Ce qui distingue le mouvement syndicaliste révolutionnaire

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Depuis 1968 et plus particulièrement depuis l'effondrement du bloc de l'Est, un nombre significatif d'éléments désireux de militer pour la révolution ont tourné le dos à l'expérience de la révolution russe et de la 3ème Internationale, pour chercher des enseignements pour la lutte et l'organisation du prolétariat dans une autre tradition, celle du "syndicalisme révolutionnaire" (terme qu'on assimile aussi parfois à "anarcho-syndicalisme") (1).

Ce courant, qui est apparu au tournant des 19e et 20e siècles et qui a joué un rôle important dans certains pays jusqu'aux années 1930, comporte comme caractéristique majeure de rejeter (ou au moins de sous-estimer de façon considérable) la nécessité pour le prolétariat de se doter d'un parti politique, tant dans ses luttes au sein du capitalisme que dans le renversement de celui-ci par la révolution, la seule forme d'organisation possible étant le syndicat. Et de fait, la démarche de ces éléments qui se tournent vers le syndicalisme révolutionnaire découle en grande partie du fait que l'idée même d'organisation politique a été largement discréditée par l'expérience du stalinisme : la répression brutale en URSS même d'abord, puis des révoltes ouvrières en Allemagne de l'Est et en Hongrie dans les années 1950 ; l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 ; le sabotage par le PCF stalinien des luttes ouvrières en France en mai 1968 ; puis de nouveau la répression des luttes en Pologne au début des années 1970, etc. Cette situation a encore empiré après la chute du mur de Berlin en 1989 avec les campagnes immondes de la bourgeoisie assimilant l'effondrement du stalinisme à la faillite du communisme et du marxisme, portant ainsi un coup de plus à toute idée de regroupement politique sur la base des principes marxistes.

Tirer les leçons de l'histoire

Une des grandes forces du prolétariat consiste dans sa capacité de revenir sans cesse sur les défaites et les erreurs du passé, afin de les comprendre et d'en tirer des leçons pour la lutte présente et à venir. Comme disait Marx : "Les révolutions prolétariennes (...) se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives" (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). Cette partie de l'expérience du mouvement ouvrier constituée par le syndicalisme révolutionnaire ne saurait faire exception à ce besoin d'examen critique afin d'en tirer toutes les leçons. Pour ce faire, il est nécessaire de replacer les idées et l'action du syndicalisme révolutionnaire dans leur contexte historique, seule démarche qui permette d'en saisir les origines en lien avec l'histoire même du mouvement ouvrier. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'entreprendre une série d'articles, dont celui-ci sert d'introduction, sur l'histoire du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme. Au sein de celle-ci, nous nous attacherons à répondre aux questions suivantes :

  • Qu'est-ce qui distingue le courant syndicaliste révolutionnaire sur le plan des méthodes et des principes ?
  • Est-ce que ce courant a légué des leçons valables pour le combat historique de la classe ouvrière ?
  • Quelles conclusions doit-on tirer des trahisons, notamment de 1914 (passage de la CGT française à l'Union Sacrée dès le début de la première guerre impérialiste mondiale) et de 1937 (participation de la CNT espagnole au gouvernement de la Generalité de Catalogne lors de la guerre civile, et au gouvernement central) ?
  • Est-ce que le courant syndicaliste révolutionnaire peut offrir une perspective à la classe ouvrière aujourd'hui ?

Notre réponse sera basée sur l'expérience concrète que la classe ouvrière a faite du syndicalisme révolutionnaire, à travers une analyse de plusieurs périodes importantes de la vie du prolétariat :

  • L'histoire de la Confédération Générale du Travail en France, fortement influencée sinon dominée par les anarcho-syndicalistes, de sa formation jusqu'à la guerre de 1914-18.
  • L'histoire des Industrial Workers of the World (IWW) aux Etats-Unis jusqu'aux années 1920.
  • L'histoire du "mouvement des shop-stewards" (délégués d'atelier) en Grande-Bretagne, avant et pendant la première guerre mondiale.
  • L'histoire de la Confédération Nationale du Travail (CNT) espagnole pendant la vague révolutionnaire qui a suivi la révolution russe, jusqu'à son effondrement dans la guerre civile en 1936-37.
  • Enfin, nous conclurons avec un examen de la réalité concrète du syndicalisme révolutionnaire aujourd'hui, ainsi que des positions défendues par les courants qui se réclament de cette tradition.

A travers cette série, nous ne visons pas à établir la chronologie détaillée des différentes organisations syndicalistes révolutionnaires, mais à mettre en évidence en quoi les principes du syndicalisme révolutionnaire se sont révélés non seulement inaptes à orienter l'action du prolétariat en vue de son émancipation, mais encore comment ils ont participé à l'entraîner, en certaines circonstances, sur le terrain de la bourgeoisie. Cette démarche historique, matérialiste, illustrera de façon significative la différence profonde existant entre l'anarchisme et le marxisme, et qui s'exprime en particulier dans la différence de leurs attitudes respectives envers les trahisons au sein du mouvement socialiste et du mouvement anarchiste. Les anarchistes se plaisent à montrer du doigt les grandes trahisons du mouvement socialiste et communiste : l'entrée dans la guerre des partis socialistes en 1914, et la contre-révolution stalinienne des années 1920-30. Ils prétendent y trouver une filiation fatale, inévitable, qui va de "l'autoritaire" Marx à Staline, en passant par Lénine - une sorte de "péché originel" en somme (démarche qui les place parfaitement au diapason avec la propagande bourgeoise sur la "mort du communisme"). Par rapport aux trahisons commises par des anarchistes, par contre, leur attitude est différente : le patriotisme anti-allemand d'un Kropotkine ou d'un James Guillaume en 1914, l'appui indéfectible qu'accorda la CGT française au gouvernement d'Union Sacrée pendant la guerre de 1914-18, l'entrée des ministres de la CNT dans les gouvernements bourgeois de la République espagnole, rien de tout ça n'est de nature à mettre en question, à leurs yeux, les "principes" éternels de l'anarchisme. Dans le mouvement marxiste, en revanche, les trahisons ont toujours été expliquées et combattues, avant et après les faits, par les courants de gauche (2). Ce combat mené par les courants de gauche ne s'est jamais limité à un simple "rappel des principes", mais a consisté en un effort à la fois pratique et théorique pour comprendre et montrer d'où vient la trahison, quelles sont les modifications en cours dans la situation historique, matérielle du capitalisme qui l'expliquent, notamment en rendant caduques des analyses et moyens de luttes jusque là adaptés au combat de la classe ouvrière. Chez les anarchistes, et chez les anarcho-syndicalistes, rien de tel. La trahison est mise sur le dos des "chefs" - ce qui n'aide en rien à comprendre pourquoi les "chefs" ont trahi. On continue d'accorder aux principes une valeur éternelle, purement morale, vidée de son contenu historique. Face à la "trahison", on ne peut donc rien faire d'autre que de réaffirmer les mêmes valeurs éternelles, et c'est bien pour cela que le mouvement anarchiste, contrairement au marxisme, n'a jamais dégagé des fractions de gauche en son sein. C'est pour cela aussi que les révolutionnaires authentiques dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire français de 1914 (Rosmer, Monatte) n'ont pas tenté de constituer un courant de gauche au sein du syndicalisme révolutionnaire mais se sont tournés vers le bolchevisme.

Le contexte historique

Comme on l'a vu plus haut, au coeur de la divergence entre le courant syndicaliste révolutionnaire et le marxisme il y a la question de la forme d'organisation que se donne la classe ouvrière en vue de mener le combat contre le capitalisme. En fait, la compréhension de cette question ne s'est pas faite du jour au lendemain. Ce n'est pas parce que le prolétariat est historiquement la classe révolutionnaire appelée à renverser le capitalisme, qu'il a fait son apparition au sein de la société capitaliste déjà prêt pour la révolution, comme Athéna est sortie toute prête de la tête de Zeus. Bien au contraire, la classe ouvrière n'a gagné en conscience politique et en capacité organisationnelle qu'à la suite d'énormes efforts et souvent d'amères défaites. Dans ce long chemin du prolétariat vers son émancipation, deux besoins fondamentaux, dès le départ, se font sentir :

  • la nécessité pour l'ensemble des ouvriers de mener une lutte collective pour la défense de leurs intérêts (au sein du capitalisme d'abord, puis en vue de son renversement) ;
  • la nécessité de mener une réflexion sur les buts généraux du combat et sur les moyens de les atteindre.

Et de fait, toute l'histoire du prolétariat au cours du 19e siècle est marquée par ses efforts incessants afin de se doter des formes d'organisation les plus aptes à rendre compte de ces deux besoins fondamentaux, concrètement pour se doter d'une organisation générale en vue de rassembler tous les ouvriers en lutte et d'une organisation politique dont une des tâches essentielles consiste à donner une claire perspective à ces combats. La période qui part des débuts de la formation de la classe ouvrière jusqu'à la Commune de Paris est marquée par tout une série d'efforts et de tentatives d'organisation du prolétariat, en général fortement marqués par l'histoire spécifique du mouvement ouvrier dans chaque pays. Au cours de cette période, une des tâches essentielles de la classe ouvrière et de ses efforts d'organisation consiste encore en la nécessité de s'affirmer comme classe spécifique face aux autres classes de la société (bourgeoisie et petite bourgeoisie) avec qui elle a pu partager certains objectifs communs (comme le renversement de l'ordre féodal).

Dans ce contexte historique marqué par l'immaturité d'un prolétariat en cours de formation et sans expérience propre, les deux besoins fondamentaux de la classe ouvrière s'expriment sous la forme d'organisations qui, soit sont encore fortement tournées vers le passé (comme les sociétés de compagnonnage issues du Moyen Age), soit sont incapables de comprendre la nécessité d'une organisation générale de la classe pour mener le combat contre l'ordre capitaliste dont elles font pourtant une critique particulièrement radicale. C'est ainsi que les premières organisations politiques du prolétariat sont souvent caractérisées par une vision "sectaire" selon laquelle la révolution doit être l'oeuvre, non pas de la classe dans son ensemble, mais d'une minorité de comploteurs qui se saisiront du pouvoir par un coup d'Etat, pour le remettre ensuite au peuple. Cette tradition nous a donné de grandes figures du mouvement ouvrier comme Gracchus Babeuf et Auguste Blanqui. C'est au cours de cette période, que les socialistes utopistes (dont les plus grands noms sont Fourier et Saint-Simon en France, Owen en Angleterre) élaborent leurs plans pour une future société destinée à remplacer la société capitaliste dont ils font une dénonciation impitoyable et souvent très pertinente. Dans les premières organisations de masse de la classe ouvrière, on peut trouver parfois l'expression d'une tendance à chercher un illusoire retour au passé, parfois des intuitions du devenir de la classe qui allaient bien au-delà de ses capacités de l'époque : d'un côté, par exemple, les efforts d'organisation syndicale clandestine en Grande-Bretagne à la fin du 18e siècle (connu sous le nom du "Army of Redressors" sous le commandement du mythique Général Ludd) exprimaient souvent le désir de revenir à la production artisanale ; d'un autre côté, le but que se donne le Grand National Consolidated Union du début du 19e (3), de réunir les divers mouvements corporatistes en une grève générale révolutionnaire préfigure de manière utopique l'organisation des soviets un siècle plus tard. Très tôt, la bourgeoisie reconnaît le danger que représente pour elle l'organisation de masse des ouvriers : en France, la loi Le Chapelier interdit dès 1793, en pleine période révolutionnaire, toute forme d'association ouvrière, y compris les simples associations d'entraide économique face au chômage ou à la maladie. Au fur et à mesure de son développement, le prolétariat s'affirme en tant que classe autonome face aux autres classes de la société.

On voit dans le chartisme anglais, les embryons du parti politique de classe ainsi que la première séparation du prolétariat avec la petite bourgeoisie radicale. La vague de luttes qui se termine avec la défaite des révolutions de 1848 (et donc également du chartisme) nous a légué les principes incorporés dans le Manifeste communiste. Néanmoins, l'idée d'un véritable parti politique du prolétariat met encore du temps à émerger, puisque la Première Internationale créée dans les années 1860 réunit les caractéristiques à la fois du parti politique et de l'organisation unitaire de masse.

La Commune de Paris de 1871, suivie par le Congrès de la Haye de la Première Internationale en 1872, ont marqué un point de rupture pour le mouvement ouvrier sur le plan du développement de son organisation. La capacité des masses ouvrières à dépasser dans l'organisation qu'elles se donnent la conception et la pratique conspiratives des blanquistes avait été largement démontrée, à la fois par les succès dans les luttes économiques des ouvriers organisés dans l'Association Internationale des Travailleurs, et par le premier pouvoir de la classe ouvrière de l'histoire qu'avait constitué la Commune.

Désormais, seuls les anarchistes attachés à l'idée de "l'acte exemplaire", et notamment les fidèles de Bakounine (4), restaient des adeptes de la conspiration ultra-minoritaire comme moyen d'action. En même temps, la Commune a démontré l'absurdité de l'idée que les ouvriers pouvaient tout simplement ignorer l'activité politique (c'est-à-dire l'action revendicative vis-à-vis de l'Etat dans l'immédiat, et la prise du pouvoir politique dans la perspective révolutionnaire). Le reflux de la lutte et de la conscience de classe suite à la défaite écrasante de la Commune a fait que ces leçons n'ont pas pu être tirées dans l'immédiat. Mais les trente années qui ont suivi la Commune ont vu s'opérer une décantation dans le prolétariat autour des moyens de s'organiser : on distingue d'un côté, l'organisation syndicale pour la défense des intérêts économiques de chaque corporation(5), et de l'autre côté l'organisation en parti politique à la fois pour la défense des intérêts généraux immédiats de la classe ouvrière à travers l'action politique parlementaire (luttes pour imposer une limite légale au travail des enfants et des femmes, ou à la durée de la journée de travail, par exemple), ainsi que pour la préparation et la propagande pour le "programme maximum", c'est-à-dire le renversement du capitalisme et la transformation socialiste de la société.

Du fait que le capitalisme dans son ensemble est encore dans sa période ascendante, avec notamment une expansion sans précédent des forces productives (les trente dernières années du 19ème siècle sont témoins à la fois de cette expansion et de l'extension des rapports de production capitaliste au niveau mondial), il est encore possible pour la classe ouvrière d'arracher des réformes durables à la bourgeoisie (6). La pression sur les partis bourgeois dans le cadre parlementaire permet de faire adopter des lois favorables à la classe ouvrière et de faire reculer les "lois scélérates" d'interdiction de l'organisation de la classe en syndicats et en partis politiques. Cependant, ces "succès" de l'action des partis ouvriers au sein du capitalisme contiennent des dangers extrêmement graves pour le prolétariat. Le courant de pensée réformiste considère comme définitive cette situation qui a vu le développement de l'influence des organisations ouvrières sur la base de l'obtention de réformes réelles en faveur de la classe ouvrière, alors qu'elle n'est que temporaire. Ce courant, pour qui "le mouvement est tout et le but n'est rien" s'expriment à la fin du 19e siècle principalement soit dans les partis politiques, soit dans les syndicats, suivant les pays. Ainsi, en Allemagne, par exemple, la tentative du courant autour de Bernstein de faire officialiser une politique opportuniste d'abandon du but révolutionnaire est vivement combattue dans le parti Social-démocrate par la résistance, notamment, de la Gauche autour de Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek. En revanche, c'est plus facilement qu'il acquiert une forte influence dans les grands appareils syndicaux. En France, où le parti socialiste est bien plus profondément marqué qu'en Allemagne par l'idéologie réformiste et opportuniste, on assiste à la situation inverse. Ainsi, le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899-1901 comprend en son sein un ministre socialiste - Alexandre Millerand (7).

Une telle participation ministérielle, récusée par l'ensemble de la Social-démocratie dans les congrès de la Seconde Internationale, n'est rejetée qu'avec difficulté (et pour certains avec beaucoup de regrets) par les socialistes français eux-mêmes. Ce n'est donc absolument pas le fruit du hasard si, lors de la rupture en 1914 avec les organisations ouvrières passées à l'ennemi (partis socialistes et syndicats), la Gauche internationaliste est issue du parti allemand (le groupe Spartakus autour de Luxemburg et Liebknecht), et des syndicats français (la tendance internationaliste représentée par Rosmer, Monatte, et Merrheim entre autres). De façon générale, c'est dans les fractions parlementaires des partis socialistes, et dans tout l'appareil impliqué dans le travail parlementaire, que l'opportunisme était le plus présent. C'est aussi là qu'avaient tendance à affluer les éléments carriéristes dans l'espoir de profiter de l'influence croissante du mouvement ouvrier, mais qui bien sûr n'avaient aucun intérêt dans le renversement révolutionnaire de l'ordre existant. De ce fait, il s'ensuivit au sein de la classe ouvrière une tendance à identifier le travail politique avec l'activité parlementaire, l'activité parlementaire avec l'opportunisme et le carriérisme, le carriérisme avec l'intelligentsia petite-bourgeoise des avocats et des journalistes, et enfin l'opportunisme avec la notion même de parti politique. Face au développement de l'opportunisme, la réponse que donnèrent beaucoup d'ouvriers révolutionnaires, consista à rejeter l'activité politique dans son ensemble, et à se replier, en quelque sorte, vers les syndicats. C'est ainsi que, dans la mesure où le mouvement syndicaliste révolutionnaire était un courant réellement ouvrier, il s'est fixé comme but, nous le verrons, de construire des syndicats qui seraient des organes unitaires de la classe ouvrière capables à la fois de la regrouper pour la défense de ses intérêts économiques, de la préparer pour le jour où elle devrait prendre le pouvoir au moyen de la grève générale, et de servir de structure organisationnelle à la société communiste future. Ces syndicats devaient être des syndicats de classe, libérés du carriérisme de l'intelligentsia qui cherchait à se servir du mouvement ouvrier pour se faire une place sur les bancs du Parlement, et indépendants - comme allait le souligner le congrès d'Amiens de 1906 de la CGT française - de tout parti politique. En somme, comme disait Lénine : "Dans beaucoup de pays d'Europe de l'Est, le syndicalisme révolutionnaire a été le résultat direct et inévitable de l'opportunisme, du réformisme, et du crétinisme parlementaire. Dans notre pays également, les premiers pas de "l'activité au Douma" ont énormément renforcé l'opportunisme, et ont réduit les mencheviques à un état de servilité face aux Cadets. Le syndicalisme révolutionnaire ne peut que se développer sur le sol russe en tant que réaction contre cette conduite honteuse de Sociaux-démocrates "distingués" ". (8)

Les principales caractéristiques des courants syndicalistes révolutionnaires

En quoi consiste donc ce syndicalisme révolutionnaire dont Lénine prévoyait le développement ? Ses différentes composantes partagent d'abord une vision commune de ce que doit être un syndicat. Pour résumer cette conception, on ne peut faire mieux que de citer le préambule de la Constitution des International Workers of the World (IWW) adoptée à Chicago en 1908 : "La mission historique de la classe ouvrière est de supprimer le capitalisme. (9) L'armée des producteurs doit être organisée non seulement pour la lutte quotidienne contre les capitalistes, mais aussi pour prendre en mains la production quand le capitalisme aura été renversé. En nous organisant par industrie, nous formons la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne" (10). Le syndicat donc doit être l'organe unitaire de la classe à la fois pour la lutte de défense des intérêts immédiats, pour la prise de pouvoir révolutionnaire, et pour l'organisation de la future société communiste. Selon cette vision, le parti politique est au mieux sans importance (Bill Haywood considérait que les IWW étaient "le socialisme en bleu de travail"), au pire, un vivier de bureaucrates en herbe. Cette vision du syndicalisme révolutionnaire appelle deux critiques importantes, sur lesquelles nous reviendrons plus en détail ultérieurement. La première critique concerne l'idée selon laquelle on pourrait "former la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne". Penser qu'il serait possible de commencer à construire la nouvelle société au sein de l'ancienne provient de l'incompréhension profonde concernant l'antagonisme existant entre la dernière des sociétés d'exploitation, le capitalisme, et la société sans classe qu'il s'agit d'instaurer.

C'est une grave erreur qui conduit à sous-estimer la profondeur de la transformation sociale nécessaire pour opérer la transition entre ces deux formes sociales et, aussi, à sous-estimer la résistance de la classe dominante à la prise du pouvoir par la classe ouvrière. En fait, toute concession immédiatiste ou réformiste visant à vouloir s'affranchir artificiellement de ces contraintes et lois régissant la transition du capitalisme à la société sans classe fait le jeu de conceptions aussi réactionnaires que l'autogestion (en fait auto-exploitation) ou la construction du socialisme en un seul pays chère à Staline. Lorsque les anarcho-syndicalistes contemporains adressent aux bolcheviks la critique de ne pas avoir adopté, dès octobre 1917, des mesures radicales de transformation sociale, alors que le capitalisme dominait économiquement sur toute la planète, y inclus en Russie, ils démontrent en fait leur vision réformiste de la révolution et de la nouvelle société dont elle doit permettre l'avènement. A cela il n'y a en fait rien d'étonnant puisque le syndicalisme révolutionnaire revient, en fait, à prôner la reconduite par les ouvriers de la propriété privée, la propriété privée d'un capitaliste devenant alors la propriété privée d'un groupe d'ouvriers, chaque usine, chaque entreprise, gardant son autonomie par rapport aux autres. Selon cette vision, la transformation à mettre en oeuvre est si peu radicale que les mêmes ouvriers continueront de travailler dans les mêmes industries et, nécessairement, dans les mêmes conditions. La deuxième critique qui doit être portée au syndicalisme révolutionnaire, c'est de rester étranger à l'expérience révolutionnaire réelle de la classe. Pour les marxistes, la révolution russe de 1905, avec la création spontanée des conseils ouvriers, a été un moment crucial. Pour Lénine, les soviets sont "la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat". Rosa Luxemburg, Trotsky, Pannekoek, en fait toute l'aile gauche de la social-démocratie qui allait former l'Internationale Communiste, se sont penchés sur l'analyse de ces évènements, ainsi que sur d'autres comme les grandes grèves aux Pays-Bas en 1903. Ainsi, l'expérience politique de 1905 devient, à travers le combat et la propagande des courants de gauche de la Seconde Internationale, un élément vital de la conscience ouvrière, qui portera ses fruits en octobre 1917 en Russie (où le rôle des anarchistes a été minime d'ailleurs) et pendant toute la vague révolutionnaire qui a vu surgir des soviets en Finlande, Allemagne, Hongrie. Les syndicalistes "révolutionnaires", au contraire, sont restés figés dans des schémas abstraits qui, pour avoir été bâtis sur l'expérience de la lutte syndicale réformiste pendant l'ascendance du capitalisme, se sont révélés parfaitement inadéquats pour la lutte révolutionnaire dans le capitalisme décadent. Il est vrai que les anarchistes aiment prétendre que la "révolution" espagnole a été bien plus profonde que la Révolution russe en termes de changement social, mais nous verrons qu'en réalité il n'en est rien. Les syndicalistes révolutionnaires d'aujourd'hui ont poursuivi dans la même "tradition", en laissant complètement de côté de l'expérience réelle des luttes ouvrières depuis 1968. En particulier, ils ne tiennent aucun compte du fait que, d'un côté, la forme d'organisation prise par les luttes n'est pas syndicale mais celle de l'assemblée générale souveraine avec des délégués élus et révocables (11), alors que de l'autre côté l'Etat bourgeois incorpore directement les syndicats en son sein (12). Nous avons vu que les syndicalistes révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes partagent une vision commune du syndicat comme lieu d'organisation de la classe ouvrière. Voyons maintenant trois éléments clé de ce courant qu'on retrouve régulièrement dans les différentes organisations, et que nous examinerons en détail dans de prochains articles.

L'action directe

On pourrait imaginer aujourd'hui que la question de l'action directe a été résolue par l'histoire. A l'époque de la montée du syndicalisme révolutionnaire, l'action directe était mise en avant par opposition à l'action des "chefs", c'est-à-dire en général les dirigeants parlementaires des partis socialistes ou les bureaucrates syndicaux. Or, depuis l'entrée en décadence du capitalisme, non seulement les partis "socialistes" et "communistes" ont définitivement trahi le prolétariat, mais en plus les conditions mêmes de la lutte de classe font que toute action sur le terrain du Parlement ou de la conquête de "droits" politiques est devenue caduque. En ce sens, le débat entre "action directe" et "action politique" n'est plus de mise. Certains pourraient imaginer que l'histoire a réglé la question et que marxistes et anarchistes se trouveraient en train de défendre, d'un commun accord, l'action directe de la classe ouvrière dans les luttes. La réalité est tout autre. Sur la question de "l'action directe", on touche du doigt la divergence entre marxistes et anarchistes sur le rôle de la minorité révolutionnaire. Pour les marxistes, l'action de la minorité révolutionnaire est celle d'une avant-garde politique de la classe ouvrière et n'a strictement rien à voir avec l'action minoritaire héritée de "l'acte exemplaire" anarchiste, et qui se substitue à l'action de toute la classe. Les orientations que donne à sa classe l'organisation marxiste dépendent en permanence du niveau de la lutte de la classe dans son ensemble, de la capacité plus ou moins grande, à un moment donné, de l'ensemble du prolétariat à agir en tant que classe contre la bourgeoisie, de faire siens les principes et les analyses des communistes dans la lutte (de se "saisir de l'arme de la théorie", ainsi que l'exprimait Marx). L'anarcho-syndicalisme, par contre, reste infecté par la vision essentiellement morale et minoritaire des anarchistes. Pour ce courant, il n'y a pas de distinction entre "l'action directe" de la masse des ouvriers, et celle des minorités, fussent-elles petites.

La grève générale

L'idée de la grève générale n'est pas spécifique à l'anarcho-syndicalisme, puisqu'elle trouve sa première expression dans les écrits du socialiste utopiste Robert Owen au début du 19e siècle. Cela dit, elle est devenue une des caractéristiques majeures de la théorie syndicaliste révolutionnaire. Nous pouvons en distinguer plusieurs aspects fondamentaux (13) :

  • le succès, la préparation de la classe ouvrière pour mener la grève générale à bien, dépendent de la croissance en nombre et en puissance des organisations syndicales (révolutionnaires, bien sûr) ;
  • la révolution n'est pas une question de politique : dans la vision anarcho-syndicaliste, la grève générale va simplement paralyser l'Etat bourgeois, qui laissera les ouvriers passer tranquillement à la "transformation sociale" ;
  • la théorie de la grève générale est étroitement liée à celle de l'autogestion qui, elle, est mise en avant surtout au niveau de l'usine, du lieu de travail.

Dans les faits, aucune de ces idées n'a survécu à l'épreuve de l'expérience concrète du prolétariat lui-même. D'abord, la théorie selon laquelle la période révolutionnaire serait précédée par un développement continu de la force des syndicats s'est révélée parfaitement fausse. Ni dans la révolution russe, ni dans la révolution allemande, ceux-ci n'ont été des organes de lutte ou d'exercice du pouvoir du prolétariat. Au contraire, ils ont été, au mieux, des freins et des éléments conservateurs (par exemple le syndicat des cheminots en Russie qui s'est opposé à la révolution en 1917). En effet, dans tous les pays impliqués dans la Première Guerre mondiale, le syndicat assume pour le compte de l'Etat bourgeois un rôle d'encadrement de la classe ouvrière en vue d'assurer la production de guerre et afin d'empêcher tout développement de la résistance au massacre. Ce rôle est pris en charge sans hésitation par la direction de la CGT anarcho-syndicaliste dès l'entrée en guerre de la France. Le refus de la "politique" par le syndicalisme révolutionnaire a eu pour conséquence de désarmer complètement les ouvriers face aux questions qui se sont réellement posées à l'occasion des épisodes critiques lors de la guerre et de la révolution. Toutes les questions qui se posent entre 1914 et 1936 sont des questions politiques : quelle est la nature de la guerre qui éclate en 1914, guerre impérialiste ou guerre pour la défense des droits démocratiques contre le militarisme allemand ? Quelle attitude adopter envers la "démocratisation" des Etats absolutistes en février 1917 (Russie) et en 1918 (Allemagne) ? Quelle attitude adopter envers l'Etat démocratique en Espagne en 1936, ennemi bourgeois ou allié anti-fasciste ? Dans tous les cas, le syndicalisme révolutionnaire se révèle incapable de répondre, et finit par sombrer dans l'alliance de fait avec la bourgeoisie. L'expérience de la grève de masse en Russie 1905 a mis en question les théories énoncées jusqu'alors à la fois par les anarchistes et les sociaux-démocrates (les marxistes à l'époque). Mais il n'y a que l'aile gauche du marxisme qui s'est montrée capable de tirer les leçons de cette expérience cruciale. "La révolution russe [de 1905], cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l'anarchisme, mais encore aboutit à une liquidation historique de l'anarchisme. Ainsi la dialectique de l'histoire, le fondement de roc sur lequel s'appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l'anarchisme auquel l'idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même ; en revanche, la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l'action du prolétariat, apparaît aujourd'hui comme l'arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques. S'il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l'ancien point de vue marxiste à l'égard de la grève de masse, pourtant seuls le marxisme, ses méthodes, et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme. "La femme aimée du Maure ne peut mourir que de la main du Maure" " (Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti, et syndicats, édition La Découverte, pp 94, 96 ; la citation à la fin est une allusion à l'Othello de Shakespeare).

Internationalisme ou anti-militarisme ?

Faire une distinction entre l'internationalisme et l'anti-militarisme peut, à première vue, sembler n'avoir qu'un intérêt purement académique. Celui qui est contre l'armée n'est-il pas forcément pour la fraternité entre les peuples ? Ne s'agit-il pas, dans le fond, d'un même combat ? Non. Il y a entre l'un et l'autre une différence de démarche. L'internationalisme se base sur la compréhension du fait que, si le capitalisme est un système mondial, il reste néanmoins incapable de dépasser le cadre national et la concurrence de plus en plus effrénée entre les nations. En tant que tel, il engendre un mouvement visant à renverser la société capitaliste au niveau international, par une classe ouvrière unie elle aussi au niveau international. Depuis 1848, le premier mot d'ordre du mouvement ouvrier n'est pas anti-militariste, mais bien internationaliste : "Ouvriers de tous les pays, unissez-vous !". Pour la gauche marxiste révolutionnaire de la Social-démocratie d'avant 1914, il était impossible de concevoir la lutte contre le militarisme comme autre chose qu'un aspect d'une lutte bien plus large. "La Social-démocratie, conformément à sa conception de l'essence du militarisme, considère que l'abolition complète du militarisme en soi est impossible : le militarisme ne peut tomber qu'avec le capitalisme, le dernier système de société de classe le but de la propagande Social-démocrate anti-militariste n'est pas de combattre le système en tant que phénomène isolé, pas plus que son but final n'est l'abolition du militarisme en soi" (Karl Liebknecht, Militarismus und anti-militarismus, traduit par nous). L'anti-militarisme, par contre, n'est pas forcément internationaliste puisqu'il tend à prendre comme ennemi principal, non pas le capitalisme en tant que tel, mais seulement un aspect de celui-ci. Pour l'anarcho-syndicalisme de la CGT française avant 1914, la propagande anti-militariste est motivée surtout par l'expérience immédiate de l'utilisation de l'armée contre les grévistes.

Elle considérait qu'il était nécessaire à la fois de soutenir moralement les jeunes prolétaires pendant leur service militaire et de convaincre la troupe qu'elle devait refuser de se servir de ses armes contre les grévistes. C'était un but qui, en soi, n'était pas critiquable. Mais l'anarcho-syndicalisme restait incapable de comprendre le militarisme en tant que phénomène intégralement liée au capitalisme, un phénomène qui allait en s'aggravant dans la période avant 1914, où les grandes puissances impérialistes se préparaient pour la Première Guerre mondiale. Typique de cette incompréhension est l'idée que le militarisme n'est en fait qu'une excuse inventée de toutes pièces pour justifier le maintien d'une force répressive anti-ouvrière, idée exprimée par les dirigeants anarcho-syndicalistes Pouget et Pataud : "les gouvernements tenaient à conserver la guerre - car la peur de la guerre était, pour eux, le meilleur des artifices de domination. Grâce à la crainte de la guerre, habilement entretenue, ils pouvaient hérisser le pays d'armées permanentes qui, sous prétexte de protéger la frontière, ne menaçaient, en réalité, que le peuple et ne protégeaient que la classe dirigeante" (Comment nous ferons la révolution). En fait, l'anti-militarisme de la CGT ressemble au pacifisme, dans sa capacité d'exécuter un tournant à 180° lorsque la "patrie est en danger".

En 1914, les anti-militaristes de la veille découvrent du jour au lendemain que la bourgeoisie française est "moins militariste" que la bourgeoisie allemande, et qu'il faut alors défendre la "tradition révolutionnaire" de la France de 1789 contre la botte inculte des militaristes prussiens, plutôt que de "transformer la guerre impérialiste en guerre civile", pour reprendre la formule de Lénine. Evidemment, la question du militarisme ne pouvait se poser de la même façon après l'épouvantable boucherie de 1914-18, qui avait largement dépassé en horreur tout ce que les anti-militaristes d'avant 1914 avaient pu imaginer. A l'idéologie anti-militariste a succédé, en quelque sorte, celle de l'anti-fascisme, comme nous le verrons quand il s'agira de considérer le rôle de la CNT dans la guerre en Espagne pendant les années 1930. Dans les deux cas, il s'est agi de choisir un camp de la bourgeoisie plus démocratique, contre un autre plus autoritaire, dictatorial.

Distinguer l'anarcho-syndicalisme du syndicalisme révolutionnaire

La distinction entre ces deux courants, entre lesquels il existait des inter-relations, n'était pas forcément évidente pour leurs contemporains. Avant 1914, par exemple, on peut même dire que la CGT française a servi en quelque sorte d'organisation phare aux courants syndicalistes révolutionnaires au sens large, de la même manière que le SPD allemand a été l'organisation phare pour les autres partis de la 2e Internationale. Néanmoins, avec le recul de l'histoire, il apparaît nécessaire de distinguer entre les positions des anarcho-syndicalistes et celles des syndicalistes révolutionnaires. Cette distinction recouvre en grande partie la différence entre les pays moins développés au niveau industriel (la France et l'Espagne), et les deux pays capitalistes les plus développés et les plus importants du 19e (Grande-Bretagne) et du 20e siècle (Etats-Unis). Elle est fortement liée à la plus grande influence qu'a eu, dans le mouvement ouvrier des pays moins développés, l'anarchisme caractéristique de la petite bourgeoisie et du petit artisanat en voie de prolétarisation, alors que le syndicalisme révolutionnaire constituait une réponse plus adaptée à la problématique d'un prolétariat fortement concentré dans la grande industrie. Examinons brièvement quatre éléments importants qui nous permettent de faire la différence entre les deux courants.

Pour ou contre la centralisation. L'anarcho-syndicalisme a toujours eu une vision fédéraliste, selon laquelle la fédération syndicale n'est qu'un regroupement de syndicats indépendants : la confédération n'a aucune autorité au niveau de chaque syndicat. Dans la CGT en particulier, cette position convenait parfaitement aux anarcho-syndicalistes qui dominaient surtout les petits syndicats car le système de prise de décision (une voix par syndicat) au niveau confédéral leur donnait un poids dans la CGT qui allait bien au-delà de leur importance numérique réelle. Le syndicalisme révolutionnaire des IWW par contre, est fondé implicitement et explicitement sur la centralisation internationale de la classe ouvrière. Ce n'est pas un hasard si l'un des slogans des IWW est : "One big union" ("Un seul grand syndicat"). Le nom même du syndicat ("Ouvriers industriels du monde") affiche clairement - même si la réalité n'a jamais été à la hauteur de l'ambition - l'intention de regrouper les ouvriers du monde entier dans une organisation unique. Les statuts des IWW, adoptés à Chicago en 1905, entérinent ainsi l'autorité de l'organe central : "Les subdivisions internationales et nationales des syndicats auront une autonomie complète en ce qui concerne leurs affaires internes respectives à une condition : le conseil exécutif général doit contrôler ces syndicats dans l'intérêt général" (14).

L'attitude envers l'action politique est assez différente parmi les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires. Même s'il y a des membres des partis socialistes dans certains syndicats de la CGT, les anarcho-syndicalistes eux-mêmes sont "anti-politiques", ne voyant dans ces partis que magouilles parlementaires ou "de chefs". La fameuse Charte adoptée par le Congrès d'Amiens de 1906 affirme la totale indépendance de la CGT par rapport aux partis ou aux "sectes" (référence aux groupes anarchistes). Ce refus de toute vision politique (comprise exclusivement sous l'angle de l'activité parlementaire de l'époque) figure parmi les raisons pour lesquelles la CGT se trouve politiquement complètement démunie devant la guerre de 1914, celle-ci ne suivant pas le schéma prévu de la grève générale sur le terrain purement "économique". Le rejet anarchiste de la "politique" n'avait pas vraiment trouvé d'écho lors de la fondation des IWW, même si ceux-ci se voulaient une organisation unitaire de la classe ouvrière et entendaient garder leur entière liberté d'action par rapport aux partis politiques. Au contraire, les fondateurs et les dirigeants les plus en vue des IWW étaient souvent membres d'un parti politique : Big Bill Haywood était non seulement secrétaire du Western Federation of Miners, mais également membre du SPA (Socialist Party of America), de même que A. Simons. Daniel De Leon, du SLP (Socialist Labor Party) joua également un rôle de premier plan dans la formation des IWW. Dans le contexte plutôt particulier des Etats-Unis, les IWW étaient souvent considérés par la bourgeoisie et par le syndicat réformiste AFL (American Federation of Labor), comme une expression syndicale du socialisme politique. Même après la scission de 1908, lors du congrès où les IWW modifièrent leur constitution de manière à bannir toute caution à l'action politique (c'est-à-dire essentiellement électorale), des membres du SPA continuèrent de jouer un rôle fondamental au sein des IWW. Haywood notamment sera élu au comité exécutif du SPA en 1911 : son élection représente d'ailleurs une victoire pour les révolutionnaires contre les réformistes au sein même du parti socialiste. De même, il serait impossible d'expliquer l'influence du syndicalisme révolutionnaire parmi les shop-stewards en Grande-Bretagne, sans mentionner le rôle joué par John MacLean et le SLP écossais. Ce n'est pas non plus un hasard si les bastions du mouvement des shop-stewards (la sidérurgie et les mines de charbon du sud du pays de Galles, le bassin industriel de la Clyde en Ecosse, la région de Sheffield en Angleterre) allaient devenir aussi des bastions du Parti Communiste dans les années qui suivirent la Révolution russe.

Enfin, le positionnement de l'un et l'autre de ces deux courants face à la guerre ne constitue pas la moindre des différences. Si on situe entre 1900 et 1940 la période d'essor du syndicalisme, on constate une différence notable entre l'anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire dans l'attitude des différents courants envers la guerre impérialiste : - L'anarcho-syndicalisme a sombré armes et bagages dans le soutien à la guerre impérialiste : la CGT en 1914 a embrigadé les ouvriers français pour la guerre, alors que la CNT espagnole en 1936-37 est devenue, à travers l'idéologie anti-fasciste et sa participation au gouvernement, un des principaux soutiens à la république bourgeoise. - Le syndicalisme révolutionnaire, par contre, est resté sur des positions internationalistes : les IWW aux Etats-Unis, les shop-stewards en Grande-Bretagne, ont été au coeur de la résistance ouvrière à la guerre. Evidemment, cette distinction doit être nuancée : ainsi, le syndicalisme révolutionnaire a connu bien des faiblesses (notamment une forte tendance à voir la question de la guerre uniquement à travers le prisme étroit de la lutte économique contre ses effets). Néanmoins, au niveau des organisations la distinction reste valable. En somme, si le syndicalisme révolutionnaire, malgré ses faiblesses, a fourni une partie des militants ouvriers les plus déterminés dans la lutte contre la guerre, l'anarcho-syndicalisme a fourni des ministres aux gouvernements d'Union Sacrée des républiques bourgeoises française et espagnole.

Conclusion

"Le camarade Voinov a parfaitement raison d'appeler les Sociaux-démocrates russe à apprendre de l'exemple de l'opportunisme et de celui du syndicalisme révolutionnaire. Le travail révolutionnaire dans les syndicats, mettant l'accent non pas sur la ruse parlementaire mais sur l'éducation du prolétariat, sur le ralliement aux organisations entièrement classistes, sur la lutte en-dehors du parlement, sur la capacité d'utiliser (et aussi sur la préparation des masses à utiliser avec succès) la grève générale, ainsi que les "formes de lutte de décembre" (15) dans la révolution russe - tout ceci est très clairement la tâche de la tendance bolchevique. Et l'expérience de la révolution russe rend cette tâche beaucoup plus facile pour nous, elle nous fournit une grande richesse, en termes d'orientation pratique et de données historiques, qui nous donne la possibilité d'évaluer concrètement les nouvelles méthodes de lutte, la grève de masse et l'utilisation de la force directe. Ces méthodes de lutte sont encore moins "nouvelles" pour les bolcheviques russes, ou pour le prolétariat russe. Elles sont "nouvelles" pour les opportunistes qui font de leur mieux pour éradiquer des esprits des ouvriers en occident le souvenir de la Commune et des esprits des ouvriers en Russie le souvenir de décembre 1905. Afin de renforcer ces souvenirs, de faire une étude scientifique de cette grande expérience, de diffuser ses leçons parmi les masses, ainsi que la compréhension de l'inévitabilité de sa répétition à une autre échelle - cette tâche des Sociaux-démocrates en Russie nous ouvre des perspectives infiniment plus riches que "l'anti-opportunisme" et "l'anti-parlementarisme" unilatéraux des syndicalistes révolutionnaires " (16). Pour Lénine, le syndicalisme révolutionnaire représente une réponse prolétarienne à l'opportunisme et au crétinisme parlementaire de la Social-démocratie, mais une réponse partielle et schématique, incapable de saisir dans toute sa complexité la période charnière du début du 20e siècle. Malgré les différences historiques qui ont fait surgir les différents courants syndicalistes révolutionnaires, tous ont ce défaut en commun. Comme nous le verrons dans les articles à venir, cette faiblesse leur fut fatale : au mieux, le courant syndicaliste révolutionnaire n'a pas su contribuer pleinement au développement de la vague révolutionnaire de 1917-23 ; au pire, il a sombré corps et biens dans le soutien ouvert au capitalisme impérialiste qu'il a cru pendant un temps combattre.

Jens, 04/07/04


(1) Nous verrons plus loin les différences entre le syndicalisme révolutionnaire et l'anarcho-syndicalisme. De façon brève, on peut dire déjà que l'anarcho-syndicalisme constitue une branche du syndicalisme révolutionnaire. Tous les anarcho-syndicalistes se considèrent comme syndicalistes révolutionnaires, la réciproque n'étant pas vraie.

(2) La trahison des partis socialistes en 1914 est combattue par l'aile gauche de ces partis (Rosa Luxemburg, Pannekoek, Gorter, Lénine, Trotsky) dès le début du 20ème siècle ; la trahison, dans les années 1920-30, des partis communistes (qui se portent à la tête de la contre-révolution) ainsi que la trahison du courant trotskyste lors de la deuxième guerre mondiale, sont combattues par les communistes de gauche (KAPD en Allemagne, GIK en Hollande, la gauche du PC italien autour de Bordiga, les fractions de la Gauche internationale Bilan et Internationalisme).

(3) Le Grand National Consolidated Union fut créé en 1833, avec la participation active de Robert Owen, connu pour ses écrits socialistes utopiques ; selon la presse de l'époque, il aurait encadré 800.000 ouvriers anglais (voir Preparing for power, J.T. Murphy).

(4) Les anarchistes aiment opposer le " libertaire " et " démocratique " Bakounine à " l'autoritaire " Marx. En réalité, l'aristocrate Bakounine avait un profond mépris pour le " peuple ", qui devait être dirigé, selon lui, par la main invisible de la conspiration secrète : " pour la vraie révolution, il faut non des individus placés à la tête de la foule et qui la commandent, mais des hommes cachés invisiblement au milieu d'elle, reliant invisiblement par eux-mêmes une foule avec l'autre, et donnant ainsi invisiblement une seule et même direction, un seul et même esprit et caractère au mouvement. L'organisation secrète préparatoire n'a que ce sens là, et ce n'est que pour cela qu'elle est nécessaire " (Bakounine, Les principes de la révolution). Voir la Revue Internationale n°88, " Questions d'organisation ". Pour plus de détails sur les conceptions organisationnelles de Bakounine, voir l'excellente biographie de E.H. Carr.

(5) A cette époque, les syndicats sont organisés par corporation, et l'organisation est souvent limitée, de surcroît, aux seuls ouvriers qualifiés.

(6) A titre d'exemple de la différence entre la période ascendante et la période décadente du capitalisme, signalons l'évolution de la durée de la journée de travail, qui de 16 à 17 heures au début du 19e siècle tend vers dix heures, voire huit heures dans certaines industries, au début du 20e siècle. Depuis lors, la journée de travail effective (en dehors des arnaques comme les 35 heures en France, aujourd'hui de toutes façons remises en question par la bourgeoisie) est resté obstinément bloquée autour de huit heures par jour malgré une augmentation faramineuse de la productivité. Dans certains pays comme la Grande-Bretagne, la tendance depuis vingt ans est nettement à la hausse, la journée typique de 9.00-17.00 ayant été remplacée par une journée de 09.00-18.00 voire plus.

(7) Millerand était un avocat apprécié dans le mouvement ouvrier français pour ses qualités de défenseur des syndicalistes devant les tribunaux. Protégé de Jaurès, il entra au parlement en 1885 en tant que socialiste indépendant. Mais sa participation au cabinet Waldeck-Rousseau lui vaut l'opposition des socialistes, dont il s'éloigne progressivement à partir de 1905. Ministre des Travaux Publics (1909-1910) puis de la guerre (1912-1913 et 1914-1915).

(8) Lénine, dans une préface à la brochure de Voinov (Lunacharsky) sur l'attitude du parti envers les syndicats (1907). Traduit pas nous. Dans les faits, si le syndicalisme révolutionnaire s'est développé très peu en Russie c'est parce que les ouvriers russes se sont tournés vers un parti politique marxiste véritablement révolutionnaire : le parti bolchevique.

(9) Il est à noter ici que cette idée d'une mission historique de la classe ouvrière est tout à fait dans la tradition marxiste, bien plus qu'anarchiste.

(10) Toutes les citations des IWW sont empruntées au livre de Larry Portis : IWW et syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis publié par Editions Spartacus.

(11) Voir notamment nos articles sur les grèves en Pologne en 1980.

(12) Pour ceux qui en douteraient, il suffit de voir à quel point les syndicats dans les pays " démocratiques " sont financés par l'Etat. Ainsi le journal français La Tribune du 23 février 2004 indique que 2500 fonctionnaires sont payés par le Ministère de l'Education Nationale pour le travail syndical. Ce journal évoque aussi les subventions diverses aux syndicats, comme par exemple les 35 millions d'euros versés par an au titre du " fonctionnement du paritarisme ".

(13) La vision anarcho-syndicaliste de la grève générale est exposée de façon assez détaillée - quoique romancée - dans Comment nous ferons la révolution, livre écrit par Pouget et Pataud, deux dirigeants de la CGT avant 1914. Nous y reviendrons.

(14) On remarquera ici un niveau de centralisation allant bien au-delà de celui qui existait dans la 2e Internationale.

(15) C'est-à-dire les soviets

(16) Lénine, op.cit.Traduit par nous.