte la façon dont elle explique l'impérialisme. En effet, si le capitaliste total est égal au capitaliste individuel type, le premier ne peut donc, bien sûr pas être son propre consommateur. En outre, si le montant d’argent est équivalent à la valeur du nombre additionnel de marchandises, cet argent ne peut venir que du dehors (puisque c'est un non sens évident de supposer une production correspondante d'or). Finalement, si tous les capitalistes doivent réaliser leur plus value immédiatement (sans que celle-ci passe d’une poche à l'autre, ce qui est strictement interdit), ils ont besoin d'une «tierce personne», etc. " ([42])

Cependant, même si elle avait réussi â montrer qu'un excédent de plus value survient sur la base de ce schéma, elle ne prouverait RIEN parce qu'elle tirerait des conclusions qui "dériveraient d'un schéma qui n'a pas de validité objective " ([43]). C'est-à-dire que la principale erreur de Luxemburg est de penser que le schéma de Marx de la reproduction élargie est supposé décrire le capitalisme concret. ([44])

« Dans un schéma de la reproduction construit sur des valeurs différents taux de profit peuvent apparaitre dans chaque département du schéma. Il y a en réalité, cependant, une tendance pour les différents taux de profit à être égalisés à des taux moyens, une circonstance qui est déjà contenue dans le concept des prix de production. Aussi si on veut prendre le.schéma comme une base pour critiquer ou admettre la possibilité de réalisation de plus value, il faudrait d’abord le transformer en un schéma de prix [de production] » ([45])

Et ceci a la conséquence suivante :

« Si on prend en compte ce taux de profit moyen, l'argument de Rosa Luxemburg, de la disproportion perd toute valeur, puisqu'un secteur vend au dessus et l'autre en dessous de la valeur et, sur la base du prix de production, la partie indisponible de la plus value peut disparaitre. " ([46])

Superficiellement, Grossmann semblerait suivre la théorie de la baisse du taux de profit de Marx parce qu'il utilise le schéma d'Otto Bauer, qui montre une composition organique croissante du capital dans les deux secteurs de la reproduction sociale. Cependant, ce schéma fait aussi l'hypothèse d'un taux de profit fixe et constant pour les deux secteurs ; par conséquent nous avons « deux conditions qui se contredisent complètement et se neutralisent l'une l'autre » ([47]), « une impossibilité, voir une absurdite. » ([48]) (Bien que ces hypothèses aient été valables pour montrer l'erreur du prétendu problème de réalisation de Luxemburg.)

Suivant ces hypothèses, en fin de compte, "il arriverait un point où la composition organique de la composition totale est si grande et le taux du profit si petit, qu'élargir le capital constant existant absorberait toute la plus value produite. " ([49])

Dans l'analyse de Grossmann donc, la baisse du taux de profit est seulement un facteur qui accompagne, et non la cause de la crise.

« Comment un pourcentage, un pure chiffre tel que le taux de profit peut produire l’effondrement du vrai système ?... une chute du taux de profit est donc seulement un indice qui révèle la chute relative dans la masse de profit. «  ([50])

Bien que son argument soit logiquement parfait, il part de prémisses fausses. Grossmann n'est pas conscient que, en utilisant le schéma de Bauer, il commet la même erreur que lui-même et Paul Mattick critiquent correctement chez Luxemburg : il tire des conclusions d'un schéma qui n'a pas de validité objective. Car si on veut prendre le schéma de Bauer comme une base pour critiquer ou admettre la possibilité d'une sous accumulation du capital, on devrait le transformer en un schéma des prix de production. Grossmann ne parvient pas à réaliser l'importance du fait que, dans le volume III du Capital, Marx analyse la chute du taux de profit après avoir examiné la transformation des valeurs en prix de production ; à savoir que comme ces derniers sont responsables du taux de profit moyen, la tendance du capitalisme vers la crise ne peut donc pas être déduite indépendamment de ce processus. Ce que Grossmann oublie est que le schéma de Bauer, en vertu de ses deux hypothèses contradictoires, exclut de cette façon le taux de profit moyen ; et que cela annule par conséquent toutes les conclusions qu'il tire.

De plus; non seulement Grossmann part de Marx en ignorant les conséquences du taux de profit moyen, mais il fait de même avec sa vision que les capitalistes sont forcés d'accroître le capital constant à cause de la "croissance de capital requise par la technologie. " ([51]) Grossmann soutient que, "quand le taux de profit devient inférieur aux taux de croissance exigé par le progrès technique alors le capitalisme doit s'effon­drer. " ([52]) Ce concept, qui est étranger à la fois au Capital et au marxisme en général, fournit à Grossmann la principale raison de pourquoi l'accumulation capitaliste avance inévitablement vers son effondrement. Dans cette théorie, par conséquent, la chute du taux de profit n'est pas la cause de la crise, mais bien un facteur qui l'accompagne. II tire la conclusion logique que le capital est exporté parce qu'il est impossible de l'utiliser à l'intérieur, alors qu'en réalité la raison en est que les profits sont plus élevés à l'extérieur. ([53])

Les conclusions de Luxemburg et Grossmann sur la cause de la crise capitaliste et de la tendance historique de l'accumulation capitaliste sont donc dénuées de fondement, puisqu'elles découlent de schémas qui n'ont pas de validité objective. Ces schémas sont sans valeur pour une analyse de ces questions puisqu'ils sont basés sur des hypothèses qui sont absurdes historiquement et logiquement pour être résolues.

Ces théories erronées des crises proviennent de visions fragmentaires et unilatérales de l'accumulation capitaliste. Alors que Marx explique que la crise surgit de l'unité de la production, de la circulation et de la distribution de capital, Luxemburg et Grossmann séparent, respectivement, la circulation de capital et la production de capital du processus de production capitaliste comme un tout.

La révision des théories économiques de Marx par Luxemburg est plus grossière et plus extrême que celle de Grossmann. Elle est plus grossière à cause des erreurs élémentaires qu'elle commet sur l'accumulation capita­liste ; elle est plus extrême parce qu'elle voit l'obstacle fondamental à l'accumulation capitaliste en dehors de l'économie capitaliste alors que Grossmann est lui au moins d'accord avec Marx que la « véritable barrière de la production capitaliste c'est le capital lui­-même. "([54]) Bien que Luxcmburg succombe à l'empirisme dans son explication des contradictions de l'accumulation capitaliste, elle suit la méthode marxiste dans l'analyse du développement historique du capitalisme du point de vue du système capitaliste comme un tout. Plutôt que l'empirisme, l'interpré­tation de Grossmann de la crise capitaliste reflète une perspective idéaliste. Il soutient que la véritable cause de la crise capitaliste est l'image réfléchie de ce qu'elle semble être : la crise apparaît comme une surproduction de marchandises, c'est-à-dire un excédent absolu de plus value, donc la crise est effectivement due a un manque absolu de plus value. C'est vrai que Grossmann perçoit quelque peu la méthode du Capital mais cette perception est utilisée pour justifier sa vision idéaliste du capitalisme.

Seul Le Capital de Marx explique les contradictions fondamentales de l'accumulation capitaliste et donc les fondements économiques de l'ascendance et de la décadence capitalistes.

Conséquences politiques

"Nous vouloins dire que toute erreur au niveau des théories économiques tend à renforcer les erreurs découlant de l’ensemble des théories politiques d'un groupe. Toute incohérence dans les analyses d’un groupe peut ouvrir la porte à des confusions plus générales ; mais nous ne considérons pas qu'il y a des fatalités irrévocables... une analyse des fondements economiques de la décadence fait partie d'un point de vue prolétarien plus large, un point de vue qui exige un engagement actif pour 'changer le monde'... les conclusions politiques défendues par les révolutionnaires ne découlent pas de façon mécanique d'une analyse particulière des théories économiques... " ([55])

A partir de là, je tire les conclusions suivantes :

La principale force des analyses de l'impérialisme de Boukharine ([56]), Luxem­burg, Bilan, Paul Mattick ([57]), la FFGC et le CCI est la reconnaissance de la nature globale de la décadence capitaliste. Réciproquement, la principale faiblesse des analyses de l'impérialisme de Pannekoek, Lénine, des bordiguistes et du BIPR est leur tendance, à des degrés divers, à voir le développement capitaliste du point de vue de chaque Etat pris isolément, de voir l'économie mondiale plus comme une somme d'économies nationales séparées, en d'autres termes, leurs analyses de l'impérialisme sont partiellement influencées par la théorie mécaniste erronée des stades de la Social-démocratie.

Les théorie économiques déficientes de Luxemburg entraînent une tendance à voir une différence absolue au lieu d'une différence qualitative entre le capitalisme ascendant et le capitalisme décadent. C'est parce que dans sa théorie de l'épuisement des marchés pré­capitalistes il y a logiquement un obstacle infranchissable à l'accumulation capitaliste. Le CCI, par exemple, trouve parfois difficile de "voir que les tendances qui ont provoqué la décadence capitaliste ne se sont pas simplement arrêtées au débat de la première guerre mondiale. " ([58])

La théorie des crises de Grossman est d'accord avec celle de Luxemburg qu'il y a une limite absolue à l'accumulation capitaliste. Mais comme cette théorie soutient que cette limite absolue est entièrement due aux facteurs capitalistes internes, alors ce qu'impliquc logiquement l'expansion du capitalisme après la seconde guerre mondiale est que le capitalisme était encore dans sa période ascendante. En conséquence sa théorie entraîne une tendance à voir plutôt des différences quantitatives entre capitalisme ascendant et décadent.

Toutefois, plus que tout autre chose c'est la rigueur et la cohérence du programme politique du courant qui est l'influence déterminante sur la clarté et la pertinence des analyses. Aussi les théories économiques déticientes du CCI ont beaucoup moins d'effet défavorable sur la clarté de ses analyses qu'elles en auraient autrement, à cause de la force de son programme politique, un programmc qui tire toutes les conséquences de la décadence capitaliste.

A l'invcrse, c'est le programme politique du BIPR et, à un plus haut degré, des bordiguistes, qui contient des incohérences, des ambiguïtés et des erreurs. Ces faiblesses reflètent l'incapacité du premier courant à tirer toutes les conséquences de la décadence ([59]) et des derniers à reconnaître que le capitalisme comme système global est complètement décadent([60]). Ces courants, particulièrement les bordiguistes, tendent par conséquent aussi à voir plutôt des différences quantitatives entre capitalisme ascendant et décadent.

CA.

 

Note de la rédaction : lorsque nous n'avons pas trouvé la version des textes cités en français, la traduction de l'anglais en a été assurée par nos soins.

 



[1] Marx a eu des positions contradictoires sur le moment de l'entrée en décadence. On trouve quelques prises de positions qui suggèrent qu'il croyait que les crises de son époque étaient les crises mortelles du capitalisme. D'autres qui suggèrent qu'il croyait qu'il faudrait encore des décennies. Il a aussi pensé que les travailleurs, pourraient arriver au pouvoir pacifiquement dans un petit nombre de pays. Mais ceci ne diminue en rien la validité de sa méthode ; la méthode dc Marx transcende les limitations du Marx révolutionnaire du 19° siècle.

[2] Rosa Luxemburg, l’Accumulation du capital, Critique des critiques, publiée avec N.Boukharine, Impérialisme et accumulation du capital, trad., en anglais Rudolph Wichmann, Monthly Review Press, New York (1972).

[3] Karl Marx, Le Capital, Vol I, trad. en anglais Ben Fowkes, Penguin Books, Harmondsworth (1976), p. 102.

[4] Ibid.

[5] Paul Mattick, Value and capital, Marxism : Last refuge of the bourgeoisie, Merlin Press, London (c.1983), p.74

[6] Ibid., p.75

[7] Ibid., p.94.

[8] Ibid.,p.74.

[9] Henryk Grossmann, The law of accumulation and breakdowu of the capitalist system ; being also a theory of crisie, translated and abridged by Jainus Banaji, Pluto Press, London (1992) and I.I.Rubin, Essays on Marx's theory of Value, Black and Rose Books, Montreal (1975).

[10] I.I.Rubin,op.cit.,p.248.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Roman Rosdolsky, "Appendix II: Methodological comments on Rosa Lusemburg", The making of Marx's capital, Pluto Press, London (1980), pp. 61-72.

[14] Marx, op.cit., p.433.

[15] Ibid. p.433.

[16] Le Capital, Livre I, 4° section, chap.XII, Ed. La Pléiade, p.853.

[17] H.Grosmann, quoted in Paul Mattick, "Luxemburg verss Lenin ", Anti bolshevik communism, Merlin Press, London (1978), p.37.

[18] Anton Pannekoek, "The theorie of the collaps of capitalism” , Capital and Class I, London (spring 1977), p.64.

[19] David S. Yaffe, "The marxian theory of crisis, capital and the state", Economy and society, vol.2., n° 2, p.210.

[20] « Correspondance : satured market and decadence”, Internationalism 20, p.19.

 

[21] Karl Marx, Le Capital Livre 3, Chap. XV, Editions sociales, 1976.

[22] Leon Trotsky, quoted in Raya Dunayevskaya, Marxism and freedom : From 1976 Until today, Photo Press (1975 ), p. 132.

[23] D.S. Yaffe, op.cit. , p.204.

[24] Paul Mattick, "Marx’s crisis theory » ,Economic crisis and crisis theory, Merlin Press, London (1981), p.76.

[25] Rosa Luxemburg, La crise de la social­-démocratie, Brochure de Junius.

[26] Boukharine, L'impérialisme et l'accumulation du capital, EDI, Paris 1977.

[27] "La signification de la décadence ", Révolu­tionary Perspectives 10 (Old series), p.12.

[28] Plate-forme du CCI.

[29] RP 10, op.cit.

[30] Rosa Luxemburg. Ibid.

[31] op.cit., p.20.

[32] Rosa Luxemburg, op.cit., p.146-147. H.Grossmann, cité dans l'introduction de Tony Kennedy. Henryk Grossmann, op.cit., p.20.

[33] Paul Mattick, “Marx’s crisis theory”. op.cit. p.76.

[34] Rosa Luxemburg est restée une révolutionnaire marxiste malgré ses distorsions des théories économiques de Marx.

[35] « The accumulation of contradiction (ou les conséquences économiques de Rosa Luxemburg) » . RP 6 (Old series ), pp.5-27.

[36] Pannekoek,op.cit.p.64.

[37] N.Boukharine, Impérialisme et..., p.201-202

[38] Paul Sweezy,The theory of capitalist developement : Principles of marxian political economy, Monthly review press, New York (1964), p.20.

[39] Boukharine,op.cit.,p.166.

[40] Revolutionary Perspective 6(Old serie).op.cit., p. 15.

[41] Boukharine, op.cit. p. 180.

[42] Ibid., p.202.

[43] Paul Mattick, “Luxemburg versus Lenin”, Anti bolshevik conununism. Merlin press,( 1978). p.38. 44.

[44] Ibid. p.37.

[45] Henryk Grossmann, quoted in Paul Mattick, op.cit., p.37.

[46] Paul Mattick, op.cit. p.38

[47] Rosa Luxemburg, op.cit. p.99.

[48] Paul Mattick, "The permanent crisis , Council correspondence, Nov. 1934, n°2. New Essay,. vol.1, 1934-35? Greenwood Reprint Corporation, Westport. Connecticut ( 1970), p.6.

[49] « The economic foundations of  capitalist decadence”, RP 2 (Old séries), p.27.

[50] Grossmann,op.cit.,p.103.

[51] Pannekoek, op.cit., p.69.

[52] Ibid. p.69.

[53] Ibib., p.73

[54] Karl Marx, Capital, vol III, p.358.

[55] « Marxisme et théories des crises », International Review 13, p.35.

[56] Avant sa dégénérescence politique au début des années 1920, comme cela est déjà évident dans Impérialisme et accumulation du capital.

[57] Pendant la "guerre froide", l'analyse de Mattick a été obscurcie par des ambiguités et des inconsistances.

[58] « Les bases matérielles de l'impérialisme : une brève réponse au CCI » , International Communist Review      13, p. 13.

[59] Le BIPR tente de justifier cela par leur argumcnt de l' "autonomie"des tactiques à partir du programme politique comme dans le Préambule à ses « Thèses sur la tactique communiste dans la périphérie du capitalisme », International Communist 16.

[60] Le dogme de « l’invariance du programme ».