1917, la révolution russe : l'insurrection d'Octobre, une victoire des masses ouvrières

Dans la série Russie 1917

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L’année en cours nous rappelle que l'histoire n'est pas l'affaire des professeurs d'université mais une question de classe sociale, une question politique d'une importance vitale pour le prolétariat.  L'objectif principal que s'est fixé la bourgeoisie en 1997 est d'imposer à la classe ouvrière sa propre version falsifiée de l'histoire du 20e siècle.  A cette fin, elle braque ses projecteurs sur l'holocauste de la deuxième guerre mondiale et sur la révolution d'octobre, en cherchant à faire un lien entre ces deux événements.  Ces deux moments, qui symbolisent les deux forces antagoniques dont le conflit a en grande partie déterminé l'évolution de ce siècle, la barbarie du capitalisme décadent et la lutte progressiste, révolutionnaire du prolétariat, sont présentés par la propagande bourgeoise comme le fruit commun des « idéologies totalitaires » et sont rendus « conjointement responsables » de la guerre, du militarisme et de la terreur de ces quatre-vingt dernières années.  Alors que, durant cet été, c'était « l'affaire de l'or des nazis » qui visait à la fois les rivaux actuels des Etats-Unis ou ceux qui contestent leur autorité (comme la Suisse) et sur le plan idéologique le prolétariat mondial (propagande militariste, antifascisme démocratique bourgeois), durant cet automne, la bourgeoisie profite du 80e anniversaire de la révolution russe pour faire passer le message suivant : si le national-socialisme a mené à Auschwitz, le socialisme de Marx, qui a inspiré la révolution ouvrière de 1917, a conduit aussi sûrement au goulag, à la grande terreur sous Staline et à la « guerre froide » après 1945.

Avec cette attaque contre la révolution d'octobre, nos exploiteurs visent à renforcer le recul actuel de la conscience prolétarienne qu'ils ont imposé après 1989 avec l'utilisation intensive de l'énorme mensonge selon lequel la chute des régimes staliniens contre-révolutionnaires représentait « la fin du marxisme» et la «faillite du communisme ». Mais aujourd'hui, la bourgeoisie veut aller encore plus loin dans le discrédit de la révolution prolétarienne et de l'avant-garde marxiste en les associant non seulement au stalinisme mais aussi au fascisme.  C'est pourquoi l'année 1997 a commencé, dans un pays capitaliste aussi central que la France, avec la première campagne médiatique depuis un demi-siècle attaquant directement la Gauche communiste internationaliste.  Elle a cherché à présenter cette dernière comme ayant collaboré avec le fascisme en déformant sa position internationaliste, contre tous les camps impérialistes pendant la deuxième guerre mondiale.  Aujourd'hui, parce qu'elle est confrontée à la banqueroute de son système pourrissant, c'est le programme même, la mémoire historique et la conscience du prolétariat que la bourgeoisie veut éradiquer de la surface de la terre.  Par dessus tout, elle veut détruire la mémoire de l'octobre prolétarien la première prise du pouvoir par une classe exploitée dans l'histoire de l'humanité.

Un faux respect pour la révolution de février, une haine véritable pour celle d'octobre

Comme après la chute du mur de Berlin, la campagne actuelle de la bourgeoisie n'est pas une charge sans discernement contre tout ce que représentait la révolution russe.  Au contraire, certains historiens à la solde du capital sont pleins d'éloges hypocrites pour « l'initiative » et même « l'élan révolutionnaire » des ouvriers et de leurs organes de lutte de masse, les conseils ouvriers.  Ils sont débordants de compréhension pour le désespoir des ouvriers, des soldats et des paysans confrontés aux épreuves de la « grande guerre ». Avant tout, ils se présentent comme les défenseurs de la « vraie révolution russe » contre sa prétendue destruction par les bolcheviks.  En d'autres termes, au centre des attaques de la bourgeoisie contre la révolution russe, il y a l'opposition entre février et octobre 1917, l'opposition entre le début et la conclusion de la lutte pour le pouvoir qui est l'essence de toute grande révolution.

Quand elle rappelle le caractère explosif, massif et spontané des luttes qui commencent en février 1917, c'est à dire les grèves de masse, les millions de gens qui occupent la rue, les explosions d'euphorie publique et jusqu’au fait que Lénine lui même déclarait que la Russie de cette époque était le pays le plus libre sur la terre, la bourgeoisie lui oppose les événements d'octobre dans lesquels il y avait peu de spontanéité, où les événements étaient planifiés à l'avance, sans aucune grève, sans manifestation de rues ni assemblée de masse pendant l'insurrection, quand le pouvoir a été pris grâce à l'action de quelques milliers d'hommes en armes dans la capitale, sous le commandement d'un comité révolutionnaire, directement inspiré par le parti bolchevik.  Ainsi, elle déclare: est ce que cela ne prouve pas qu'Octobre n'était rien d'autre qu'un putsch bolchevik ? Un putsch contre la majorité de la population, contre la classe ouvrière, contre l'histoire, contre la nature humaine même ? Et tout cela, nous dit-on, est la conséquence d'une « folle utopie marxiste » qui ne pouvait survivre que par la terreur, conduisant directement au stalinisme.

Selon la classe dominante, le prolétariat en, 1917 ne voulait rien de plus que ce que le régime de février lui avait promis: une « démocratie parlementaire », avec l'engagement de « respecter les droits de l'homme », et un gouvernement qui, tout en continuant la guerre, s'était déclaré lui même « en faveur » d'une paix rapide « sans annexion ». En d'autres termes, la bourgeoisie veut nous faire croire que le prolétariat russe se battait pour obtenir la même situation misérable que celle que le prolétariat moderne subit aujourd'hui ! Si le régime de février n'avait pas été renversé en octobre, nous assurent-ils, la Russie serait aujourd'hui un pays aussi puissant et « prospère » que les Etats-Unis et le développement du « capitalisme du 20e siècle aurait été pacifique ».

Ce qu'exprime réellement cette hypocrite défense du caractère « spontané » des événements de février, ç'est la haine et la peur de la révolution d’octobre chez les exploiteurs de tous les pays.  La spontanéité de la grève de masse, le rassemblement de tout le prolétariat dans les rues et les assemblées générales, la formation des conseils ouvriers dans le feu de la lutte sont des moments essentiels de la lutte d'émancipation de la classe ouvrière. « Que la spontanéité d'un mouvement soit un indice de sa profonde pénétration dans les masses, de la solidité de ses racines, de l'impossibilité qu'il y aurait à l'écarter, voilà qui est certain » comme le remarquait Lénine ([1]). Mais tant que la bourgeoisie reste la classe dominante, tant que les armes politiques et répressives de l'Etat capitaliste restent intactes, il lui est toujours possible de bloquer, neutraliser et dissoudre celles de son ennemi de classe.  Les conseils ouvriers, ces puissants instruments de la lutte ouvrière qui surgissent plus ou moins spontanément, ne sont néanmoins pas la seule ni nécessairement la plus haute expression de la révolution prolétarienne.  Ils prédominent dans les premières étapes du processus révolutionnaire.  La bourgeoisie contre-révolutionnaire les porte justement aux nues précisément pour faire passer le début de la révolution pour son point culminant, pour son point d'arrivée, parce qu'elle sait qu'il est plus facile de détruire une révolution qui s'arrête à mi-chemin.

Mais la révolution russe ne s'est pas arrêtée à mi-chemin.  En allant jusqu'au bout, en achevant ce qu'avait commencé février 1917, elle a été la confirmation de la capacité de la classe ouvrière à construire patiemment, consciemment, collectivement, donc pas seulement « spontanément » mais de façon délibérée, planifiée, stratégique, les instruments dont elle a besoin pour s'emparer du pouvoir : son parti de classe marxiste, ses conseils ouvriers galvanisés par un programme de classe et une réelle volonté de diriger la société, ainsi que les instruments spécifiques et la stratégie de l'insurrection prolétarienne.  C'est l'unité entre la lutte politique de masse et la prise militaire du pouvoir, entre le spontané et le planifié, entre les conseils ouvriers et le parti de classe, entre l'action de millions d'ouvriers et celles d'audacieuses minorités d'avant-garde de la classe qui constitue l'essence de la révolution prolétarienne.  C'est cette unité que la bourgeoisie aujourd'hui vise à détruire avec ses calomnies contre le bolchevisme et l'insurrection d'octobre.

La destruction de l'Etat bourgeois, le renversement de la domination de la classe bourgeoise, le début de la révolution mondiale, c'est ce qu'a été la gigantesque réalisation d'octobre 1917, c'est à dire le chapitre le plus important, le plus conscient et le plus audacieux de l'histoire de l'humanité à ce jour.  Octobre a fait voler en éclats des siècles de servitude engendrée par la société de classes, démontrant qu'avec le prolétariat il existe, pour la première fois dans l'histoire, une classe qui est tout à la fois exploitée et révolutionnaire.  Une classe qui est capable de diriger la société, d'abolir la domination de classe, de libérer l'humanité de son enchaînement « préhistorique » à des forces sociales aveugles.  C'est la véritable raison pour laquelle la classe dominante à ce jour, et aujourd'hui plus que jamais, déverse ses tombereaux de mensonges et de calomnies sur l'octobre rouge, l'événement «le plus haï» de l'histoire moderne mais qui est en fait l'orgueil de la classe prolétarienne consciente.  Nous voulons démontrer que l'insurrection d'octobre, que les écrivailleurs, prostitués du capital, appellent un «putsch», était le point culminant, non seulement de la révolution russe, mais de toute la lutte de notre classe jusqu'à aujourd'hui.  Comme Lénine l'écrivait en 1917 : « La haine sauvage que nous porte la bourgeoisie illustre de la façon la plus concrète cette vérité que nous montrons correctement au peuple les voies et moyens qui permettront de mettre fin à la domination de la bourgeoisie. » ([2])

  • « La crise est mûre »

Le 10 octobre 1917, Lénine, l'homme le plus recherché dans le pays, pourchassé par la police dans tous les coins de la Russie, se présenta à l'assemblée du Comité central du parti bolchevik qui se tenait à Petrograd, déguisé avec une perruque et des lunettes, et proposa la résolution suivante écrite sur une page de cahier d'écolier

« Le Comité Central reconnaît que la situation internationale de la révolution russe (la mutinerie de la flotte en Allemagne, manifestation extrême de la croissance de la révolution socialiste mondiale dans toute l’Europe ; et, par ailleurs, la menace de voir la paix impérialiste étouffer la révolution en Russie), - de même que la situation militaire (décision indubitable de la bourgeoisie russe et de Kerensky et consorts, de livrer Petrograd aux Allemands), - de même que l'obtention par le parti prolétarien de la majorité aux Soviets, - tout cela, lié au soulèvement paysan et au changement d'attitude du peuple qui fait confiance à notre parti (élections de Moscou) et enfin la préparation manifeste d'une nouvelle aventure Kornilov (retrait des troupes de Petrograd, transfert des cosaques à Petrograd, encerclement de Minsk par les cosaques, etc.) - tout cela met l'insurrection armée à l'ordre du jour. Considérant donc que l'insurrection armée est inévitable et tout à fait mûre, le Comité Central propose à toutes les organisations du Parti de  déterminer leur attitude en fonction de cet état de chose, d’examiner et de résoudre de ce point de vue toutes les questions pratiques (congrès des soviets de la région nord, retrait des troupes de Petrograd, actions à réaliser à Moscou et à Minsk, etc.). » ([3])

Quatre mois avant exactement, le parti bolchevik avait délibérément freiné l'élan combatif des ouvriers de Petrograd.  Ceux-ci avaient été provoqués par les classes dominantes en vue d'être amenés à une confrontation prématurée et isolée avec l'Etat.  Une telle situation aurait certainement conduit à la décapitation du prolétariat russe dans la capitale et son parti de classe aurait été décimé (voir la Revue Internationale n° 90 sur « les journées de juillet »).  Le Parti qui depuis avait surmonté ses hésitations internes, s'engageait fermement, comme l'écrivait Lénine dans son fameux article « La crise est mûre », à mobiliser toutes les forces pour inculquer aux ouvriers et aux soldats l’idée de l'absolue nécessité d'une lutte acharnée, ultime, décisive pour le renversement du gouvernement de Kerensky ». Le 29 septembre, il déclarait: «La crise est mûre.  Tout l'honneur du parti bolchevik est enjeu.  Tout l'avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est en jeu. »

Ce qui explique cette nouvelle attitude du parti, complètement différente en octobre par rapport à celle de juillet, est contenu dans la résolution citée plus haut, c'est l'audace et la brillante clarté du marxisme.  Le point de départ, comme toujours pour le marxisme, c'est l'analyse de la situation internationale, l'évaluation du rapport de forces entre les classes et les besoins du prolétariat mondial.  La résolution souligne que, à la différence de juillet 1917, le prolétariat russe n'est plus seul, que la révolution mondiale a commencé dans les pays centraux du capitalisme. « La montée de la révolution mondiale est incontestable.  L'explosion de révolte des ouvriers tchèques a été étouffée avec une cruauté incroyable, qui témoigne de la panique du gouvernement.  En Italie, on en est arrivé aussi à une explosion des masses à Turin.  Mais le fait le plus important est la mutinerie de la flotte allemande. » ([4]) Il est de la responsabilité de la classe ouvrière russe, non seulement de saisir l'opportunité de rompre l'isolement international imposé jusque là par la guerre mondiale mais, par dessus tout, de propager en retour les flammes de l'insurrection en Europe de l'ouest en commençant la révolution mondiale.

Contre la minorité de son propre parti qui faisait encore écho à l'argumentation pseudo-marxiste, contre-révolutionnaire des mencheviks selon laquelle la révolution devait commencer dans un pays plus avancé, Lénine montrait que les conditions en Allemagne étaient en fait beaucoup plus difficiles qu'en Russie et que la réelle signification de l'insurrection en Russie résidait dans le fait qu'elle aiderait au surgissement de la révolution en Allemagne: « ... dans des conditions pénibles, infernales, avec le seul Liebknecht (enfermé au bagne, par surcroît), sans journaux, sans liberté de réunions, sans Soviets, au milieu de l'hostilité incroyable de toutes les classes de la population -jusqu'au dernier paysan aisé - à l'égard de l’idée de l'internationalisme, malgré l'organisation supérieure de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisie impérialiste, les Allemands, c'est-à-dire les révolutionnaires internationalistes allemands, les ouvriers portant la vareuse de matelot, ont déclenché une mutinerie de  la flotte, alors qu'ils n'avaient peut-être qu'une chance sur cent.  Et nous qui avons des dizaines de journaux, la liberté de réunion, qui avons la majorité dans les Soviets, nous qui en comparaison des internationalistes prolétariens du monde entier avons les meilleures conditions, nous refuserions de soutenir par notre insurrection les révolutionnaires allemands.  Nous sonnerions comme les Scheidemann et les Renaudel : le plus sage est de ne pas nous soulever car si on nous fusille tous autant que nous sommes, le monde perdra avec nous des internationalistes d'une si belle trempe, si sensés, si parfaits !! Prouvons notre bon sens. Adoptons une résolution de sympathie à l'égard des insurgés allemands et renonçons à l'insurrection en Russie.  Ce sera de l'internationalisme véritable, d'esprit rassis. » ([5])

Ce point de vue et la méthode internationaliste, à l'opposé exact de la vision bourgeoise-nationaliste du stalinisme qui s'est développée à partir de la contre-révolution qui a suivi, n'appartenaient pas exclusivement au parti bolchevik à cette époque, mais c'était le lot commun des ouvriers évolués de Russie à l'éducation politique marxiste.  Ainsi, au début d'Octobre, les marins révolutionnaires de la flotte de la Baltique lançaient aux quatre coins de la terre, sur les radios de leurs bateaux, l'appel suivant : « Dans ce moment où les vagues sont rougies du sang de nos frères, nous faisons entendre notre voix : ... Peuples opprimés du monde entier, brandissez le drapeau de la révolte ! » Cependant, l'évaluation à l'échelle du monde du rapport de forces entre les classes par les bolcheviks ne se limitait pas à examiner l'état du prolétariat international mais exprimait aussi une vision claire de la situation globale de la classe ennemie.  En s'appuyant toujours sur une profonde connaissance de l'histoire du mouvement ouvrier, les bolcheviks savaient très bien, avec l'exemple de la Commune de Paris de 1871, que la bourgeoisie impérialiste, même en pleine guerre mondiale, unirait ses forces contre la révolution.

« L'inaction complète de la flotte an glaise en général, et des sous-marins anglais lors de la prise de l'île d'Oesel par les allemands, si on la rapproche du plan du gouvernement de se transporter de Petrograd à Moscou, ne démontre-t-elle pas qu'un complot a été tramé entre les impérialiste russes et anglais, entre Kerenski et les capitaliste anglo-français pour livrer Petrograd aux Allemands et pour étouffer par ce moyen la révolution russe ? » demande Lénine, qui ajoute: « La résolution de la section des soldats du Soviet de Petrograd contre le départ du gouvernement a montré que, parmi les soldats aussi, la conviction mûrit qu'il existe un complot Kerenski. » ([6]) En Août, sous Kerenski et Kornilov, Riga la révolutionnaire avait déjà été livrée aux griffes de l'empereur Guillaume II.  Les premières rumeurs d'une éventuelle paix séparée entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne contre la révolution russe inquiétaient Lénine.  Le but des bolcheviks ce n'était pas la « paix » mais la révolution car ils savaient, en vrais marxistes qu’un cessez-le-feu capitaliste ne pouvait être qu’un entracte entre deux guerres mondiales. C ‘est cette vision pénétrante, communiste de l'inévitable enfoncement dans la barbarie que le capitalisme décadent, en faillite historique réservait à l'humanité qui poussait alors le bolchevisme à une course contre la montre pour en finir avec la guerre avec des moyens prolétariens, révolutionnaires.  En même temps, les capitalistes commençaient partout à saboter systématiquement la production afin de discréditer la révolution.  Toutefois, tous ces événements contribuaient aussi à détruire enfin, aux yeux des ouvriers, le mythe patriotique de la « défense nationale » selon lequel la bourgeoisie et le prolétariat d'une même nation auraient un intérêt commun à repousser « l'agresseur » étranger.  Cela explique aussi pourquoi en octobre, le soucis des travailleurs n’était plus de déclencher des grèves massives ais de garder la production en marche face au démembrement de ses « propres » usines par la bourgeoisie.

Parmi les facteurs qui ont été décisifs pour pousser la classe ouvrière à l'insurrection, il y a le fait que la révolution était menacée par de nouvelles attaques contre-révolutionnaires mais aussi que les ouvriers, en particulier dans les principaux soviets, soutenaient fermement les bolcheviks.  Ces deux facteurs étaient le résultat direct de la plus importante confrontation de masse entre bourgeoisie et prolétariat entre juillet et octobre 1917 : le putsch de Kornilov en août.  Le prolétariat, sous la direction des bolcheviks, avait arrêté la marche de Kornilov sur la capitale, principalement en défaisant ses troupes, en sabotant ses systèmes de transport et sa logistique grâce aux ouvriers des chemins de fer, de la poste et d'autres secteurs.  Au cours de cette action, pendant laquelle les soviets avaient repris vie en tant qu’organisation révolutionnaire de toute la classe, les ouvriers découvrirent que le gouvernement provisoire de Petrograd sous la direction du socialiste-révolutionnaire Kerenski et des mencheviks, était lui-même impliqué dans le complot contre-révolutionnaire.  A partir de ce moment, les ouvriers comprirent que ces partis étaient devenus une véritable « aile gauche du capital » et commencèrent à se rassembler derrière les bolcheviks.

« Tout l'art tactique consiste à saisir le moment dans lequel la totalité des conditions nous sont les plus favorables.  Le soulèvement de Kornilov avait créé ces conditions.  Les masses, qui avaient perdu confiance dans les partis de la majorité des soviets, ont vu le danger concret de          la contre-révolution.  Ils croyaient ce que les bolcheviks réclamaient alors pour repousser ce danger. » ([7])

Le test le plus clair qui prouve les qualités révolutionnaires d’un parti ouvrier c’est sa capacité à poser la question de la prise du pouvoir. «L'adaptation la plus         gigantesque quand le parti prolétarien doit passer de la préparation, de la propagande, de l'organisation, de l'agitation à la lutte immédiate pour le pouvoir, à l'insurrection armée contre la bourgeoisie.  Tout ce qui existe dans le parti comme éléments indécis, sceptiques, opportunistes, mencheviks, prend position contre l'insurrection. » ([8])

Le parti bolchevik a surmonté cette épreuve en s'engageant lui même dans la lutte armée pour le pouvoir, faisant alors la preuve de qualités révolutionnaires sans précédents.

Le prolétariat prend le chemin de l'insurrection

En février 1917 se produisit ce qu 1’on appelle une situation de « double pouvoir ». A côté de l'Etat bourgeois et opposés à lui, les conseils ouvriers apparaissaient comme une alternative, comme un gouvernement potentiel de la classe ouvrière.  Du fait que deux pouvoirs opposés, de deux classes ennemies, ne peuvent coexister et du fait que l'un doit nécessairement détruire l'autre afin de pouvoir s'imposer à la société, une telle période de « double pouvoir » est obligatoirement extrêmement courte et instable.  Une telle phase n'est sûrement pas caractérisée par la « coexistence pacifique » et la tolérance mutuelle.  Elle peut avoir une apparence d'équilibre social.  En réalité, c'est une étape décisive dans la guerre civile entre travail et capital.

Les falsifications bourgeoises de l'histoire sont obligées de camoufler la lutte à mort des classes qui a eu lieu entre février et octobre 1917 et pour pouvoir présenter la révolution d'octobre comme un « putsch bolchevik ». L'allongement « anormal » de cette période de « double pouvoir » aurait nécessairement entraîné la fin de la révolution et de ses organes.  Le Soviet « ne peut être qu'un organisme insurrectionnel, qu'un organe du pouvoir révolutionnaire.  Sinon les soviets ne sont que de vains hochets qui conduisent infailliblement à l'apathie, à l'indifférence, au découragement des masses légitimement écœurées par la répétition perpétuelle de résolutions et de protestations. » ([9]) Si l'insurrection prolétarienne n'a pas été plus spontanée qu'un coup d'Etat militaire contre-révolutionnaire, durant les mois qui ont précédé octobre les deux classes ont exprimé de façon répétée leur tendance spontanée à lutter pour le pouvoir.  Les journées de juillet et le putsch de Kornilov en ont été les manifestations les plus claires.  L'insurrection d'octobre a commencé en réalité non avec le signal donné par le parti bolchevik mais avec la tentative du gouvernement bourgeois d'envoyer au front les troupes les plus révolutionnaires (les deux tiers de la garnison de Petrograd) et de les remplacer dans la capitale par des bataillons contre-révolutionnaires.  En d'autres termes, la bourgeoisie a fait une nouvelle tentative, quelques semaines seulement après Kornilov, pour écraser la révolution, ce qui a poussé le prolétariat à prendre des mesures insurrectionnelles pour la sauver.

«De fait, le résultat du soulèvement du 2-5 Octobre avait aux trois quarts, si ce n’es tpas plus, été décisif dès le moment où nous avons refusé le déplacement des troupes, formé le Comité Militaire Révolutionnaire (16 Octobre), nommé nos commissions dans toutes les organisations et formation de la troupe isolant ainsi complètement non seulement le commandement du district militaire de Petrograd, mais le gouvernement à partir du moment où les bataillons, sous les ordres du Comité Militaire Révolutionnaire, refusaient de quitter la ville, et ne la quittaient pas,nous avions une insurrection victorieuse dans la capitale. » ([10])

De plus, ce Comité militaire révolutionnaire, qui devait conduire les actions militaires décisives du 25 octobre, loin d'avoir été un organe du parti bolchevik, avait été à l’origine proposé par des partis contre-révolutionnaires de « gauche » comme un moyen d’imposer le retrait des troupes révolutionnaires de la capitale sous l’autorité des soviets ; mais il fut immédiatement transformé par le soviet en un instrument non seulement pour s'opposer à cette mesure, mais pour organiser la lutte pour le pouvoir.

« Non le pouvoir des soviets n'était pas une chimère, une construction arbitraire, l'invention de théoriciens de parti.  Il montait irrésistiblement d'en bas, du désarroi économique, de l'impuissance des possédants, du besoin des masses; les soviets devenaient en réalité le pouvoir -pour les ouvriers, les soldats, les paysans, il n’y avait pas d'autre voie.  Au sujet du pouvoir des soviets, le temps n'était déjà plus de chercher des raisonnements et des objections : il fallait le réaliser. » ([11]) La légende d'un putsch bolchevik est un des plus gros mensonges de l'histoire.  En fait, l'insurrection avait été annoncée publiquement à l'avance, aux délégués révolutionnaires élus.  L'intervention de Trotsky à la Conférence de la garnison de Petrograd le 18 octobre en est une illustration : « La bourgeoisie sait que le soviet de Petrograd proposera au Congrès des soviets de prendre le pouvoir en main... Prévoyant la bataille inévitable, les classes bourgeoises s'efforcent de désarmer Petrograd.. A la première tentative de la contre-révolution pour supprimer le Congrès, nous répondrons par une contre-offensive qui sera implacable et que nous pousserons jusqu'au bout. » Le point 3 de la résolution adoptée par la Conférence de la garnison dit : « Le Congrès panrusse des soviets doit prendre le pouvoir en main et assurer au peuple la paix, la terre et le pain. » ([12]) Pour s'assurer que tout le prolétariat soutenait la lutte pour le pouvoir, cette conférence, décidait d'un passage en revue pacifique des forces, prenant place à Petrograd avant le congrès des soviets et basée sur des assemblées de masse et des débats. « Des dizaines de milliers de gens submergeaient l'énorme édifice de la Maison du Peuple... Sur les poteaux de fonte et aux fenêtres, étaient suspendues des guirlandes, des grappes de têtes humaines, de jambes, de bras.  Il y avait dans l'air cette charge d'électricité qui annonce un prochain éclat.  A bas ! A bas la guerre ! Le pouvoir aux Soviets ! Pas un des conciliateurs n'osa se montrer devant ces foules ardentes pour leur opposer des objections ou des avertissements. La parole appartenait aux Bolcheviks. ([13]) Trotsky ajoute . « L’expérience de la révolution, de la guerre, de la dure lutte, de toute une amère vie, remonte de la profondeur de la mémoire de tout homme écrasé par le besoin et se fixe dans ces mots d'ordre simples et impérieux.  Cela ne peut pas continuer ainsi, il faut ouvrir une brèche vers l'avenir. »

Le Parti n'a pas inventé « la volonté de prendre le pouvoir » des masses.  Mais il l'a inspirée et a donné confiance dans sa capacité à gouverner à la classe.  Comme Lénine l'avait écrit après le putsch de Kornilov: « Que ceux qui ont peu confiance apprennent de cet exemple. Honte à ceux qui disent "nous n'avons pas de machine pour remplacer la vieille qui tourne inexorablement pour la défense de la bourgeoisie".  Parce que nous avons une machine.  Et ce sont les soviets.  Ne craignez pas les initiatives et l'indépendance des masses. Faites confiance aux organisations révolutionnaires des  masses ,et vous verrez dans toutes les sphères de la vie de l’Etat la même puissance, la même majesté et la même volonté indicible des ouvriers et des paysans, que celles qu’ils ont montré dans leur solidarité et leur enthousiasme contre le Kornilovisme. ([14])

  • La tâche de l'heure : la destruction de l'Etat bourgeois

L'insurrection est un des problèmes les plus cruciaux, les plus complexes, les  plus exigeants que le prolétariat ait à résoudre pour remplir sa mission historique.  Dans la révolution bourgeoise, cette question était beaucoup moins décisive puisque la bourgeoisie pouvait s'appuyer dans sa lutte pour le pouvoir sur celui qu'elle avait déjà conquis au niveau économique et politique au sein de la société féodale.  Pendant sa révolution, la bourgeoisie a laissé la petite bourgeoisie et la jeune classe ouvrière se battre pour elle.  Quand la fumée de la bataille s'est dissipée, elle a souvent préféré remettre son pouvoir fraîchement conquis dans les mains d'une classe féodale alors embourgeoisée, domestiquée, puisque cette dernière avait, par tradition, l'autorité de son côté.  Au contraire, le prolétariat n'a ni propriété, ni pouvoir économique au sein de la société capitaliste.  Il ne peut donc déléguer ni la lutte pour le pouvoir ni la défense de sa domination de classe une fois acquise à aucune autre classe ou autre secteur de la société.  Il doit lui-même prendre le pouvoir en entraînant les autres couches sous sa direction, en prendre l'entière responsabilité et assumer les conséquences et les risques de sa lutte.  Dans l'insurrection, le prolétariat révèle et découvre lui même, beaucoup plus clairement qu'à aucun autre moment précédent, le « secret » de sa propre existence en tant que première et dernière classe exploitée et révolutionnaire.  Il ne faut donc pas s'étonner de ce que la bourgeoisie soit si attachée à détruire la mémoire d'octobre

La tâche primordiale du prolétariat dans la révolution, à partir de février, était de conquérir les cœurs et les esprits de tous ces secteurs qui pouvaient être gagnés à sa cause mais qui pouvaient aussi être utilisés contre la révolution : les soldats, les paysans, les fonctionnaires, les employés des transports jusqu'aux moins bien disposés comme les personnels de maison de la bourgeoisie.  A la veille de l'insurrection, cette tâche avait été accomplie.

La tâche de l'insurrection était tout à fait différente : elle consistait à briser la résistance de ces corps d'Etat et de ces formations armées qui ne pouvaient être gagnées mais dont l'existence prolongée contenait en germe la contre-révolution la plus barbare.  Pour briser cette résistance, pour démolir Etat bourgeois, le prolétariat doit créer une force armée et, la mettre sous sa direction de classe avec une discipline de fer. Ainsi, bien que conduite par le prolétariat, les forces armées du 25 octobre étaient principalement composées de soldats qui obéissaient à son commandement. «  La Révolution d'Octobre était la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie pour le pouvoir.  Mais c'est le moujik qui en fin de compte décida de l'issue de la lutte... Ce qui donna à l'insurrection le caractère d'un coup rapidement porté avec un minimum de victimes, ce fut la combinaison du complot révolutionnaire, de l'insurrection prolétarienne et de la lutte de la garnison paysanne pour sa propre sauvegarde.  Le Parti dirigeait l'insurrection ; la principale force motrice était le prolétariat, les détachements ouvriers armés constituaient le poing de choc, mais l'issue de la lutte se décidait par la garnison paysanne difficile à soulever. » ([15]) En réalité, le prolétariat a pu s'emparer du pouvoir parce qu'il avait été capable de mobiliser les autres couches non-exploiteuses derrière son propre projet de classe.  Exactement le contraire d'un « putsch » !

« Il n’y eut presque point de manifestations, de combats de rue, de barricades, de tout ce que l'on entend d'ordinaire par "insurrection". La révolution n 'avait pas besoin de résoudre un problème déjà résolu.  La saisie de l'appareil gouvernemental pouvait être effectuée d'après un plan, avec l'aide de détachements armés relativement peu nombreux, partant d'un centre unique. (…) Le calme dans les rues, en Octobre, l'absence de foules, l'inexistence de combats donnaient aux adversaires des motifs de parler de la conspiration d'une minorité insignifiante, de l'aventure d'une poignée de bolcheviks. (...) En réalité, les bolcheviks pouvaient ramener au dernier moment la lutte pour le pouvoir à un "complot", non point parce qu'ils étaient une petite minorité, mais au contraire parce qu'ils avaient derrière eux, dans les quartiers ouvriers et les casernes, une écrasante majorité, fortement groupée, organisée, disciplinée. » ([16])

  • Choisir le bon moment… la clé de la prise du pouvoir

D'un point de vue technique, l'insurrection communiste n'est qu'une simple question d'organisation militaire et de stratégie.  Politiquement, c'est la tâche la plus exigeante qu'on puisse imaginer.  De toutes les tâches, la plus difficile, celle qui pose le plus de problèmes, c'est celle de choisir le bon moment pour engager le combat pour le pouvoir : ni trop tôt, ni trop tard.  En juillet 1917, et même en août au moment du putsch de Kornilov, quand les bolchevicks ont retenu la classe qui était prête à engager une lutte pour le pouvoir, le principal danger restait celui d'une insurrection prématurée ; dès septembre, Lénine appelait déjà sans relâche à la préparation d'une lutte armée en déclarant : « Maintenant ou jamais ! ».



[1] Lénine, « La Révolution Russe et la Guerre Civile », Oeuvres T. 26, p. 23.

[2] Lénine, « Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? », Ibid. p. 90.

[3] Lénine, « Résolution de l'insurrection », Ibid, p. 194.

[4] Lénine, «Lettre aux camarades bolcheviks participant au Congrès des soviets de la région nord », Ibid. p. 185.

[5] Lénine, « Lettre aux camarades », Ibid. p. 207-208.

[6] Lénine, « Lettre à la Conférence de la ville de Petrograd », Ibid. p. 144-145.

[7] Trotsky, Les leçons d'Octobre (écrit en 1924).

[8] Trotsky, Ibid.

[9] Lénine, «Thèses pour le rapport à la Conférence du 8 octobre », Ibid. p. 141.

[10] Trotsky, Les leçons d'Octobre.

[11] Trotsky, Histoire de la révolution russe, T.2, « Octobre », Ed. Le Seuil, p. 451.

[12] Trotsky, Ibid. p. 484.

[13] Trotsky, Ibid. p. 489.

[14] Lénine, « Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir? », Ibid.  Voir aussi, L’ Etat et la Révolution.

[15] Trotsky, Ibid. p. 667.

[16] Trotsky, Ibid. p. 671.