Le mouvement ouvrier au Japon : 1882-1905

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Les notes suivantes sur l'histoire du mouvement révolutionnaire au Japon illustrent, avec des éléments concrets, la nature même du processus de développement de la classe ouvrière et de son avant-garde révolutionnaire caractérisé par l'unité fondamentale de ses intérêts et de sa lutte à travers le globe pour renverser le capitalisme mondial.

Ce processus, qui se vérifie globalement au niveau international, ne s'exprime pas de manière identique et au même rythme dans chaque pays pris séparément ; il s'y manifeste de façon inégale mais avec une influence mutuelle d'un pays sur l'autre. Pour différentes raisons historiques, l'Europe occidentale se trouve constituer le centre de gravité de la révolution communiste mondiale[1]. L'histoire du mouvement révolutionnaire au Japon met en évidence, à plusieurs occasions, qu'il s'est retrouvé à la traîne des avancées qui se produisaient dans le monde occidental.

Ceci ne constitue cependant pas un jugement moral, le résultat d'un quelconque "Euro-centrisme" pas plus que cela n'exprime la volonté de décerner des bons points au prolétariat des pays où il est le plus avancé. Au contraire, avec ces éléments d'histoire du mouvement révolutionnaire au Japon apparaît clairement le lien indissoluble qui existe entre le mouvement révolutionnaire en Europe occidentale et dans le reste du monde. Un tel cadre d'analyse est le seul à même de permettre de comprendre la dynamique de la future révolution mondiale, de même que le rôle vital, irremplaçable que devra y jouer une fraction mondiale du prolétariat comme la classe ouvrière au Japon.

Quand nous étudions l'histoire du mouvement ouvrier au Japon, nous ne pouvons qu'être frappés par les similitudes profondes entre les questions confrontées, et les réponses données, par le prolétariat dans ce pays et partout ailleurs dans le monde industrialisé. Ces similitudes sont d'autant plus significatives que le Japon s'est trouvé relativement isolé des autres grands pays industrialisés, et qu'il a connu un développement industriel extraordinairement rapide. Ce dernier n'a commencé qu'à partir des années 1860, et l'ouverture du Japon au commerce mondial et à l'influence extérieure par la force militaire des "navires noirs" du commodore américain Perry, rapidement suivi par les puissances européennes. Jusqu'alors, le Japon était resté gelé dans un féodalisme hermétique, entièrement coupé du reste du monde. En trente ans – à peine une génération – il est devenu la dernière grande puissance industrielle à percer dans l'arène impérialiste mondiale. Cette percée s'effectua de la façon la plus retentissante qu'il soit donné d'imaginer, avec la destruction de la flotte russe à Port Arthur en 1905.

Cela signifie que l'expérience et les idées acquises par les ouvriers européens en un siècle ou plus l'ont été en un quart de siècle au Japon. Le prolétariat japonais est né à l'époque où le marxisme avait déjà développé une profonde influence sur le mouvement ouvrier européen (notamment à travers la première internationale), alors que les premières traductions des écrits de Marx ne furent disponibles en japonais qu'en 1904. Comme on va le voir, il était possible que des idées appartenant en propre aux débuts du mouvement ouvrier cohabitent avec les expressions les plus modernes de ce dernier.

Le premier regroupement des révolutionnaires

Jusque dans les dernières décennies du 19e siècle, le mouvement ouvrier au Japon était largement influencé par le Confucianisme traditionnel pour lequel l’harmonie sociale et la participation de l’individu (jin) n’existaient que dans l’intérêt de la communauté.

En mai 1882, le Parti Socialiste d’Orient (Toyo Shakaito) fut fondé. Il s’appuyait sur le socialisme utopique et l’anarchisme. Peu de temps après, il fut dissout.

Les années 1880 furent marquées par l’apparition de cercles qui se donnèrent pour tâche de s’approprier les classiques du socialisme et de se familiariser avec les luttes et les débats du mouvement ouvrier en Europe, notamment avec ‘Les Amis du Peuple’ (Kokumin-no tomo) ou ‘La Société d’exploration des problèmes sociaux’ (Shakai mondai kenkyukai). L'activité de ces cercles ne reposait pas sur une organisation permanente et ils n’avaient pas encore établi des liens avec la IIe Internationale fondée en 1889.

En 1890, pour la première fois, des ouvriers migrants d’origine japonaise se regroupèrent aux États-Unis dans la ‘Société courageuse des ouvriers’ (Shokko gijukai). Ce groupe était plutôt un cercle d’études ayant pour but d’étudier la question ouvrière de différents pays d’Europe de l’Ouest et des États-Unis. Les syndicats américains avaient une forte influence sur ce groupe.

En 1897, ‘La Société pour la préparation de la création de syndicats’ (Rodo kumiai kiseikai) fut créée, revendiquant 5700 membres. Pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier au Japon, elle avait son propre journal : Rodo sekai, diffusé tous les deux mois et édité par S. Katayama. Le but de ce mouvement était de créer des syndicats et des coopératives. Deux ans plus tard, cette association syndicale comptait déjà 42 sections et 54 000 membres. Les statuts et les positions de ces syndicats étaient basés sur les modèles européens. Le syndicat des conducteurs de trains développa une campagne pour l’introduction du droit de vote généralisé et déclara en mars 1901 que “le socialisme est la seule réponse définitive à la condition ouvrière”.

Le 18 octobre 1898, un petit groupe d’intellectuels se rencontra dans une Église Unitariste de Tokyo et fonda Shakaishugi Kenkyukai (l’Association pour l’Étude du Socialisme). Ils commencèrent à se réunir une fois par mois. Cinq de ses six fondateurs se considéraient toujours eux-mêmes comme des Socialistes Chrétiens.

Après son voyage en Angleterre et aux États-Unis, Katayama contribua à la fondation en 1900 de l’Association Socialiste (Shakaishugi kyokai) qui comptait quelques 40 membres. Il fut décidé d’envoyer pour la première fois un délégué au Congrès de Paris de la IIe Internationale mais des problèmes financiers empêchèrent la réalisation du projet.

La première phase du mouvement ouvrier ‘de destruction des machines’ (qui correspond d'une certaine manière au "Luddism" du mouvement ouvrier anglais à la charnière du 18e et du 19e siècle) ne fut dépassée qu'à la fin des années 1880, ouvrant ainsi la voie à une vague de grèves qui eurent lieu entre 1897 et 1899. En particulier, les ouvriers métallurgistes, les mécaniciens et les cheminots montrèrent leur combativité. La Guerre Sino-Japonaise (1894-1895) entraîna un nouvel essor industriel de sorte qu’au milieu des années 1890, le Japon comptait 420 000 ouvriers. Quelques 20 000 ouvriers - à savoir 5% de travailleurs industriels modernes - étaient syndiqués, la plupart des syndicats étant de taille réduite, ne dépassant pas 500 membres. Mais la bourgeoisie japonaise réagit dès le début avec une violence terrible contre une main-d’œuvre de plus en plus combative. En 1900, elle adopta une ‘loi sur la protection de l’ordre public’ basée sur le modèle des lois anti-socialistes de Bismark qui avait interdit le SPD en Allemagne en 1878.

Le 20 mai 1901 vit la formation du premier Parti Social-démocrate (Shakai Minshuto). Il mettait en avant les revendications suivantes :

"- l’abolition de l’écart entre les riches et les pauvres et assurer la victoire du pacifisme dans le monde au moyen du socialisme et de la démocratie véritables ;

- fraternité internationale dépassant les différences raciales et politiques ;

- la paix mondiale et l’abolition de toutes les armes ;

- la répartition juste et égalitaire des richesses ;

- l’accès égalitaire au pouvoir politique pour toute la population."

Ces revendications sont tout à fait caractéristiques de la situation dans laquelle le mouvement ouvrier au Japon s'est retrouvé à cette époque combinant à la fois :

- une vision quelque peu naïve "a-classiste", typique des premières phases de la lutte de classe et s'apparentant au courant utopiste en Europe et Etats-Unis ;

- une insistance pour que soient éradiquées les inégalités basées sur la race, et qui reflète certainement l'expérience des travailleurs japonais immigrés aux Etats-Unis ;

- une phraséologie démocratique et pacifique similaire à celle de l'aile révisionniste de la IIe internationale.

Shakai Minshuto (le Parti Social démocrate) proclamait vouloir respecter la loi ; l’anarchisme et la violence étaient explicitement rejetés ; il soutenait la participation aux élections parlementaires. En défendant les intérêts de la population, au-delà des classes, en liquidant l’inégalité économique, en combattant pour le droit de vote généralisé pour tous les ouvriers, le parti espérait apporter sa contribution à l’établissement de la paix mondiale.

Bien qu’il considérait ses activités parlementaires comme une priorité, le parti fut immédiatement interdit. La tentative de construire un parti politique échoua. Le niveau d’organisation ne pouvait dépasser encore celui des cercles de discussion. De plus, la répression provoca un très important revers. La publication des journaux continua à être assurée sans le soutien d'une organisation derrière. C’est ainsi que la tenue de conférences, de meetings et la publication de textes formaient l’essentiel des activités.

La lutte contre la guerre

Les 5 et 6 avril 1903, à la Conférence Socialiste du Japon à Osaka, les participants réclamèrent la transformation socialiste de la société. Tandis que les exigences de ‘liberté, d’égalité et de fraternité’ étaient toujours présentes, la revendication de l’abolition des classes et de toutes les oppressions de même que l’interdiction des guerres d’agression apparurent également. Fin 1903, la Commoners Society (Heiminsha) devint le centre du mouvement anti-guerre, alors que le Japon poursuivait son expansion en Manchourie et en Corée et qu’il était sur le point d’entrer en guerre contre la Russie. Le journal de cette association était publié à 5 000 exemplaires. Là encore, c’était un journal sans structure organisationnelle forte derrière. D. Kotoku était l’un des orateurs les plus connus de ce groupe.

Katayama[2]2, qui quitta le Japon de 1903 à 1907, assista au Congrès d’Amsterdam de la IIe Internationale en 1904. Quand il serra la main de Plékhanov, cela fut considéré comme un geste symbolique important en pleine guerre russo-japonaise qui dura de février 1904 à août 1905.

Au début de la guerre, Heiminsha prit clairement position contre celle-ci ; une prise de position au nom du pacifisme humanitaire. La course au profit du secteur de l’armement était dénoncée.

Le 13 mars 1904, Heimin Shimbun publia une lettre ouverte au Parti Ouvrier Social-démocrate russe, appelant à l’unité avec les socialistes du Japon contre la guerre. L’Iskra n° 37 publia sa réponse. Au même moment, les socialistes japonais diffusaient la littérature socialiste parmi les prisonniers de guerre russes.

En 1904, 39 000 tracts contre la guerre furent diffusés et quelques 20 000 exemplaires de Heimin vendus.

C’est ainsi que les activités impérialistes intensives du Japon (les guerres contre la Chine dans les années 1890, la guerre avec la Russie en 1904-1905) contraignirent le prolétariat à prendre position sur la question de la guerre. Même si le rejet de la guerre impérialiste n’était pas encore solidement ancré sur le marxisme et s’il était toujours fortement marqué par une orientation pacifiste, la classe ouvrière développait la tradition de l’internationalisme.

La première traduction du Manifeste Communiste fut également publiée par Heimin en 1904. Jusqu’à ce moment là, les classiques du Marxisme n’étaient pas disponibles en japonais.

Dès que le gouvernement réprima les révolutionnaires, faisant passer en jugement beaucoup d’entre eux, Heimin cessa de publier et le journal Chokugen (La Libre Parole), qui apparut peu après, était encore imprégné par un très fort pacifisme.

Le capital dut faire porter à la classe ouvrière le coût de la guerre. Les prix doublèrent puis triplèrent. L’état, qui inaugura une politique d’endettement pour financer la guerre, accabla d’impôts la classe ouvrière.

De la même façon qu’en Russie en 1905, l’aggravation dramatique des conditions de vie des ouvriers au Japon mena à l’éclatement de manifestations violentes en 1905 et à une série de grèves dans les chantiers navals et les mines en 1906 et 1907. La bourgeoisie n’hésita jamais un seul instant à envoyer la troupe contre les ouvriers et une fois de plus déclara toute organisation ouvrière illégale.

Alors qu’il n’y avait pas encore d’organisation des révolutionnaires mais uniquement une tribune révolutionnaire contre la guerre, la guerre russo-japonaise suscita en même temps une forte polarisation politique. Une première décantation se produisait entre les Chrétiens Socialistes autour de Kinoshita, Abe et l’aile autour de Kotoko (qui dès 1904-05 avait pris un ferme positionnement antiparlementaire) et celle autour de Katayama Sen et Tetsuji.

DA

1 Voir le texte "Le prolétariat d'Europe occidentale au centre de la généralisation internationale de la lutte de classe –critique de la théorie du maillon faible" dans la Revue Internationale n°31, 1982. Des aires telles que le Japon ou l'Amérique du Nord, bien qu'elles remplissent la plupart des conditions nécessaires à la révolution, ne constituent néanmoins pas le lieu le plus favorable pour le développement du processus révolutionnaire, à cause du manque d'expérience et du retard dans le développement de la conscience du prolétariat de ces pays.

2 Pendant sa première période d’exil de 1903 à 1907, il fut impliqué au Texas (USA) avec des fermiers japonais dans des expérimentations agricoles suivant le concept socialiste-utopique de Cabet et Robert Owen. Après la répression, il quitta à nouveau le Japon incidemment après l’éclatement de la Première guerre mondiale et partit aux États-Unis. Il devint à nouveau actif dans le milieu immigrant japonais. En 1916, il rencontra Trotsky, Boukharine, Kollontai à New-York. Une fois le contact établi, il commença à rejeter ses idées chrétiennes. En 1919, il rejoignit le Parti Communiste Indépendant d’Amérique et fonda une Association des Socialistes Japonais en Amérique. En 1921, il parti pour Moscou, où il vécu jusqu’en 1933. Il semble n’avoir jamais élevé la voix contre le Stalinisme. Quand il mourut, à Moscou en 1933, il eut des funérailles d’État.