La théorie de la décadence au coeur du matérialisme historique : de Marx à la Gauche Communiste

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Dans le premier article de cette série nous commencerons donc par rappeler, contre ceux qui affirment que le concept et que le terme même de décadence seraient absents ou sans valeur scientifique chez Marx et Engels, que cette théorie n'est autre que le coeur même de la conception du matérialisme historique. Nous montrerons que ce cadre théorique, ainsi que le terme de "décadence', est bel et bien amplement présent chez Marx et Engels tout au long de leur oeuvre. Derrière la critique ou l'abandon de la notion de décadence, ce qui est en jeu, c'est le rejet de ce qui constitue le coeur même du marxisme. Que la vision du monde actuel en décadence soit réfutée par les forces de la bourgeoisie, c'est tout à fait normal. Le problème, c'est que face à cet effort pour mettre en évidence les enjeux face auxquels la décadence de ce système place la classe ouvrière et l'humanité, on se heurte à des courants qui se prétendent marxistes tout en rejetant les outils que nous fournit la méthode marxiste pour appréhender la réalité (1).

La théorie de la décadence dans l'oeuvre des fondateurs du matérialisme historique

Contrairement à ce qui est généralement énoncé, les découvertes principales des travaux de Marx et Engels ne résident ni dans l'existence des classes, ni dans la lutte des classes, ni dans la loi de la valeur-travail ou de la plus-value. Tous ces concepts, des historiens et économistes les avaient déjà dégagés lorsque la bourgeoisie était encore une classe révolutionnaire en butte à la résistance féodale. Le caractère fondamentalement novateur des travaux de Marx et Engels réside dans la mise en évidence du caractère historique de la division en classes, de la dynamique à la base de la succession des modes de production et donc du caractère transitoire du mode de production capitaliste et de la nécessaire dictature du prolétariat comme phase intermédiaire vers une société sans classes. Autrement dit, ce qui constitue le c�ur de leurs découvertes n'est autre que le matérialisme historique : "Or, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Bien longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient retracé l'évolution historique de cette lutte des classes, et des économistes bourgeois en avaient mis en évidence l'anatomie économique. Le nouveau de mon travail a consisté à démontrer : 1) que l'existence des classes est exclusivement liée à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes" (Lettre de Marx du 5 mai 1852 à J. Weydemeyer, La Pléiade-politique, tome I : 1680).

D'après nos censeurs, la notion de décadence n'a rien de marxiste et elle serait même absente de l'�uvre de Marx et Engels. Une simple lecture de leurs principaux écrits montre au contraire que cette notion est au c�ur même du matérialisme historique. A tel point que, lorsqu'ils nous indiquent dans l'Anti-Dühring (2) (1877) ce qu'il y a d'essentiel et de commun entre la vision de l'histoire de Fourier et le matérialisme historique, c'est bien aux notions d'ascendance et de décadence d'un mode de production, valables pour toute l'histoire de l'humanité, auxquels Marx et Engels se réfèrent : "Mais là où Fourier apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. (...) Fourier manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conception à l'avenir de l'humanité dans son ensemble." (Editions Sociales 1973 : 297-298).

C'est peut-être dans le passage des Principes d'une critique de l'économie politique cité dans l'introduction ci-dessus que Marx donne la définition la plus claire de ce que recouvre une phase de décadence. Phase qu'il identifie à une étape particulière dans la vie d'un mode de production - "Au delà d'un certain point" - où les rapports sociaux de production deviennent un obstacle pour le développement des forces productives - "le système capitaliste devient un obstacle pour l'expansion des forces productives du travail". Au-delà de ce point atteint par le développement économique, la persistance des rapports sociaux de production - salariat, servage, esclavage - constitue un obstacle irrémédiable pour le développement des forces productives, tel est le mécanisme fondateur de l'évolution de tous les modes de production : "Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l'esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave". Marx en définit même très précisément les caractéristiques : "C'est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l'incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis". Cette définition théorique générale de la décadence sera utilisée par Marx et Engels comme "véritable concept scientifiquement opérationnel" dans l'analyse concrète de l'évolution des modes de production.

Le concept de décadence dans l'analyse des modes antérieurs de production

Ayant consacré une bonne partie de leurs énergies à décrypter les mécanismes et contradictions du capitalisme, il est logique que Marx et Engels se soient penchés de façon substantielle sur sa naissance au sein des entrailles du féodalisme. Ainsi, Engels rédige en 1884 un complément à son étude sur La guerre des paysans en Allemagne, qui a pour objet de donner le cadre historique global de la période dans laquelle s'insèrent les événements qu'il analyse. Il intitulera ce complément très explicitement : La décadence de la féodalité et l'essor de la bourgeoisie dont voici quelques extraits on ne peut plus significatifs : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas, dans toute l'Europe de l'Ouest le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux. (...) Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales. Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale (...) Mais partout - dans les villes comme à la campagne - s'étaient accrus les éléments de la population qui réclamaient avant tout que cessassent l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays... (...) Nous avons vu comment, sur le plan économique, la noblesse féodale commença à devenir superflue, voire même gênante dans la société de la fin du Moyen Age ; comment aussi, sur le plan politique, elle était déjà une entrave au développement des villes et de l'Etat national, possible à cet époque sous la forme monarchique seulement. Elle avait été maintenue malgré tout par cette circonstance qu'elle avait jusque là le monopole du maniement des armes, que sans elle on ne pouvait faire de guerre ni livrer de bataille. Cela devait changer aussi ; le dernier pas allait être fait pour prouver à la noblesse féodale que la période de la société et de l'Etat qu'elle dominait touchait à son terme, que, dans sa qualité de chevalier, même sur le champ de bataille, on ne pouvait plus l'utiliser." (Engels, Editions Sociales 1974 : 173-185).

Ces longs développements d'Engels sont particulièrement intéressants en ce sens qu'ils nous restituent à la fois le processus de "décadence de la féodalité" et, au sein même de celle-ci, de "l'essor de la bourgeoisie" ainsi que celui de la transition au capitalisme. En quelques phrases, il nous énonce les quatre principales caractéristiques de toute période de décadence d'un mode de production et de transition à un autre :

(a) La lente et progressive émergence d'une nouvelle classe révolutionnaire porteuse de nouveaux rapports sociaux de production au sein même de l'ancienne société en décadence : "Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales". La bourgeoisie représentait le renouveau et la noblesse de l'Ancien Régime ; ce n'est qu'une fois son pouvoir économique quelque peu consolidé au sein du mode de production féodal et, s'appuyant sur lui, que la bourgeoisie se sentira assez forte pour disputer le pouvoir à l'aristocratie. Signalons au passage que ceci vient formellement démentir la version bordiguiste de l'histoire qui nous présente une vision particulièrement déformée du matérialisme historique en postulant que chaque mode de production ne connaîtrait qu'un mouvement, perpétuellement ascendant, que seul un événement brutal (une révolution ? une crise ?) ferait brusquement chuter, presque verticalement. A l'issue de cette catastrophe "salvatrice", un nouveau régime social surgirait au fond de l'abîme : "La vision marxiste peut se représenter en autant de branches, de courbes toutes ascendantes jusqu'à ses sommets auxquelles succède une violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit ; on a une autre branche historique d'ascension" (Bordiga, réunion de Rome 1951, publié dans Invariance n°4) (3).

(b) La dialectique de l'ancien et du nouveau au niveau de l'infrastructure : "Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale". Quel que soit le caractère encore limité ("mesquin") des progrès matériels de la bourgeoisie, ceux-ci suffisaient à bouleverser une société féodale "stagnante" et "en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale" nous dit Engels. Ceci vient également formellement démentir cette autre version totalement farfelue et inventée de toute pièce selon laquelle le féodalisme serait mort seulement parce qu'il avait face à lui un mode de production plus efficace le surpassant dans une course de vitesse : - "Nous avons vu, au cours des pages qui précèdent, qu'il y a plusieurs manières pour un mode de production donné de disparaître. (...) Il peut aussi être battu en brèche en son propre sein par une forme de production montante jusqu'à ce que le mouvement qualitatif se transforme en saut qualitatif et que la nouvelle forme renverse l'ancienne. C'est le cas du féodalisme qui donne naissance au mode de production capitaliste" (RIMC (4) ) ; - "Le féodalisme a disparu à cause du succès de l'économie de marché. Contrairement à l'esclavage, il n'a pas disparu à cause d'un manque de productivité. Au contraire : la naissance et le développement de la production capitaliste a été rendu possible par l'augmentation de la productivité de l'agriculture féodale, qui a rendu des masses de paysans superflus de sorte qu'ils ont pu devenir des prolétaires, et créer suffisamment de plus-value pour nourrir la population croissante des villes. Le capitalisme a dépassé le féodalisme, non parce que la productivité de ce dernier serait devenue stagnante, mais parce qu'elle était inférieure à la productivité de la production capitaliste." (Perspectives Internationalistes, "16 thèses sur l'histoire et l'état de l'économie capitaliste" (5)). Marx, par contre, parle clairement "d'un régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production" et d'un "pouvoir seigneurial avec ses prérogatives révoltantes" : "Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats avaient non seulement à déplacer les maîtres des métiers, mais aussi les détenteurs féodaux des sources de la richesse. Leur avènement se présente de ce côté-là comme le résultat d'une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes, et contre le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l'homme par l'homme" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1969, Livre premier, Tome III : 155). L'analyse des fondateurs du matérialisme historique, amplement confirmée sur le plan empirique par les études historiques (6), est à 180° des élucubrations des pourfendeurs de la théorie de la décadence. L'analyse de la décadence du féodalisme et de la transition au capitalisme est d'ailleurs déjà clairement énoncée dans le Manifeste Communiste où Marx nous dit que : "La société bourgeoise moderne, (qui) est issue des ruines de la société féodale (...). Ils (le commerce mondial, les marchés coloniaux) hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition. L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait plus aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. (...) Nous l'avons vu : les moyens de production et d'échange qui servirent de base à la formation de la bourgeoisie furent créés dans la société féodale. A un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Ces chaînes, il fallait les briser : elles furent brisées" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 162, 166). Pour qui sait lire, Marx est très clair, il parle bien d'une "société féodale en décomposition". Pourquoi le féodalisme est-il en décadence ? Parce que "les rapports féodaux de propriété cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer". C'est au sein de cette féodalité en ruine que la transition au capitalisme va commencer : "La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale". Marx développera encore cette analyse dans les Principes d'une critique de l'économie politique (Ebauche, 1857-58) : "C'est seulement aux temps de l'effondrement de la féodalité, alors que les luttes y sont encore intestines - ainsi en Angleterre au XIVè et dans la première moitié du XVè siècle -, que l'on peut situer l'âge d'or du travail en train de s'émanciper." (La Pléiade-économie, tome II : 354). Pour caractériser la décadence féodale qui s'étale du début du XIVè siècle jusqu'au XVIIIè, Marx et Engels emploient de multiples termes qui ne souffrent d'aucune ambiguïté pour qui dispose d'un minimum d'honnêteté politique : "Féodalité en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale", "noblesse en stagnation", "société féodale en ruine", "société féodale en décomposition", "les rapports féodaux entravaient la production" et "l'effondrement de la féodalité, le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production (7). (c) Le développement des conflits entre différentes fractions de la classe dominante : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas (...) l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays". Ce qu'elle ne pouvait plus se procurer par sa domination économico-politique sur la paysannerie, la noblesse féodale essaya de se le procurer par la violence. Confrontée aux difficultés croissantes à extraire suffisamment de surtravail par la rente féodale, la noblesse va s'entre-déchirer dans d'interminables conflits qui n'auront d'autres conséquences que de la ruiner encore un peu plus et de ruiner la société tout entière. La Guerre de Cent ans qui a divisé la population européenne par deux et les guerres monarchiques incessantes en sont les exemples les plus marquants. (d) Le développement des luttes de la classe exploitée : "...dans toute l'Europe de l'Ouest, le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux". Dans le domaine des rapports sociaux, la décadence d'un mode de production se manifeste par un développement quantitatif et qualitatif des luttes entre classes antagoniques : lutte de la classe exploitée, qui ressent d'autant plus sa misère que l'exploitation est portée à son comble par la classe exploiteuse aux abois ; luttes de la classe porteuse de la nouvelle société qui se heurte aux forces de l'ancien ordre social (dans les sociétés passées, il s'est toujours agi d'une nouvelle classe exploiteuse, dans le capitalisme, le prolétariat est à la fois classe exploitée et classe révolutionnaire).

Ces longues citations sur la fin du mode de production féodal et la transition au capitalisme démontrent déjà amplement que le concept de décadence est non seulement théoriquement défini par Marx et Engels mais qu'il leur sert bel et bien de véritable concept scientifique opérationnel pour décrypter la dynamique de succession des modes de production qu'ils ont pu identifier de leur vivant. C'est donc tout logiquement aussi qu'ils utilisent ce concept lorsqu'ils étudient les sociétés primitives, asiatiques ou antiques. Ainsi, lorsqu'ils analysent l'évolution du MODE DE PRODUCTION ESCLAVAGISTE, Marx et Engels mettent en évidence, dès L'idéologie allemande (1845-46), les caractéristiques générales de la période de décadence antique :"Les derniers siècles de l'Empire romain en déclin et la conquête des barbares eux-mêmes anéantirent une masse de forces productives : l'agriculture avait décliné, l'industrie était tombée en décadence par manque de débouchés, le commerce était en sommeil ou interrompu par la violence, la population, tant rurale qu'urbaine, avait diminué." (Editions Sociales 1982 : 74-75). De même, dans l'analyse des SOCIETES PRIMITIVES, nous retrouvons le c�ur même de la définition de Marx et Engels de la décadence d'un mode de production : "L'histoire de la décadence des sociétés primitives (...) est encore à faire. Jusqu'ici on n'a fourni que de maigres ébauches (...). Deuxièmement, (que) les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement..." (Premier brouillon de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch (1881), La Pléiade-économie, tome II : 1568). Enfin, pour les sociétés du MODE DE PRODUCTION ASIATIQUE (8) voici ce qu'en dit Marx dans "Le Capital" lorsqu'il compare la stagnation des sociétés asiatiques avec la transition au capitalisme en Europe : "Dans tous les systèmes de production pré-capitalistes, l'usure ne fait �uvre révolutionnaire qu'en détruisant et dissolvant les formes de propriété, qui se reproduisaient sans cesse sous la même forme et sur la base desquelles reposait solidement la structure politique. Dans les formes asiatiques de production, il arrive que l'usure continue longtemps sa fonction sans provoquer autre chose que décadence économique et corruption politique. C'est seulement là où sont réunies les autres conditions du système de production capitaliste et quand elles le sont, que l'usure apparaît comme l'un des moyens qui contribuent à faire naître le nouveau mode de production, d'une part en ruinant les seigneurs féodaux et les petits producteurs, et en centralisant les conditions de travail de façon à en faire du capital, d'autre part" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1970, Livre 3ème, Tome II : 256).

L'approche de la décadence du capitalisme chez Marx et Engels

Certains esprits chagrins, qui savent pertinemment bien que Marx et Engels ont abondamment utilisés le concept de décadence pour les modes de production antérieurs au capitalisme, prétendent cependant que : "Marx s'est limité à donner du capitalisme une définition progressiste seulement pour la phase historique dans laquelle il a éliminé le monde économique de la féodalité engendrant une vigoureuse période de développement des forces productives qui étaient inhibées par la forme économique précédente, mais il ne s'est pas plus avancé dans une définition de la décadence si ce n'est ponctuellement dans la fameuse introduction à " la critique de l'économie politique"..." (Prometeo n°8, décembre 2003). Rien n'est plus faux ! Durant toute leur existence Marx et Engels ont analysé l'évolution du capitalisme et constamment essayé de déterminer les critères et le moment de son entrée en décadence.

Ainsi, dès le Manifeste Communiste, ils pensent qu'il a accompli sa mission historique et que les temps sont mûrs pour le passage au communisme : "Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée. (...) La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c'est-à-dire que l'existence de la bourgeoisie et l'existence de la société sont devenues incompatibles." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 167, 173) (9). L'on sait que Marx et Engels reconnaîtront plus tard avoir posé un diagnostic prématuré. Ainsi, dès la fin de l'année 1850, Marx écrivait dans la "Neue Rheinische Zeitung" : "En présence de cette prospérité générale où les forces productives de la société bourgeoise s'épanouissent avec toute la luxuriance somme toute possible dans le cadre bourgeois, il ne saurait être question d'une véritable révolution". Et, dans une très intéressante lettre à Engels du 8 octobre 1858, Marx précisera les critères qualitatifs à retenir pour déterminer le moment du passage à la phase de décadence du capitalisme, à savoir la création du "marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial". A son avis, ces deux critères sont rencontrés pour l'Europe - en 1858 il pense que la révolution socialiste est mûre sur le continent -, mais pas encore pour le reste du globe qu'il estime encore être dans sa phase ascendante : "La véritable mission de la société bourgeoise, c'est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond cette mission semble achevée depuis la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture du Japon et de la Chine. Pour nous la question difficile est celle-ci : sur le continent (européen), la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste, mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque, sur un terrain beaucoup plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore dans sa phase ascendante ?". Dans le Capital (cf. infra) Marx dira que "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus". En 1881 encore, Marx, dans le second brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, pensait que le capitalisme était rentré dans sa phase de décadence en Occident : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l'Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu'un système social régressif" (Shanin 1983, Late Marx and the Russian Road, Marx and " The Peripheries of Capitalism". Routledge and Kegan Paul : 103). A nouveau, pour qui sait lire et dispose d'un minimum d'honnêteté politique, les termes utilisés par Marx pour parler de la décadence du capitalisme sont sans ambiguïtés : période de sénilité, système social régressif, entrave au développement des forces productives, système qui se survit de plus en plus, etc. Enfin, Engels conclura cette quête en 1895 : "L'histoire nous a donné tort, à nous comme à tous ceux qui pensaient de façon analogue. Elle a montré clairement que l'état du développement économique sur le continent était alors bien loin encore d'être mûr pour l'élimination de la production capitaliste ; elle l'a prouvé par la révolution économique qui, depuis 1848, a gagné tout le continent... (...) cela prouve une fois pour toutes combien il était impossible en 1848 de faire la conquête de la transformation sociale par un simple coup de main." (Engels, La Pléiade-politique, tome I : 1129). Par les écrits même de Marx et Engels "cela prouve une fois pour toutes" les âneries répétées à longueur de pages par des éléments parasitaires sur la possibilité de la révolution communiste dès 1848 : "Nous avons à plusieurs reprises défendu la thèse qu'à partir de 1848, le communisme est possible." (Robin Goodfellow, "Le communisme comme nécessité historique, 01/02/2004 (10)). Aneries malheureusement largement partagées par les bordiguistes du PCI, qui, dans une très mauvaise polémique, nous reprochent d'affirmer - comme Marx et Engels - que "les conditions de son renversement n'existent pas au moment de l'apogée d'une forme sociale" pour déclarer "Voilà jeté à la poubelle un siècle d'existence et de lutte du prolétariat et de son parti (...) Du coup ni la naissance de la théorie communiste, ni le sens et les enseignements des révolutions du XIXè siècle ne peuvent être comprises..." (Brochure n°29 du PCI : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" : 7). Pourquoi cet argument est-il totalement inepte ? Parce qu'au moment où Marx et Engels écrivaient le Manifeste Communiste, il y avait bien des ralentissements périodiques de la croissance par des crises cycliques et qu'au cours de ces crises, ils pouvaient déjà y analyser toutes les manifestations des contradictions fondamentales du capitalisme. Mais ces "révoltes des forces productives contre les rapports modernes de production" n'étaient que des révoltes de jeunesse. L'aboutissement de ces explosions régulières n'était autre que le renforcement du système qui, dans une vigoureuse ascension, se débarrassait de ses habits d'enfance et des dernières contraintes féodales qu'il trouvait sur son chemin. En 1850, seulement 10 % de la population mondiale est intégrée aux rapports de production capitalistes. Le système du salariat a tout un avenir devant lui. Marx et Engels ont eu la géniale perspicacité de dégager dans les crises de croissance du capitalisme l'essence de toutes ses crises et d'annoncer ainsi à l'histoire future les fondements de ses convulsions les plus profondes. S'ils ont pu le faire, c'est parce que, dès sa naissance, une forme sociale porte en elle en germe toutes les contradictions qui l'amèneront à sa mort. Mais tant que ces contradictions ne sont pas développées au point d'entraver de façon permanente sa croissance, elles constituent le moteur même de cette croissance. Les ralentissements que connaît par à-coups l'économie capitaliste au XIXè siècle n'ont rien à voir avec ces entraves permanentes et croissantes. Ainsi, prolongeant l'intuition de Marx sur le moment de l'entrée en décadence du capitalisme par "la création du marché mondial dans ses grandes lignes" ainsi " qu'une production conditionnée par le marché mondial" (Marx), Rosa Luxemburg en dégagera clairement la dynamique et le moment : "... Les crises telles que nous les avons connues jusqu'à présent (revêtent) elles aussi en quelque sorte le caractère de crises juvéniles. Nous n'en sommes pas parvenus pour autant au degré d'élaboration et d'épuisement du marché mondial qui pourrait provoquer l'assaut fatal et périodique des forces productives contre les barrières des marchés, assaut qui constituerait le type même de la crise de sénilité du capitalisme... Une fois le marché mondial élaboré et constitué dans ses grandes lignes et tel qu'il ne peut plus s'agrandir au moyen de brusques poussées expansionnistes, la productivité du travail continuera à s'accroître d'une manière irrésistible ; c'est alors que débutera, à plus ou moins brève échéance, l'assaut périodique des forces de production contre les barrières qui endiguent les échanges, assaut que sa répétition même rendra de plus en plus rude et impérieux".

La notion de décadence dans Le Capital de Marx

Nous avons vu ci-dessus que Marx et Engels ont abondamment utilisé la notion de décadence dans leurs principaux écrits sur le matérialisme historique et la critique de l'économie politique (L'idéologie allemande, le Manifeste, l'Anti-Duhring, les Principes d'une critique de l'économie politique, la postface à La guerre des paysans en Allemagne) mais également dans plusieurs lettres de leurs correspondances, diverses préfaces, etc. Qu'en est-il dans ce qui est considéré comme l'�uvre maîtresse de Marx par le BIPR car, pour ce dernier, le terme de décadence "...lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital"(11)! Apparemment le BIPR n'a pas bien lu Le Capital car dans toutes les parties où Marx aborde, soit la naissance du capitalisme, soit sa fin, la notion de décadence est bel et bien présente ! Ainsi, Marx confirmera son analyse de la décadence du féodalisme et, au sein de cette dernière, de la transition au capitalisme dans les pages même du Capital : "La structure économique capitaliste est sortie des entrailles de l'ordre économique féodal. La dissolution de l'un a dégagé les éléments constitutifs de l'autre. (...) Bien que les premières ébauches de la production capitaliste aient été faites de bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée, l'ère capitaliste ne date que du XVIè siècle. Partout où elle éclôt, l'abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli, et le régime des villes souveraines, cette gloire du Moyen Age, est déjà en pleine décadence . (...) La révolution qui allait jeter les premiers fondements du régime capitaliste eut son prélude dans le dernier tiers du XVè siècle et au commencement du XVIè." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 1169-1170, 1173). De même, lorsque Marx aborde les contradictions insurmontables dans lesquelles le capitalisme s'enfonce et lorsqu'il envisage son dépassement par le communisme, il parle bel et bien de "l'entrée du capitalisme dans une période sénile où il se survit de plus en plus" : "Ici le système de production capitaliste tombe dans une nouvelle contradiction. Sa mission historique est de faire s'épanouir, de faire avancer radicalement, en progression géométrique, la productivité du travail humain. Il est infidèle à sa vocation dès qu'il met, comme ici, obstacle au développement de la productivité. Par là il prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome I : 274). Notons au passage que Marx envisage la période de sénilité du capitalisme comme une phase où il se survit de plus en plus, où il met un obstacle au développement de la productivité. Ceci vient encore une fois démentir cette autre théorie inventée de toute pièce par le groupe "Perspective Internationaliste" selon laquelle la décadence du capitalisme (mais aussi celle du féodalisme, cf. ci-dessus) se caractériserait par un plein développement des forces productives et de la productivité du travail (12)! Enfin, dans un autre passage du Capital où Marx rappelle le processus général de la succession des formes historiques de production : "Mais toute forme historique définie de ce procès (de travail) continue à développer les bases matérielles et les formes sociales de celui-ci. Lorsqu'elle est parvenue à un certain degré de maturité, cette forme historique donnée est dépouillée pour faire place à une forme supérieure. On voit que le moment d'une crise de ce genre est venu, lorsque s'approfondissent la contradiction et l'opposition entre les rapports de distribution, partant l'aspect historique défini des rapports de production correspondants et les forces productives, la capacité de production et le développement de leurs agents. Le développement matériel de la production et sa forme sociale entrent alors en conflit" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome III : 258). Il reprend la définition qu'il en a donnée dans la Critique de l'économie politique que nous allons maintenant examiner. Signalons simplement, avant cela, que ce qui est vrai pour Le Capital est aussi vrai pour les multiples travaux préparatoires à sa rédaction où la notion de décadence y est également largement présente (13) pour s'en convaincre, le meilleur conseil que nous pourrions donner au BIPR est de relire sa propre bible... ou de retourner sur les bancs de l'école pour apprendre à lire.

La notion de décadence définie par Marx dans la Critique de l'économie politique

Voici comment Marx expose de façon synthétique les principaux résultats de ses recherches en 1859 dans la " Critique de l'économie politique" : "Voici, en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuel. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. Il n'est pas question ici d'un antagonisme individuel ; nous l'entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l'existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 272-274).

Nos censeurs ont la malhonnête habitude d'esquiver la question de la décadence en transformant et ré-interprétant systématiquement les écrits de Marx et Engels. C'est particulièrement le cas de cet extrait de la Critique de l'économie politique où ils pensent, à tort nous l'avons vu, que ce serait le seul endroit où Marx parlerait de décadence ! Ainsi, pour le BIPR, Marx, dans ce passage, ne parlerait pas de deux phases bien distinctes dans l'évolution historique du mode de production capitaliste mais du phénomène récurrent de la crise économique : "Il en est de même pour ce qui pousse les défenseurs de cette analyse (de la décadence) à citer l'autre phrase de Marx selon laquelle, à un certain niveau de développement du capitalisme, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production, développant ainsi le processus de décadence. A part le fait que l'expression en question se rapporte au phénomène de la crise générale et à la rupture du rapport entre la structure économique et les superstructures idéologiques qui peuvent générer des épisodes de classe dans le sens révolutionnaire et non à la question en discussion" (Prometeo n°8, décembre 2003).

En elle-même, la citation de Marx ne souffre d'aucune ambiguïté. Elle est claire, limpide et s'inscrit dans la même logique que toutes les autres relevées dans cet article. Depuis sa lettre à J. Wedemeyer, l'on sait combien Marx considérait le matérialisme historique comme son véritable apport théorique et, lorsqu'il résume ici "en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études", c'est bien à propos de l'évolution des modes de production qu'il parle, de leurs dynamiques et contradictions qui s'articulent autour de la relation dialectique entre les rapports sociaux de production et les forces productives. Marx synthétise en quelques phrases tout l'arc historique de l'évolution humaine "Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. (...) Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt". Nulle part, comme le prétend le BIPR, Marx n'évoque les cycles récurrents des crises, les collisions périodiques entre les forces productives et les rapports sociaux de production ou les grandes périodes de l'évolution du taux de profit ; Marx se situe ici à une autre échelle, à l'échelle des grandes phases de l'évolution des modes de production, à l'échelle des "ères" historiques. Dans cet extrait, comme dans tous ceux que nous avons cité, Marx définit bel et bien deux grandes phases dans l'évolution historique d'un mode de production : une phase ascendante où les rapports sociaux de production impulsent et favorisent le développement des forces productives, "les rapports de propriété.... Hier, encore formes de développement des forces productives", puis, "A un certain degré de leur développement" advient une phase décadente où "les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants", c'est-à-dire, où les rapports sociaux de production n'aiguillonnent plus les forces productives mais "se changent en de lourdes entraves". Marx précise bien que ce retournement a lieu à un moment précis "A un certain degré de développement" et ne parle pas du tout de "collisions récurrentes et toujours croissantes" selon l'interprétation abusive du BIPR. D'ailleurs, Marx emploie à plusieurs reprises dans Le Capital des formulations identiques à celle de sa Critique de l'économie politique et, lorsqu'il fait référence au caractère historiquement limité du capitalisme, il parle bien de deux phases bien distinctes dans son évolution : "...dans le développement des forces productives le mode de production capitaliste trouve une limite qui n'a rien à voir avec la production de la richesse en soi ; et cette limitation bien particulière témoigne du caractère limité et purement historique, transitoire, du système de production capitaliste. Elle témoigne qu'il n'est pas un mode absolu de production de la richesse, qu'au contraire il entre en conflit avec le développement de celle-ci à une certaine étape de l'évolution" (Editions Sociales, 1974, livre III°, tome 1 : 255) ou "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (op. cité, supra). Que le BIPR ait quelques difficultés de lecture pour comprendre la Critique de l'économie politique de Marx, on peut lui pardonner, tout le monde peut faire des erreurs ; mais lorsque cela se répète, même pour les citations de ce qu'il considère être sa Bible (Le Capital), cela montre qu'il ne s'agit plus d'une défaillance ponctuelle. Nos censeurs parasitaires, eux, se plaisent en dissections syntaxiques en long en large... et en travers. En effet, pour RIMC, "Le CCI prend la peine de souligner le membre de phrase " Alors commence", sans doute pour mettre l'accent, en bon gradualiste qu'il est, sur le caractère progressif du mouvement qu'il pense ainsi désigner. Or, on pourrait tout aussi bien souligner le mot " révolution sociale", qui précisément signifie le contraire, une révolution étant le bouleversement violent de l'ordre existant, autrement dit, une rupture qualitative brutale dans l'ordonnance des choses et des événements" (RIMC, "Dialectique...", op. cité). Or, pour qui sait lire, Marx parle de l'ouverture d'une "ère de révolution sociale" (une "ère" est une époque où s'établit un nouvel ordre des choses) et il se situe dans le changement et la durée puisqu'il nous dit que ce "changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide". Adieu la "violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit" de Bordiga reprise par RIMC ! Marx ne confond pas, comme ces derniers, le "changement dans les fondations économiques" et la révolution politique. Le premier est lent à se dégager au sein de l'ancienne société, la seconde est plus brève, plus circonscrite dans le temps, mais, en général, s'étale aussi sur une certaine période car le renversement du pouvoir politique d'une ancienne classe dominante par une nouvelle ne se fait que rarement du jour au lendemain après un premier essai. L'avènement politique d'une nouvelle classe dominante se fait bien souvent au travers de maintes tentatives avortées, d'échecs prématurés, voire de restaurations momentanées après de brèves victoires.

La signification politique des critiques de nos censeurs

Concernant les groupuscules parasites dont la fonction essentielle est d'embrouiller la clarté politique, d'opposer Marx à la Gauche Communiste et ainsi de répandre un écran de fumée entre les nouveaux éléments en recherche et les groupes révolutionnaires, les choses sont entendues. Notre simple rappel de la notion centrale de décadence dans l'�uvre de Marx et Engels anéantit toutes leurs allégations récurrentes prétendant que c'est une "théorie totalement déviationniste par rapport au programme communiste (...) une telle méthode d'analyse n'a rien à voir avec la théorie communiste (...) du point de vue du matérialisme historique le concept de décadence n'a aucune cohérence. Il ne fait pas partie de l'arsenal théorique du programme communiste. Et en tant que tel il doit être rejeté.. (...) Nul doute que le CCI utilise cette citation (premier brouillon de lettre de Marx à V. Zassoulitch) car elle contient deux fois le mot " décadence', ce qui est rare chez Marx, pour lequel ce terme n'a jamais eu de valeur de concept scientifique" (RIMC, "Dialectique...", op. cité) et les range au rayon des affirmations totalement farfelues. Enoncées par pur souci anti-CCI maladif et parasitaire, l'unique point commun de ces allégations est d'exclure l'origine du concept de décadence chez Marx et Engels. Mais, lorsqu'il s'agit de fonder son analyse, chacun y va de sa petite idée selon de vagues et très imprécises notions d'histoire du mouvement révolutionnaire ! Ainsi, pour Aufheben (14),"La théorie du déclin capitaliste est apparue pour la première fois dans la deuxième internationale" ; alors que d'après RIMC (Dialectique..., op. cité supra) elle serait née après la première guerre mondiale : "Le but de ce travail est d'effectuer une critique globale et définitive du concept de "décadence" qui empoisonne la théorie communiste comme une de ses déviations majeures nées dans le premier après-guerre, et qui empêche tout travail scientifique de restauration de la théorie communiste par son caractère foncièrement idéologique" et, enfin, pour Perspective Internationaliste (Vers une nouvelle théorie de la décadence du capitalisme), ce serait Trotsky qui serait l'inventeur de ce concept "Le concept de décadence du capitalisme a surgi dans la IIIè Internationale, où il a été développé en particulier par Trotsky"... comprenne qui pourra ! S'il y a bien une chose que le lecteur aura pu clairement constater à l'issue de cet examen d'extraits significatifs de l'�uvre de Marx et Engels, c'est que la notion de décadence y trouve sa véritable origine. Non seulement cette notion est bel et bien au c�ur du matérialisme historique et très précisément définie sur un plan théorique et conceptuel, mais elle est également utilisée comme outil scientifique opérationnel dans l'analyse concrète de l'évolution des différents modes de production. Et si tant d'organisations du mouvement ouvrier ont développé cette notion de décadence comme le reconnaissent involontairement les écrits de ces groupuscules parasitaires, c'est bien parce que cette notion est au c�ur du marxisme ! Les bordiguistes du PCI n'ont jamais accepté l'analyse de la décadence développée par la Gauche Communiste d'Italie en exil entre 1928 et 1945 (15) malgré la revendication de leur filiation historique avec cette dernière. Son acte de naissance en 1952 fut justement le rejet de ce concept (16) : alors que Battaglia Communista (17) maintenait les principaux acquis de la Gauche Communiste d'Italie, les éléments autour de Bordiga vont s'en écarter pour fonder le PCI (Parti Communiste International). Malgré son importante régression théorique, le PCI est néanmoins toujours resté dans le camp internationaliste de la Gauche Communiste. Il est toujours profondément resté ancré au matérialisme historique et, à ce titre, quelqu'en soit son niveau de conscience, il a toujours défendu la toile de fond des grandes lignes de l'analyse de la décadence ! Pour preuve, il suffit de citer ses propres positions de base qui apparaissent au dos de toutes ses publications : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" (sur le fond, et pour l'essentiel, le CCI ne dit pas autre chose !) (18). L'on pourrait citer de nombreux passages analogues de ses propres textes où, parfois, il n'hésite pas à reconnaître implicitement ou explicitement la notion même de "décadence du capitalisme" : "Il est vrai que si nous insistons sur la nature cyclique des crises et des catastrophes du capitalisme mondial, cela n'enlève rien à la définition générale de son stade actuel, un stade de décadence dans lequel " les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres, mais ont même commencé à pourrir" comme dit Trotsky." (Programme Communiste n°81 : 15), alors qu'aujourd'hui, dans sa brochure critique de nos positions, il s'essaie sur plusieurs pages à une (très mauvaise) critique de la décadence... sans réaliser qu'il contredit à nouveau ses propres affirmations : "Puisque depuis 1914, la révolution, et seulement elle, est devenue partout et toujours à l'ordre du jour partout, c'est-à-dire que les conditions objectives sont partout présentes, il n'est possible d'expliquer l'absence de cette révolution qu'en ayant recours aux facteurs subjectifs : ce qui manque pour que la révolution éclate, c'est seulement la conscience du prolétariat. Il y a là comme un écho déformé des positions fausses du grand Trotski à la fin des années trente. Trotski lui aussi pensait alors que les forces productives avaient atteint le maximum possible sous le régime capitaliste et que par conséquent toutes les conditions objectives pour la révolution étaient mûres (et qu'elles commençaient même à " pourrir" ) ; le seul obstacle se trouvait donc au niveau des conditions subjectives..." (brochure n°29 du PCI : 9). Mystère de l'invariance !

Quant au groupe Battaglia Communista, force est de constater, malgré l'affirmation de sa continuité politique avec les positions de la Fraction italienne de la Gauche Communiste Internationale (19), qu'il effectue un retour à ses origines bordiguistes. Après avoir rejeté les positions de Bordiga en 1952 et s'être rapproprié certaines leçons de la Gauche Italienne en exil, aujourd'hui, son abandon explicite de la théorie de la décadence telle que développée justement par la Fraction (20) ramène Battaglia Communista aux côtés des bordiguistes du Parti Communiste International (Programme Communiste). C'est un retour aux sources où, tant dans sa plate-forme constitutive de 1946 que dans celle de 1952, la notion de décadence est absente. Le flou politique de ces deux documents programmatiques sur le cadre de compréhension de la période ouverte par la Première Guerre mondiale à toujours constitué la matrice des faiblesses et des oscillations de BC dans la défense des positions de classe.

Enfin, cet examen nous a également permis de constater que les écrits des pères fondateurs du marxisme sont très loin des différentes versions déformées du matérialisme historique défendues par tous nos censeurs. Nous attendons d'ailleurs de la part de ces derniers qu'ils nous démontrent à l'aide des écrits de Marx et Engels, comme nous l'avons fait dans cet article à propos de la notion de décadence, la validité de leur propre vision de la succession des modes de production ! En attendant, leurs prétentions toutes matamoresques à être des experts "es-marxisme" nous feront doucement sourire car, connaissant les écrits de Marx et Engels, nous sommes assurés de ne jamais perdre notre bonne humeur.

Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique

A longueur de pages la Ficci (21) prétend lutter contre une prétendue dégénérescence de notre organisation dont l'objet serait notre analyse du rapport de force entre les classes, notre orientation d'intervention dans la lutte de classe, notre théorie de la décomposition du capitalisme, notre attitude dans la méthode de regroupement des forces révolutionnaires, notre fonctionnement interne, etc. Plus, elle affirme même que le CCI serait agonisant, sinon presque mort, et que ce serait le BIPR qui représenterait le pôle de clarification et de regroupement : "avec l'ouverture du cours opportuniste, sectaire et défaitiste que vit maintenant le CCI officiel, le BIPR se retrouve au centre de la dynamique vers la construction du parti". Cette déclaration d'amour s'accompagne même d'un alignement politique pur et simple sur les positions du BIPR : "Nous sommes conscients que des divergences existent avec cette organisation et nous-mêmes, en particulier sur les questions de méthode d'analyse plus que sur les positions politiques" (Bulletin n°23 : 7). D'un trait de plume, voilà la Ficci, vaillant défenseur de l'orthodoxie de la plate-forme du CCI, qui élimine toutes des divergences politiques importantes entre le CCI et le BIPR. Mais il y a plus significatif encore ! Alors que ce qui est au c�ur même de la plate-forme du CCI - la décadence - fait l'objet, d'une remise en question à peine voilée de la part du BIPR depuis plus de deux ans (22) et d'une critique très malhonnête par le PCI (Programme Communiste), la Ficci n'a rien trouvé de mieux que de se taire dans toutes les langues et de regretter même que nous prenions la défense du cadre d'analyse de la décadence contre les dérives du PCI et du BIPR : "voilà qu'ils mettent en cause le caractère prolétarien de cette organisation ainsi que du BIPR et les rejettent toutes les deux, en tous cas, à la marge du camp prolétarien ! (Revue internationale n° 115)" (Présentation du Bulletin n°22) ! Jusqu'à aujourd'hui, la Ficci est parvenue à écrire pas moins de quatre articles sur le sujet de la décadence du capitalisme (bulletin n°19, 20, 22 et 24). Ces articles sont pompeusement intitulés "Débat au sein du camp prolétarien", mais le lecteur n'y trouvera pas la moindre évocation de l'abandon du concept de décadence par le BIPR ! Il y trouvera par contre l'habituelle diatribe contre notre organisation prétendant de façon ridicule que ce serait nous qui abandonnerions la théorie de la décadence ! Pas un mot donc sur le BIPR qui remet explicitement en question la théorie de la décadence et, par contre, écrits saugrenus sur le CCI qui défend cette analyse de façon intransigeante ! Quatre mois après la publication par le BIPR d'un nouvel et long article expliquant pourquoi il remet en question la théorie de la décadence telle qu'élaborée par la Gauche Communiste (Prometeo N°8, décembre 2003), la Ficci, dans la présentation de son bulletin n°24 d'avril 2004, ne trouve rien de mieux, en une seule ligne, que d'applaudir des deux mains à cette "contribution fondamentale" "Nous saluons ce travail des camarades du PCI qui marque leur souci de clarifier la question. Nous aurons sans doute l'occasion d'y revenir". L'article du BIPR n'y est évidemment pas vu pour ce qu'il est réellement - un grave recul sur le plan programmatique - mais est encensé comme une contribution qui serait écrite pour combattre notre prétendue dérive politique : "La crise dans laquelle s'enfonce de plus en plus le CCI incite les groupes du camp prolétarien à revenir sur cette question de la décadence ; ce qui est une implication de ceux-ci dans le combat contre la dérive opportuniste d'un groupe du milieu politique prolétarien et constitue leur participation au combat pour tenter de sauver ce qui peut l'être du désastre de la dérive opportuniste de notre organisation. Nous saluons cet effort...". Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique, ce n'est plus de l'opportunisme, c'est bassement lécher le cul de ceux que l'on flatte ! En effet, pour couvrir ses comportements de voyous et de mouchards d'un pseudo-vernis politique, la Ficci s'est rapidement "découvert" d'importantes divergences avec le CCI notamment en se débarrassant de notre analyse de la décomposition du capitalisme (23). La Ficci se devait d'éliminer ce qui est politiquement le plus "impopulaire' parmi les groupes du milieu révolutionnaire afin de pouvoir mieux les approcher et se faire reconnaître par eux. Elle commence ainsi à faire des exercices de génuflexions envers ceux qu'elle "flatte"... mais qui, eux, ne sont pas tout à fait dupes : "Si nous n'excluons pas que des individus puissent sortir du CCI pour rejoindre nos rangs, il est tout aussi impossible de s'attendre à voir surgir en son sein des groupes ou fractions qui, dans le débat avec leur propre organisation, arriveraient en bloc à développer des positions convergentes avec les nôtres... Un tel résultat ne peut venir en effet que d'une remise en cause complète, mieux, d'une rupture avec les positions pratiques, politiques et programmatiques générales de celui-ci et non pas de leur simple modification ou amélioration..." (Brochure n°29 du PCI : 4). On ne peut mieux dire ! Après s'être débarrassée de la théorie de la décomposition, la Ficci est aujourd'hui prête à réduire toutes les divergences politiques entre le CCI et le BIPR à quelques menues questions de "méthode d'analyse" et, demain, elle sera prête à jeter la théorie de la décadence aux orties pour pouvoir séduire les groupes hostiles à ces deux concepts afin de pouvoir continuer son sale boulot consistant à essayer d'isoler le CCI du reste des groupes du milieu politique prolétarien.

C. Mcl.

(1) Dans l'article "La crise économique signe la faillite des rapports sociaux de production capitalistes" de la Revue Internationale n°115, nous avons déjà eu l'occasion de montrer que le refus du BIPR et du PCI (Programme Communiste) de s'appuyer sur le cadre d'analyse de la décadence du capitalisme est à la racine de leurs glissements gauchistes et altermondialiste dans l'analyse marxiste de la crise et de l'encadrement social de la classe ouvrière.

(2) A ceux qui voudraient opposer Marx à Engels, signalons "Une remarque en passant : les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu'il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre..." (Préface de Engels du 23 septembre 1885 à la seconde édition, Editions Sociales 1973 : 38)

(3 ) Pour une critique de la conception bordiguiste de l'évolution historique, nous renvoyons le lecteur à notre article dans la Revue Internationale n°54, pages 14 à 19).

(4) "Dialectique des forces productives et des rapports de production dans la théorie communiste" publié dans la Revue Internationale du Mouvement Communiste, écrit en commun par Communisme ou Civilisation, Communismo et L'Union prolétarienne et disponible à l'adresse suivante : http://membres.lycos.fr/rgood/formprod.htm.

(5) http://users.skynet.be/ippi/4discus1tex.htm

(6) Lire avec grand intérêt le livre de Guy Bois, La grande dépression médiévale XIVè et XVè siècle, PUF.

(7) Le simple rappel des analyses de Marx et Engels se suffit déjà à lui-même pour répondre aux insondables âneries historiques débitées par des groupes parasites comme Perspectives Internationalistes, Robin Goodfellow (ex-Communisme ou Civilisation et RIMC), etc., qui en arrivent à affirmer l'exact opposé des fondateurs du matérialisme historique et des données historiques incontestables. Nous nous réservons cependant l'occasion de revenir encore plus amplement sur leurs divagations dans les articles suivants car, malheureusement, ils parviennent à influencer négativement de jeunes éléments encore peu assurés des positions marxistes.

(8 ) Ce type de mode de production a été identifié par Marx en Asie, d'où son nom, mais il ne se limite nullement à cette aire géographique. Historiquement, il correspond aux sociétés mégalithiques ou égyptiennes, etc. que l'on rencontre entre l'an 4000 et l'an 500 avant J.C. et qui sont l'aboutissement du lent processus de division en classes de la société. Les différenciations sociales qui se sont développées à partir de l'apparition du stockage et de l'émergence de la richesse matérielle ont abouti à un pouvoir politique constitué en Etat sous la forme d'une société royale. L'esclavage pouvait y exister - même de façon considérable (dépendants, serviteurs, ouvriers pour les grands travaux, etc.) -, mais il ne se rencontrait que fort rarement dans la production agricole, il ne constituait pas encore le mode de production dominant. Marx en a donné une claire définition dans le Capital : "Si les producteurs directs n'ont pas affaire à des propriétaires particuliers, mais directement à l'Etat, comme en Asie, où le propriétaire est en même temps un souverain, la rente coïncide avec l'impôt ou plutôt il n'existe pas alors d'impôt qui se différencie de cette forme de rente foncière. Dans ces conditions, le rapport de dépendance économique et politique n'a pas besoin de revêtir un caractère plus dur que la sujétion à l'Etat qui est le lot de tous. C'est l'Etat qui est ici le propriétaire foncier souverain et la souveraineté n'est que la concentration à l'échelle nationale de la propriété foncière" (Marx, Le Capital, Editions Sociales - 1974, livre III°, tome 3 : 172). Toutes ces sociétés disparaîtront, pour la plupart d'entre elles, entre 1000 et 500 avant J.C. Leurs décadences se manifestent par des révoltes paysannes récurrentes, par un développement gigantesque des dépenses étatiques improductives et par d'incessantes guerres entre sociétés royales cherchant par le pillage de richesses une solution aux blocages productifs internes. Les conflits politiques et rivalités intestines au sein de la caste dominante épuisent les ressources de ces sociétés dans des conflits sans fin et les limites d'expansion géographique des empires attestent que le maximum du développement, compatible avec les rapports de production, a été atteint.

(9) Ces mêmes esprits chagrins, pour limiter la signification de cette sentence du Manifeste, se plaisent à affirmer que cet extrait ferait référence non pas au processus général du passage d'un mode de production à un autre mais au retour périodique des crises conjoncturelles de surproduction ouvrant une possible issue révolutionnaire. Rien n'est plus faux, le contexte de l'extrait est sans ambiguïté, il vient juste après le rappel par Marx du processus historique de transition entre le féodalisme et le capitalisme. De plus, affirmer cela, c'est se méprendre sur l'objectif du Manifeste qui est entièrement tendu vers la démonstration du caractère transitoire des modes de production et donc du capitalisme et ne vise pas, comme cela sera le cas pour "Le Capital", à détailler le fonctionnement du capitalisme et de ses crises périodiques.

(10) Ou encore, la théorie de la décadence renverrait "...toute la théorie communiste dans les limbes de l'idéologie et de l'utopie puisqu'elle aurait été posée en dehors de toute base matérielle (en phase ascendante, ndlr). L'humanité se serait posé des problèmes qu'elle ne pouvait pas résoudre pratiquement. Dans ces conditions, pourquoi se revendiquer des positions de Marx et d'Engels ? Il faudrait leur appliquer la même critique que celle qu'ils faisaient aux socialistes utopiques. Le socialisme scientifique ne serait pas une rupture avec le socialisme utopique mais un nouvel épisode de celui-ci" (Robin Goodfellow, http://membres.lycos.fr/resdisint).

(11) "Quel rôle joue donc le concept de décadence sur le terrain de la critique de l'économie politique militante, c'est-à-dire de l'analyse approfondie des phénomènes et des dynamiques du capitalisme dans la période que nous vivons ? Aucun. Au point que le mot lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital. Ce n'est pas avec le concept de décadence que l'on peut expliquer les mécanismes de la crise" (Eléments de réflexion sur les crises du CCI publié dans la revue centrale en anglais du BIPR : Internationalist Communist n°21).

(12) "Ainsi, la propension du capital à accroître la productivité et, par là, à développer les forces productives, ne décroît pas dans sa phase de décadence... (...) L'existence du capitalisme dans sa phase de décadence, liée à la production de plus-value extraite du travail vivant mais confrontée au fait que la masse de plus-value tend à diminuer au fur et à mesure que le niveau de surtravail augmente, le contraint à accélérer le développement des forces productives à un rythme de plus en plus frénétique" (Perspective Internationaliste, "Valeur, décadence et technologie, 12 thèses", http://users.skynet.be/ippi/3thdecad.htm).

(13) "Les rapports de domination et de servitude (...) constituent un ferment nécessaire du développement et du déclin de tous les rapports de propriété et de production originels, tout comme ils expriment leur caractère borné. Au demeurant, ils sont reproduits dans le capital - sous une forme médiatisée - et ils constituent ainsi également un ferment de sa dissolution et sont l'emblème de son propre caractère borné" (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome I : 438), ou, un peu plus loin : "D'un point de vie idéel, la dissolution d'une forme de conscience donnée suffirait à tuer une époque entière. D'un point de vue réel, cette limite de la conscience correspond à un degré déterminé de développement des forces productives matérielles et donc de la richesse. A vrai dire, le développement ne s'est pas produit sur l'ancienne base, mais il y a eu développement de cette base elle-même. Le développement maximum de cette base elle-même (...) est le point où elle a elle-même été élaborée jusqu'à prendre la forme dans laquelle elle est compatible avec le développement maximum des forces productives, et donc aussi avec le développement le plus riche des individus. Dès que ce point est atteint, la suite du développement apparaît comme un déclin, et le nouveau développement commence sur une nouvelle base." (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome II : 33). Et encore, en 1857, dans "L'introduction générale à la critique de l'économie politique" (La Pléiade, tome I : 260), parlant de l'évolution historique des modes de production et de leur capacité à se comprendre et se critiquer, Marx nous dit que : "La prétendue évolution historique repose en général sur le fait que la dernière formation sociale considère les formes passées comme autant d'étapes vers elle-même, et qu'elle les conçoit toujours d'un point de vue partial. En effet, elle est rarement capable - et seulement dans des conditions bien déterminées - de faire sa propre critique. Nous ne pensons naturellement pas, ici, aux périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme une ère de décadence".

(14) "Sur la décadence. Théorie du déclin ou déclin de la théorie" est un texte du groupe anglais Aufheben. Sa traduction française est disponible à l'adresse suivante : http://www.geocities.com/Paris/Opera/3542/TC15-3.html.

(15) Lire notre brochure sur "La Gauche Communiste d'Italie".

(16) Lire les quelques considérations critiques de Bordiga sur la théorie de la décadence écrite en 1951 : "La doctrine du diable au corps" republiée dans Le Prolétaire n°464 (journal du PCI en français), "Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste" republiée dans Programme Communiste n°56 (revue théorique du PCI en français) ainsi que le compte-rendu de la réunion de Rome en 1951 publié dans Invariance n°4.

(17) BC (Battaglia Communista) est l'une des deux organisations mères, avec la CWO (Communist Workers Organisation), qui forment aujourd'hui le BIPR.

(18 )Dans une récente brochure, entièrement consacrée à la critique de nos positions (brochure n°29, du PCI (Le Prolétaire) : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" ), le PCI, emporté par sa prose, n'hésite pas à contredire ses propres positions de base en affirmant : "Le CCI voit tout une série de phénomènes comme (...) la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement comme condition d'une nouvelle phase d'accumulation (...). Pour le CCI ces phénomènes prétendus nouveaux sont interprétés comme des manifestations de la décadence (...) et non pas comme l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" (page 8). Le PCI peut-il nous dire si oui ou non, comme l'indique ses positions de base : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" ou si, comme il l'affirme dans sa polémique contre nos positions, "la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement" ne sont pas "des manifestations de la décadence" mais "l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" ! Apparemment l'argumentation et l'invariance programmatique sont à géométrie fort variable en fonction du moment !

(19) "En conclusion, si ce n'est pas l'émigration politique, laquelle a porté exclusivement tout le poids du travail de la Fraction de gauche qui a eu l'initiative de la constitution du Parti Communiste Internationaliste en 1943, c'est pourtant sur les bases qu'elle a défendues de 1927 à la guerre que cette fondation s'est effectuée" (Introduction à la plate-forme politique du PCI, publication de la Gauche Communiste Internationale, 1946 : 12).

(20) "IV. L'enjeu historique dans le capitalisme décadent. Depuis l'ouverture de la phase impérialiste du capitalisme au début du siècle actuel, l'évolution oscille entre la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne. A l'époque de la croissance du capitalisme, les guerres frayaient la voie à l'expansion des forces productives par la destruction des rapports surannés de production. Dans la phase de décadence capitaliste, les guerres n'ont d'autre fonction que d'opérer la destruction de l'excédent des richesses..." (Résolution sur la constitution du "Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste', Octobre n 1, février 1938 : 4 et 5). "La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d'expansion du régime capitaliste (...) Dans l'ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c'est l'enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l'évolution historique." ("Manifeste du Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste", Octobre n°3, avril 1938)

(21 ) Une soi-disant "Fraction Interne", auto-proclamée, de notre organisation qui regroupe quelques ex-membres que nous avons dû exclure pour leur comportement de mouchards, (venant après des vols d'argents et de matériel ainsi que des calomnies envers notre organisation - lire à ce propos notre prise de position "Les méthodes policières de la FICCI" sur notre site Internet). (22) Pour notre part, c'est dès octobre 2002 que nous avons réagi à la parution des premiers éléments (en mars 2002) indiquant un abandon de la notion de décadence par le BIPR (cf. notre Revue Internationale n° 111 : 9), puis, un an après, au travers d'une critique substantielle dans le n° 115. (23) Analyse que ces éléments partageaient lorsqu'ils étaient encore membre du CCI (cf. lire notre article Comprendre la décomposition du capitalisme dans le numéro 117 de la Revue Internationale.