Menace de guerre contre l'Irak : L'enfoncement dans la barbarie guerrière

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Jour après jour, la menace d'une nouvelle guerre en Irak se précise. Bush fils a l'intention d'aller plus loin que son père en 1991. Non seulement il veut infliger une nouvelle défaite militaire à l'Irak mais, cette fois-ci, c'est le régime de Saddam Hussein qu'il veut abattre. Et ces nouvelles menaces de guerre interviennent dans une situation générale où la guerre est de plus en plus présente dans l'arène internationale. Un an après les attentats du 11 septembre et la "guerre contre le terrorisme" déclarée au monde entier, et en particulier aux nations désignées comme "l'axe du Mal" par les Etats-Unis, la situation n'a fait qu'empirer.

Il est clair que le renversement du régime des talibans et la guerre contre Al Qaida en Afghanistan n'ont rien réglé : la large coalition internationale anti-terroriste mise en place sous le contrôle étroit de la Maison Blanche n'est plus de mise. Derrière la multiplication des reportages et des messages officiels de "solidarité internationale" lors des cérémonies commémoratives du 11 septembre, les critiques vis-à-vis de la politique américaine se sont exprimées ouvertement, en particulier en Europe et dans les pays arabes. En Afghanistan même, l'attentat du 5 septembre en plein marché de Kaboul qui a fait une trentaine de morts et des centaines de blessés et, quelques heures plus tard, la tentative d'assassinat contre le président Karzaï démontrent la fragilité d'un régime tenu à bout de bras par la Maison Blanche.

Mais surtout on a assisté depuis un an à une nouvelle montée des tensions guerrières dans d'autres pays. Avant l'été, nous avons eu une nouvelle alerte d'une possible guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan dont les risques demeurent entiers (voir Revue Internationale n° 110). De même, la situation en Palestine n'a cessé de se dégrader et maintenant c'est la menace d'une réédition de la Guerre du Golfe de 1991 qui se profile. "L'ère de paix" que Bush père nous avait promise en 1989, lors de l'effondrement du bloc de l'Est, se révèle comme une ère d'intensification sans précédent depuis la seconde guerre mondiale de la barbarie guerrière confirmant clairement les analyses et prévisions qu'avaient faites dès cette époque les révolutionnaires face aux discours endormeurs des principaux dirigeants de la bourgeoisie mondiale.

Le militarisme et la guerre dans la période actuelle

Dans la Revue Internationale n° 64 (1er trimestre 1991), notre texte d'orientation "Militarisme et décomposition", rédigé avant même la guerre du Golfe, donnait un cadre d'analyse à l'expression des rivalités impérialistes dans le monde capitaliste pour la période qui s'était ouverte après l'effondrement du bloc de l'Est et la dislocation du bloc occidental qui s'ensuivit en rappelant tout d'abord que : "depuis le début du 20e siècle, la guerre a été la question la plus décisive qu'aient eu à affronter le prolétariat et ses minorités révolutionnaires (...) dans la mesure où la guerre constitue la forme la plus concentrée de la barbarie du capitalisme décadent, celle qui exprime son agonie et la menace qu'il fait peser sur la survie de l'humanité. (...) La barbarie guerrière sera une donnée permanente et omniprésente de la situation mondiale impliquant de façon croissante les pays développés" (point 13).

Il ajoutait que "la décomposition générale de la société capitaliste constitue la phase ultime de la période de décadence du capitalisme. En ce sens, dans cette phase ne sont pas remises en cause les caractéristiques propres à la période de décadence : la crise historique de l'économie capitaliste, le capitalisme d'Etat et, également, les phénomènes fondamentaux que sont le militarisme et l'impérialisme. Plus encore, dans la mesure où la décomposition se présente comme la culmination des contradictions dans lesquelles se débat de façon croissante le capitalisme depuis le début de sa décadence, les caractéristiques propres à cette période se trouvent, dans sa phase ultime, encore exacerbées. (...) Il en est de même pour le militarisme et l'impérialisme, comme on a pu le constater tout au long des années 1980, durant lesquelles le phénomène de décomposition est apparu et s'est développé. Et ce n'est pas la disparition du partage du monde en deux constellations impérialistes résultant de l'effondrement du bloc de l'Est qui pouvait remettre en cause une telle réalité. En effet, ce n'est pas la constitution de blocs impérialistes qui se trouve à l'origine du militarisme et de l'impérialisme. C'est tout le contraire qui est vrai : la constitution des blocs n'est que la conséquence extrême (...), une manifestation (...) de l'enfoncement du capitalisme décadent dans le militarisme et la guerre. (...) La disparition actuelle des blocs impérialistes ne saurait impliquer la moindre remise en cause de l'emprise de l'impérialisme sur la vie de la société. (...) La fin des blocs ne fait qu'ouvrir la porte à une forme encore plus barbare, aberrant et chaotique de l'impérialisme." (point 5)

Dès janvier 1991, la guerre du Golfe montrait que " face à la tendance au chaos généralisé propre à la phase de décomposition du capitalisme, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est avait donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capitalisme, dans sa tentative de maintenir en place les différentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition d'un corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens même qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation considérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme." (point 8)

C'est pourquoi "la perspective aujourd'hui est à une multiplication et à une omniprésence de guerres locales et d'interventions des grandes puissances, que les Etats bourgeois sont en mesure de développer jusqu'à un certain point sans l'adhésion du prolétariat." (Résolution du 13° congrès du CCI, Revue Internationale n° 97).

L'actualité n'a fait que confirmer la croissance de cette barbarie permanente dans un monde capitaliste dominé par le 'chacun pour soi' et dans la concurrence généralisée que se livrent les puissances impérialistes, grandes ou petites. Dans ce contexte, les bourgeoisies nationales, à commencer par celle des Etats-Unis qui a déchaîné et entretenu un climat particulier de psychose et d'hystérie patriotique dans la population mais aussi tous les autres Etats entendant jouer un rôle sur l'arène mondiale ont franchi une nouvelle étape dans la mobilisation de leur armée sur un pied de guerre et ont renforcé considérablement les budgets de la défense.

Si l'attaque du 11 septembre est bien "un acte de guerre" comme l'a proclamé Bush, c'est "un acte de guerre capitaliste, un moment de la guerre impérialiste permanente qui caractérise l'époque de la décadence du capitalisme" (Résolution sur la situation internationale de la Conférence Extraordinaire du CCI, avril 2002). En contrepartie des attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont pu intervenir en Afghanistan au nom de la guerre contre le terrorisme. Ils se sont installés en maîtres au coeur de l'Asie Centrale, en Afghanistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan, ont pris position en Géorgie (qui, en réaction directe à cette avancée américaine, fait aujourd'hui l'objet de fortes pressions russes) tout en poursuivant des objectifs stratégiques beaucoup plus vastes et globaux.

Le but de la bourgeoisie américaine est d'assurer son contrôle non seulement sur cette région, ancienne possession de la Russie, mais sur le Moyen-Orient et le sous-continent indien. En plaçant la Corée du Nord dans les pays de " l'axe du Mal ", il est clair que les Etats-Unis lancent également un défi à la Chine et au Japon. Ce qui leur permet de développer leur stratégie d'encerclement des puissances européennes occidentales et notamment de bloquer l'avancée impérialiste de l'Allemagne, son plus dangereux rival impérialiste, vers les territoires slaves et orientaux.

C'est dans ce contexte que s'inscrivent les menaces de guerre contre l'Irak.

Quel est l'intérêt de cette entreprise guerrière ?

Pourquoi cette obstination contre Saddam Hussein ?

Il est clair que l'Irak de Saddam Hussein ne représente aujourd'hui aucune menace sérieuse réelle. Alors que son armée était encore présentée avant 1991 comme la cinquième armée du monde, elle a été décimée et a perdu les deux tiers de ses effectifs depuis la fin de la guerre du Golfe. Quant à l'embargo qui sévit depuis lors, il a empêché l'armée irakienne non seulement de renouveler son équipement mais de se procurer des pièces détachées. Quasiment tout le matériel militaire irakien date d'avant la guerre du Golfe, de l'aveu même du New York Times du 26 août.

De plus, les Etats-Unis ont imposé depuis lors à l'Irak une "zone d'exclusion aérienne" au Nord comme au Sud qui, sous le prétexte de protéger les minorités kurdes et chiites des massacres, interdit à l'aviation militaire irakienne de survoler la moitié du territoire [1]. Cependant, les Etats-Unis ont d'abord mis en avant un "danger nucléaire" venant de l'Irak. Dans le rapport de l'Institut International d'Etudes Stratégiques (IISS), cet argument n'est réfuté que pour mettre plus solidement en avant "un important stock d'armes biologiques et chimiques", et c'est sur ce rapport qu'est désormais fondé la "menace irakienne potentielle".

Il est évident, donc, que le "danger clair et présent" invoqué par le gouvernement Bush pour justifier une intervention n'est qu'un mensonge de propagande. Mais parmi ceux qui critiquent ouvertement la politique américaine, on évoque une autre raison, qui peut paraître évidente : les Etats-Unis veulent assurer leur mainmise sur le pétrole Irakien, deuxième réserve au monde. Pour Le Monde Diplomatique (octobre 2002), par exemple, "Faire main basse sur les deuxièmes réserves mondiales d'hydrocarbures permettrait au président Bush de bouleverser entièrement le marché pétrolier planétaire. Sous protectorat américain, l'Irak pourrait rapidement doubler sa production de brut, ce qui aurait pour conséquence immédiate de faire chuter les prix du pétrole et, peut-être, de relancer la croissance aux Etats-Unis".

D'abord, l'idée que le pétrole d'Irak permettrait de relancer l'économie américaine (ou - variante de la même argumentation mais se voulant plus "marxiste" - assurer aux Etats-Unis une "rente pétrolière") ne tient pas compte de quelques réalités bien concrètes : que le délabrement des équipements pétroliers exigerait cinq ans d'investissements lourds avant de pouvoir tirer profit de la "manne" irakienne ; [2] que l'écoulement actuel de ce pétrole est largement soumis au diktat américain, par des moyens politiques (contrôle des exportations sous la houlette de l'ONU), militaires (les bombardiers américains ont toute l'industrie d'Irak en ligne de mire), et économiques (influence des grandes compagnies pétrolières américaines).

Par contre, il faut insister sur le fait que l'intérêt que portent toutes les grandes puissances au Moyen-Orient est un intérêt surtout stratégique. Cet intérêt précède même la découverte du pétrole dans la région : au 19e siècle, c'était déjà en Irak, Iran et Afghanistan que se déroulait ce qu'on appelait alors le "Grand Jeu" des luttes d'influence entre la Grande-Bretagne, la Russie et l'Allemagne. Les enjeux sont montés d'un cran avec la construction du canal de Suez, route stratégique vers l'Inde pour la Grande-Bretagne. Aujourd'hui, l'importance géopolitique de la région non seulement reste entière, mais elle est largement amplifiée par l'importance stratégique du pétrole comme matière première indispensable à l'économie et à la guerre. Si les Etats-Unis parvenaient à un contrôle absolu sur les fournitures de l'Europe ou du Japon en hydrocarbures, cela voudrait dire qu'ils seraient en mesure d'exercer le plus puissant des chantages sur ces contrées en cas de crise internationale grave : ils n'auraient même pas besoin de les menacer de leurs armes pour soumettre ces pays à leur volonté.

En fait, par cette nouvelle épreuve de force dirigée contre l'Irak, les Etats-Unis entendent renforcer efficacement leur crédibilité et leur autorité dans la région comme sur la planète. La guerre du Golfe de 1991 visait principalement à essayer de resserrer les rangs autour des Etats-Unis de la part des anciens alliés du bloc occidental que la disparition de "l'Empire du Mal" (comme l'avait appelé Reagan), le bloc de l'Est et l'URSS, incitait à voler de leurs propres ailes et à contester l'hégémonie américaine. L'opération avait momentanément réussi mais rapidement, dès la fin de l'été 1991, avec le développement de la guerre en Yougoslavie, ces mêmes ex-alliés s'étaient empressés de jouer à nouveau leurs propres cartes (à commencer par l'Allemagne qui avait poussé la Slovénie et la Croatie à faire sécession). A cette époque, les Etats-Unis s'étaient contentés de chasser les troupes irakiennes de l'Irak sans remettre en cause le régime de Saddam Hussein. Il en fut ainsi pour de multiples raisons. D'une part, la collaboration à la guerre de la part de pays comme l'Arabie saoudite ou la France était conditionnée par l'engagement américain de ne pas renverser Saddam Hussein. Si les Etats-Unis avaient trahi cette promesse, on aurait assisté alors à l'éclatement de la coalition militaire, laquelle était justement un des objectifs de Bush père. D'autre part, tous les "alliés", y compris les Etats-Unis, étaient intéressés à ce que Saddam Hussein reste au pouvoir afin de lui permettre de continuer à jouer son rôle de gendarme local contre les velléités d'indépendance des chiites au sud et des kurdes au nord, velléités qui risquaient de déstabiliser toute la région. Les faits qu'aujourd'hui les Etats-Unis soient prêts à abandonner une telle prudence, qu'ils prennent le risque de trouver sur leur chemin l'opposition d'un certain nombre de puissances et de plusieurs pays arabes importants, de même que le risque de déstabiliser encore plus la situation dans la région, tous ces éléments sont significatifs de l'aggravation de la situation mondiale depuis 1991, de sa plongée dans un chaos croissant et de plus en plus sanglant. Comme nous l'avions annoncé il y a plus de dix ans, les Etats-Unis sont condamnés à une fuite en avant dans l'étalage et l'emploi de leur force militaire s'ils veulent préserver leur leadership.

De plus, un des mérites essentiels de l'opération contre l'Irak est de dissocier le front européen. C'est un excellent moyen de diviser les puissances européennes, notamment la Grande-Bretagne d'un côté, la France et surtout l'Allemagne de l'autre. La Grande-Bretagne reste le principal soutien d'une guerre contre l'Irak. Ce n'est pas par solidarité envers les Etats-Unis que la bourgeoisie britannique réagit ainsi mais la Grande-Bretagne a toujours misé résolument sur le renversement de Saddam Hussein et sur un changement d'équipe au pouvoir en Irak pour réaffirmer ses prétentions vis-à-vis de cette ancienne colonie anglaise. C'est de façon circonstancielle que ses intérêts coïncident avec ceux des Etats-Unis de qui elle attend un dédommagement pour sa contribution militaire. A l'inverse, la France a toujours affirmé son hostilité envers une nouvelle intervention militaire sur le sol irakien et a cherché à maintenir des liens avec Saddam Hussein (comme avec le Liban et la Syrie), même depuis la guerre du Golfe. Ainsi, elle a toujours réclamé au sein de l'ONU la fin de l'embargo contre l'Irak. Quant à l'Allemagne, elle a également toujours cherché à s'affirmer au Moyen-Orient à travers un axe terrestre Berlin-Bagdad via la Turquie et les Balkans.

Une entreprise plus périlleuse qu'en Afghanistan

Déjà, d'incessantes frappes aériennes anglo-américaines sont déclenchées quotidiennement pour servir de répétition générale à l'opération guerrière au nord comme au sud de l'Irak, sous divers prétextes (par exemple, le 27 août, la détection de radars dans une zone démilitarisée a servi à prendre pour cible l'aéroport de Mossoul). Pour cela, la Maison Blanche s'est assurée les bases stratégiques d'une intervention (près de 50 000 soldats américains sont stationnés au Koweït). Elle peut désormais compter sur les appuis des uns pour combler les défections des autres par rapport à la guerre du Golfe de 1991. Ainsi, la Turquie a d'ores et déjà accepté de servir de base arrière aux escadres américaines, moyennant des aides financières conséquentes. Les Emirats, le Koweït, Oman, Bahreïn et surtout le Qatar devraient servir de bases stratégiques régionales [3]. La Jordanie prêterait son territoire pour neutraliser la frontière occidentale de l'Irak, toute proche d'Israël.

Néanmoins, l'entreprise s'annonce encore plus périlleuse que les menées guerrières en Afghanistan, car les Etats-Unis ne peuvent plus dans le cas présent laisser faire le sale travail sur place par quelqu'un d'autre (comme avec l'Alliance du Nord afghane) et le syndrome du Vietnam risque de resurgir alors qu'ils ont pu se retirer de l'opération militaire en Afghanistan avec "zéro mort". De même, la mise en place d'une large opposition démocratique sur le terrain pour "l'après Saddam Hussein" est loin d'être une évidence. Une autre difficulté est la multiplicité bien plus grande qu'en Afghanistan d'influences contraires, y compris sur le plan régional. Les minorités kurdes et chiites ne sont pas fiables, du point de vue américain, les unes étant influençables aux pressions de plusieurs puissances européennes, les autres étant inféodées à l'Iran et à la solde des intérêts de cet Etat; s'y ajoutent les réticences probables a posteriori de la Turquie étant donné d'une part sa sensibilité sur la question kurde où Saddam Hussein assure encore la police aux frontières et surtout l'attirance de la Turquie envers l'Union Européenne qui multiplie les pressions sur elle. L'autre risque est que la bourgeoisie américaine va ternir définitivement son image de " faiseuse de paix " au Moyen-Orient vis-à-vis de l'ensemble des Etats arabes et affaiblit par là à terme ses positions acquises dans la région.

Mais déjà, le premier obstacle auquel sont confrontés les Etats-Unis dans leur tentation d'imposer au monde leur vision d'un "grave danger" venant de l'Irak, c'est que la bourgeoisie américaine ne peut s'appuyer sur aucune règle de droit international pour justifier son action guerrière, contrairement à ses précédentes interventions militaires. Alors qu'en 1991 par exemple, l'invasion du Koweït par Saddam Hussein a servi de prétexte au déclenchement de la guerre du Golfe, il n'existe pas de caution juridique à une guerre préventive. En effet, à travers la notion nouvelle "d'agresseur potentiel" qu'elle utilise contre l'Irak, la bourgeoisie américaine tente d'imposer de nouvelles règles abolissant tout cadre juridique au niveau des relations internationales qui si elles étaient admises justifieraient n'importe quelle invasion d'un autre territoire par n'importe quelle nation et ouvriraient la porte à une accélération du chaos. C'est l'aveu d'une faiblesse dans la stratégie américaine qui a été largement exploitée idéologiquement par les autres grandes puissances qui prétendent aujourd'hui s'en tenir aux "mandats légaux" conférées par l'ONU. C'est d'ailleurs pourquoi les Etats-Unis, pour "légitimer" leur action, ont dû se résoudre à passer par l'ONU et les décisions de son Conseil de Sécurité, avec les risques que cela comporte d'essuyer un échec. Cela a permis d'ailleurs à Saddam Hussein de remporter un premier succès diplomatique lorsqu'il a déclaré accepter la venue de contrôleurs sur le territoire irakien : immédiatement, trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, la Russie, la Chine et la France ont salué la position irakienne et ont déclaré qu'il fallait par conséquent renoncer à une action militaire afin d'organiser le travail des contrôleurs. Le bras de fer entrepris par les Etats-Unis non seulement vis-à-vis de l'Irak mais aussi des autres Etats est donc loin d'être acquis d'avance.

Les divisions de la bourgeoisie américaine

Si la guerre du Golfe a été conduite "légalement" dans le cadre des résolutions de l'ONU, la guerre du Kosovo a été faite "illégalement" dans le cadre de l'OTAN et la campagne militaire en Afghanistan a été menée sous la bannière de "l'action unilatérale" des Américains. Cette politique ne fait évidemment que renforcer l'hostilité des autres Etats envers l'Oncle Sam. Cette situation permet d'ailleurs de mesurer les progrès de l'antiaméricanisme depuis la guerre du Golfe de 1991, en particulier au sein de la plupart des puissances européennes. Alors que les grandes puissances avaient été à l'époque contraintes de participer à l'opération militaire, même en traînant les pieds, aujourd'hui les critiques voire les oppositions à l'action américaine s'affirment clairement. En France, la volonté de Bush de frapper l'Irak et de renverser Saddam Hussein tend à être présentée comme une obsession maladive d'un Rambo d'opérette. En Allemagne, où depuis plus d'une décennie, la règle d'or de la diplomatie était de ne pas heurter de front les Etats-Unis pour avancer ses propres ambitions impérialistes, Schröder vient de marquer une rupture en manifestant son opposition catégorique à toute participation allemande à une intervention militaire en Irak [4]. Même des puissances plus secondaires comme l'Espagne se permettent d'exprimer ouvertement des critiques envers la politique de la Maison Blanche envers l'Irak ou le Proche Orient.

C'est cette contradiction qui se reflète dans les débats et les "désaccords" qui ont surgi au sein de la bourgeoisie américaine.

Certes, au début de la Seconde Guerre mondiale, étaient déjà apparues des divergences au sein de cette bourgeoisie sur la nécessité ou non de l'entrée en guerre des Etats-Unis entre "isolationnistes" et "interventionnistes"; le camp républicain était globalement sur des positions "isolationnistes" tandis que les "interventionnistes" se recrutaient essentiellement au sein du parti démocrate. En 1941, le désastre de Pearl Harbor délibérément provoqué par Roosevelt (voir "Le machiavélisme de la bourgeoisie" dans la Revue Internationale n° 108, 1er trimestre 2002) avait alors permis aux "interventionnistes" de l'emporter. Aujourd'hui, cet ancien clivage a disparu. Mais les contradictions de la politique américaine suscitent un nouveau différend interne qui ne recoupe plus vraiment celui des partis traditionnels. Dans la bourgeoisie américaine, il n'existe bien entendu aucun désaccord sur le fait que les Etats-Unis doivent être capables de préserver leur suprématie impérialiste mondiale, et d'abord sur le terrain militaire. La différence d'appréciation porte sur le fait suivant : les Etats-Unis doivent-ils accepter la dynamique qui les pousse à agir seuls ou doivent-ils essayer de garder autour d'eux et ménager un certain nombre d'alliés, même si cette alliance n'a aujourd'hui aucune stabilité ? Ces deux positions apparaissent clairement au sujet des deux principaux foyers de préoccupation : le conflit israélo-palestinien et le projet d'intervention militaire en Irak. Ainsi, les oscillations de la politique américaine au Moyen-Orient concernant aussi bien le soutien total à Sharon que l'intention parallèle de se débarrasser d'Arafat ou les discours sur la création inéluctable d'un Etat palestinien témoignent de ces contradictions. Sur la lancée du 11 septembre, les Etats-Unis ont poursuivi une politique de soutien quasi-inconditionnel à Israël mais il est clair que la fuite en avant de Sharon et des fractions encore plus radicales de la bourgeoisie israélienne dans la politique de la canonnière, entraînant le conflit dans une absurde spirale sans fin de violence aveugle, contribue à un isolement suicidaire d'Israël et indirectement des Etats-Unis. [5] De surcroît, même si beaucoup d'Etats arabes ne sont pas des inconditionnels d'Arafat, la politique américaine de soutien ouvert à Sharon les irrite. Cela pourrait rapprocher de larges secteurs de la bourgeoisie arabe (Egypte, Arabie Saoudite, Syrie, notamment) des puissances de l'Union européenne. Ces dernières en déclarant ouvertement leur hostilité à l'élimination d'Arafat, bien qu'elles aient prouvé leur impuissance à jouer un rôle de "faiseur de paix", viennent jouer les trouble-fête et tentent de retirer les marrons du feu dans leurs menées diplomatiques.

Les divergences affectant la bourgeoisie américaine s'étaient déjà exprimées au sein de l'administration républicaine. Le secrétaire d'Etat à la Défense Donald Rumsfeld, le vice-président Dick Cheney et la conseillère d'Etat Condoleezza Rice défendent l'idée qu'il faut intervenir seuls et le plus vite possible, tandis que d'autres éminents membres du "staff" républicain tels que Colin Powell, James Baker et Henry Kissinger (appuyés par certains milieux d'affaires qui s'inquiètent du coût de l'opération si les Etats-Unis devaient en porter seuls la charge dans la " conjoncture de crise économique actuelle ") étaient beaucoup plus réticents ou nuancés, préférant poursuivre encore l'usage alternatif de la carotte et du bâton.

Même si les "faucons" partisans de la manière forte et d'une intervention rapide des Etats-Unis contre l'Irak semblaient avoir pris l'avantage, les problèmes soulevés par cette intervention au sein de la bourgeoisie américaine sont cependant tels qu'aucune certitude n'est possible. C'est en effet ce que viennent de révéler les déclarations fracassante d'Al Gore, le candidat démocrate battu (d'un cheveu) par Bush aux dernières présidentielles qui estime que l'imminence d'un danger irakien n'a pas été démontré et critique la stratégie internationale de Bush de la sorte : "Après le 11 septembre, il y avait énormément de sympathie, de bonne volonté et de soutien envers nous de par le monde. Nous avons dilapidé cela et, en un an, nous avons remplacé cela par de la peur, de l'anxiété et de l'incertitude, non pas au sujet de ce que les terroristes vont faire, mais au sujet de ce que nous, nous allons faire !" (cité par Le Monde du 26 septembre). Et comme si cela n'y a suffisait pas, deux députés démocrates annoncent qu'ils vont se rendre à Bagdad pour évaluer les risques qu'une guerre ferait courir à la population civile, se retrouvant ainsi circonstanciellement dans la même démarche que certains des rivaux des Etats-Unis décidés à saboter l'initiative guerrière américaine en Irak. Il ne faut pas se tromper sur le sens de cette initiative de certains démocrates ayant actuellement pour objectif d'ajourner la guerre contre l'Irak telle que Bush l'avait programmée. Elle n'est en rien destinée à atténuer le côté belliqueux de la politique impérialiste américaine mais bien de faire en sorte, comme nous l'avons dit, que les dispositions soient prises permettant d'éviter qu'elle donne lieu à un processus d'isolement des Etats Unis comme il s'en produit un aujourd'hui [6] et qui est directement à son tour un facteur de renforcement de la contestation du leadership américain [7].

En fait, les désaccords qui s'expriment au sein de la bourgeoisie la plus puissante du monde ne font qu'exprimer la contradiction fondamentale dans laquelle se trouve cette bourgeoisie :

"Face à un monde dominé par le 'chacun pour soi', où notamment les anciens vassaux du gendarme américain aspirent à se dégager le plus possible de la pesante tutelle de ce gendarme qu'ils avaient dû supporter face à la menace du bloc adverse, le seul moyen décisif pour les États-Unis d'imposer leur autorité est de s'appuyer sur l'instrument pour lequel ils disposent d'une supériorité écrasante sur tous les autres États : la force militaire. Ce faisant, les États-Unis sont pris dans une contradiction :

- d'une part, s'ils renoncent à la mise en oeuvre ou à l'étalage de leur supériorité militaire, cela ne peut qu'encourager les pays qui contestent leur autorité à aller encore plus loin dans cette contestation ;

- d'autre part, lorsqu'ils font usage de la force brute, même, et surtout, quand ce moyen aboutit momentanément à faire ravaler les velléités de leurs opposants, cela ne peut que pousser ces derniers à saisir la moindre occasion pour prendre leur revanche et tenter de se dégager de l'emprise américaine." "En fait, l'affirmation de la supériorité militaire par la superpuissance agit en sens contraire suivant que le monde est divisé en blocs, comme avant 1989, ou que les blocs n'existent plus. Dans le premier cas, l'affirmation de cette supériorité tend à renforcer la confiance des vassaux envers le leader quant à sa capacité à les défendre efficacement et constitue donc un facteur de cohésion autour de lui. Dans le second cas, les démonstrations de force de la seule superpuissance qui ait survécu ont au contraire comme résultat ultime d'aggraver encore plus le 'chacun pour soi' tant que n'existe pas une puissance qui puisse lui faire concurrence à son niveau. C'est pour cela que les succès de la contre-offensive actuelle des États-Unis ne sauraient être considérés comme définitifs, comme un dépassement de la crise de leur leadership." (Résolution du 12e congrès du CCI, Revue internationale 90).

Ainsi, la volonté des Etats-Unis de restaurer leur leadership les pousse à entrer toujours plus à déchaîner la guerre en même temps que cette politique ne peut à terme leur permettre d'atteindre leurs objectifs. Dans le monde actuel, cette contradiction, qui n'a pas de solution, conduit nécessairement à un développement sans fin de la spirale guerrière.

L'évolution de la situation présente s'inscrit ainsi pleinement dans la poursuite de la même politique guerrière que lors de la guerre du Golfe, puis dans l'ex-Yougoslavie, et en Afghanistan, mais à un niveau supérieur d'aléas et de risque de chaos. La politique du gendarme de l'ordre mondial est un facteur actif d'un chaos guerrier grandissant, d'un enfoncement dans la barbarie et a des conséquences de plus en plus incontrôlables. Elle fait courir des risques de plus en plus déstabilisateurs, en particulier sur tout le continent asiatique du Proche-Orient à l'Asie Centrale, du sous-continent indien jusqu'au Sud-Est asiatique. De tels risques sont révélateurs du danger mortel que font courir à l'humanité entière les affrontements guerriers des puissances impérialistes dans la période de décomposition du capitalisme. Même si une nouvelle guerre mondiale n'est pas immédiatement à l'ordre du jour, il doit être clair pour la classe ouvrière que le seul moyen pouvant en fin de compte empêcher la capitalisme de détruire l'humanité et de renverser ce système.

Wim (15 septembre)

Notes :

1 Cela illustre une fois de plus le machiavélisme de la bourgeoisie américaine qui en 1991 avait incité les minorités kurdes au Nord et chiites au Sud à la rébellion en pleine guerre du Golfe et qui, une fois le soulèvement déclenché, avait volontairement et cyniquement laissé intacte dans l'Opération Tempête du Déserts la garde nationale de Saddam Hussein, composée de troupes d'élite afin qu'elle puisse écraser ces minorités. Par la suite, à la fin de la guerre, cet écrasement des minorités avait été utilisé sur le plan idéologique par la bourgeoisie américaine pour démontrer le caractère sanguinaire du régime de Saddam Hussein et pour justifier après coup non seulement la guerre du Golfe elle-même mais la création de ces "zones d'exclusion militaire" sous contrôle direct des Etats-Unis "afin de protéger les populations locales".

2Voir The Economist du 14/09/02

3 (2) Les réticences de l'Arabie Saoudite notamment qui ne voit pas d'un bon oeil une participation des chiites à un futur gouvernement " démocratique " irakien ont été prises en compte et la plate-forme d'Al-Kharg qui a été si largement utilisée par les forces américaines pendant la guerre du Golfe et la guerre en Afghanistan notamment, a commencé à être démontée pour être transférée sur une nouvelle base en construction à Al-Udeid, sur la côte orientale qatarie, au sud de Doha, qui est appelée à jouer le même rôle stratégique qu'Al Kharg pour les Etats-Unis.

4 Non sans une bonne dose d'hypocrisie car plusieurs centaines de spécialistes allemands des armes chimiques et biologiques qui ont fourni ces armes à l'Irak sont présents dans la région où ils servent de "conseillers techniques " aux Américains). De même, après ses prises de position ostensiblement anti-américaines qui lui ont permis de gagner les élections, Schröder s'est empressé, dès le lendemain de celles-ci de rendre visite à Blair en lui demandant notamment, d'après un diplomate anglais, de favoriser une réconciliation avec Washington qui avait été exprimé de façon véhémente son ulcération. Ces faits n'expriment nullement, cependant, que la bourgeoisie allemande souhaite désormais s'aligner sur la bourgeoisie américaine, mais simplement qu'elle compte revenir à sa diplomatie de prudence qui lui a réussi jusqu'à présent.

5 D'ailleurs, les difficultés économiques d'Israël conditionnant le mécontentement croissant face à d'énormes sacrifices de la population dans le gouffre de l'économie de guerre, poussent à la fissure de la politique d'union nationale en Israël même comme le montre la démission de son mandat de député de l'ancien ministre travailliste de Ehoud Barak, Shlomo Ben Ami.

6 La trajectoire politique même d'Al Gore permet d'écarter de telles illusions puisqu'il faisait partie en 1991 de la minorité démocrate à avoir voté pour la guerre du Golfe.

7Une illustration supplémentaire de cette hostilité croissante aux Etats-Unis s'exprime dans la visite à la Corée du nord faite récemment par le premier ministre japonais Kusumi. Cette visite chaleureuse à un pays déclaré par les américains comme faisant partie de l'axe du mal, est un défi direct qui leur est lancé.

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