Les fractions de gauche et la discipline organisationelle

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Dans un article précédent (Revue internationale n°108), nous avons décrit l'émergence des fractions de gauche qui ont combattu la dégénérescence des anciens partis ouvriers, en particulier celle du SPD (Parti social-démocrate d'Allemagne) qui avait soutenu l'effort de guerre de son capital national en 1914, et celle du Parti communiste russe et de la Troisième internationale au fur et à mesure qu'ils se transformaient en instruments de l'Etat russe avec la défaite progressive de la révolution d'octobre. Dans ce processus, la tâche des fractions était de mener la lutte pour reconquérir l’organisation aux positions centrales du programme prolétarien, contre leur abandon par la droite opportuniste et la totale trahison de la direction contrôlant la majorité de l’organisation. Pour sauvegarder l’organisation comme instrument de la lutte de la classe et sauver le maximum de militants, une préoccupation essentielle des fractions de gauche était de rester autant que possible dans le parti. Cependant, le processus de dégénérescence politique s’accompagnait, inévitablement, d’une modification profonde du mode de fonctionnement des partis eux-mêmes, des rapports entre les militants et l’ensemble de l’organisation. Cette situation posait irrémédiablement aux fractions la question de la rupture de la discipline du parti afin de pouvoir accomplir la tâche de préparation du nouveau parti du prolétariat.

Or, dans le mouvement ouvrier, la gauche a toujours défendu le respect rigoureux des règles de l’organisation et de la discipline en son sein. Rompre la discipline du parti n’était pas une question qui se posait à la légère mais, au contraire, requérait un grand sens des responsabilités, une évaluation profonde des enjeux et des perspectives qui se posaient pour l’avenir de l’organisation du prolétariat et pour le prolétariat lui-même.

Le but de cet article est d’examiner comment s’est posée la question de la discipline dans l’histoire des organisations de la classe ouvrière, en particulier comment elle a été traitée par les gauches dans les grands partis ouvriers que furent la 2ème et la 3ème Internationale, par les fractions de gauche qui luttaient au sein de ces partis pour défendre la ligne révolutionnaire lors de leur dégénérescence et, enfin, dans la gauche communiste internationale dont nous, et la plupart des autres organisations du milieu prolétarien aujourd'hui, sommes les héritiers. Pour ce faire, il est nécessaire de revenir à la question plus générale de la façon dont la question de la discipline se pose dans la société de classe, et notamment au sein de la bourgeoisie et au sein du prolétariat.

Discipline et conscience

C'est une banalité que d'affirmer la nécessité de règles communes pour l'organisation de toute activité humaine, que ce soit au niveau d'une petite collectivité ou à l'échelle de toute la société. La différence entre le communisme et toutes les sociétés de classes précédentes n'est pas que le communisme sera moins organisé - au contraire, ce sera la première communauté humaine organisée à l'échelle planétaire - mais que l'organisation sociale ne sera plus imposée à une classe exploitée par et au profit d'une classe exploiteuse. "Au gouvernement des hommes", comme le disait Marx, "succédera l'administration des choses". En revanche, tant que nous vivons dans une société de classe, "le gouvernement des hommes" n'est pas quelque chose de neutre. Dans le capitalisme, la discipline dans l'usine, au bureau est imposée par la classe dominante sur la classe exploitée et garantie, en dernière instance, par l'Etat à travers ses lois sur le travail, et grâce à la force armée. Alors que la bourgeoisie veut nous faire croire que l'Etat et sa discipline se tiennent au-dessus de la société, indépendamment des classes - que tout un chacun est égal face à la discipline de la loi - le marxisme s'attaque directement à cette mystification, en démontrant qu'aucun élément de l'organisation ou du comportement social ne doit être considéré indépendamment de son statut et de son rôle dans la société de classe. Comme l’écrivait Lénine, "les conceptions de démocratie en général" et de "dictature en général", sans préciser la question de la classe (…) c’est proprement se moquer de la doctrine fondamentale du socialisme.( …) Car, dans aucun pays civilisé, dans aucun pays capitaliste, il n’existe de démocratie en général : il n’y a que la démocratie bourgeoise" (1). De la même manière, cela n'a pas de sens de parler de "discipline" en soi : il faut identifier la nature de classe de la discipline que l'on considère. Dans la société capitaliste la liberté en soi (en apparence le contraire de la discipline) n'est qu'un leurre puisque d'un côté, l'humanité vit toujours sous l'emprise de la nécessité et n'est donc pas libre de ses choix et, de l'autre, la conscience humaine est inévitablement mystifiée par la fausse conscience de l'idéologie dominante. La liberté n'est pas de faire ce qu'on veut, mais d'arriver à la conscience la plus complète possible de ce qu'il est nécessaire de faire. Comme le disait Engels dans L'Anti-Dühring, "La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause. Donc, plus le jugement d'un homme est libre sur une question déterminée, plus grande est la nécessité qui détermine la teneur de ce jugement; tandis que l'incertitude reposant sur l'ignorance, qui choisit en apparence arbitrairement entre de nombreuses possibilités de décision diverses et contradictoires, ne manifeste précisément par là que sa non-liberté, sa soumission à l'objet qu'elle devrait justement se soumettre". Le but de la théorie marxiste - le matérialisme historique et dialectique - est précisément de permettre au prolétariat d'acquérir cette "connaissance des causes" de la société bourgeoise. C’est seulement ainsi que la classe révolutionnaire pourra briser la discipline de la classe ennemie, imposer sa propre discipline - sa dictature - sur la société et, ce faisant, jeter les bases pour la création de la première société humaine libre : libre parce que pour la première fois l'humanité tout entière maîtrisera consciemment à la fois le monde naturel et sa propre organisation sociale.

Le marxisme a toujours combattu l’influence de la révolte petite-bourgeoise qui s’infiltre au sein du mouvement ouvrier, et l'idée propre à l’anarchisme qui en est une expression typique selon laquelle il suffirait d'opposer à la discipline bourgeoise la "non-discipline", une prétendue "indiscipline prolétarienne" en quelque sorte. L'ouvrier fait l'expérience de la discipline bourgeoise comme quelque chose qui lui est étranger, contraire à ses intérêts, une discipline imposée d'en haut afin de faire respecter le pouvoir et les intérêts de la classe dominante. A la différence de la petite bourgeoisie, cependant, qui ne peut faire autre chose que se révolter, la classe ouvrière est capable de comprendre la discipline imposée par le capitalisme dans sa double nature : d'une part, son côté oppressif, expression de la domination de classe de la bourgeoisie qui s'approprie de façon privée les fruits du travail du prolétariat ; de l'autre, un aspect potentiellement révolutionnaire parce qu’elle est une composante essentielle du processus collectif du travail, imposé par le capital au prolétariat, qui est lui-même une condition fondamentale de la socialisation de la production à l’échelle planétaire. C'est précisément cette idée qu'exprime Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière lorsqu'il traite de la question de la seule façon possible pour un marxiste : en considérant la "discipline" non comme une catégorie abstraite en soi, mais en tant que facteur d’organisation, déterminé par son appartenance de classe : "Cette fabrique qui, à d'aucuns, semble être un épouvantail, pas autre chose, est précisément la forme supérieure de la coopération capitaliste, qui a groupé, discipliné le prolétariat, lui a enseigné l'organisation, l'a mis à la tête de toutes les autres catégories de la population laborieuse et exploitée. C'est le marxisme, idéologie du prolétariat éduqué par le capitalisme, qui a enseigné et enseigne aux intellectuels inconstants la différence entre le côté exploiteur de la fabrique (discipline basée sur la crainte de mourir de faim) et son côté organisateur (discipline basée sur le travail en commun résultant d'une technique hautement développée). La discipline et l'organisation, que l'intellectuel bourgeois a tant de peine à acquérir, sont assimilées très aisément par le prolétariat, grâce justement à cette "école" de la fabrique. La crainte mortelle de cette école, l'incompréhension absolue de son importance comme élément d'organisation, caractérisent bien le mode de pensée qui reflète les conditions d'existence petites-bourgeoises".

Evidemment, Lénine ne veut pas dire ici qu'il idéalise la discipline imposée aux ouvriers par la bourgeoisie (2), mais il veut montrer comment les conditions de son existence déterminent l'attitude de la classe ouvrière envers la question de la discipline, ainsi qu'envers d'autres aspects de son auto-activité. Les conditions de son existence démontrent à l'ouvrier qu'il fait partie d'un processus de production collectif et qu'il ne peut défendre ses intérêts contre la classe dominante autrement qu'à travers l'action collective. La grande différence entre la discipline de la bourgeoisie et celle du prolétariat est la suivante : tandis que la première est une discipline imposée par une classe exploiteuse détenant tous les pouvoirs de l'appareil d'Etat afin de maintenir sa propre domination, la seconde est fondamentalement l'autodiscipline d'une classe exploitée en vue d'opposer une résistance collective à l'exploitation et finalement la renverser complètement. La discipline à laquelle le prolétariat fait appel est donc une discipline volontaire, consciente, animée par la compréhension des buts de sa lutte. Alors que la discipline bourgeoise est aveugle et oppressive, celle que s’impose le prolétariat est libératrice et consciente. En ce sens, cette discipline ne peut jamais se substituer au développement de la conscience dans le prolétariat tout entier des buts de sa lutte et des moyens d’y parvenir.

Ce qui est valable pour l’ensemble de la classe ouvrière, l’est aussi pour ses organisations révolutionnaires. Cependant, il existe des différences. Alors que la discipline de la classe ouvrière, son unité d’action, sa centralisation sont l’expression directe de sa nature collective et organisée, de son être même comme classe révolutionnaire, la discipline au sein de ses organisations est fondée sur l’engagement de chacun de ses membres à respecter les règles de l’organisation et la conscience la plus développée de ce à quoi ces règles correspondent. Aucune organisation révolutionnaire ne peut se servir de la seule discipline pour remplacer cette conscience prolétarienne. Pas plus que la classe ouvrière ne pourra avancer dans son combat contre la bourgeoisie et pour le communisme sans développer une conscience toujours plus grande et étendue des nécessités de la lutte et de la marche à suivre, les organisations ne peuvent substituer la discipline au débat le plus large en leur sein.

C'est ainsi que la GCF (Gauche Communiste de France) a polémiqué contre la discipline imposée, sans débat, sur ses propres militants par le Parti Communiste Internationaliste afin de faire passer la politique de la direction de participation aux élections en Italie en 1946. "Le socialisme (...) n'est possible qu'en tant qu'acte conscient de la classe ouvrière (...) On n'apporte pas le socialisme par la trique. Non pas parce que la trique est un moyen immoral (...) mais parce que la trique ne contient pas d'élément de la conscience. (…)L'organisation et l'action concertée communistes ont uniquement pour base la conscience des militants qui les fonde. Plus grande, plus claire est cette conscience, plus forte est l'organisation, plus concertée et efficace est son action.

Lénine a plus d'une fois dénoncé violemment le recours à la 'discipline librement consentie', comme une trique de la bureaucratie. S'il employait la terme de discipline, il l'entendait - et il s'est maintes fois expliqué là-dessus - dans le sens de la volonté d'action organisée, basée sur la conviction révolutionnaire de chaque militant" (3).

Ce n'est pas par hasard si l'article se revendique de Lénine, le Lénine de Un pas en avant, deux pas en arrière. L'organisation qui publie cet article en 1947 est la même qui deux ans auparavant a su réagir avec la plus grande fermeté contre ceux dans ses propres rangs qui mettaient en péril " la volonté d'action organisée" (voir ci-dessous).

Au sein de l'organisation communiste, la discipline prolétarienne est donc inséparable de la discussion, de la critique sans merci à la fois de la société capitaliste et de ses propres erreurs comme de celles de la classe ouvrière.

Nous nous pencherons maintenant sur la façon dont les gauches se sont battues pour la discipline du Parti au sein de la deuxième et de la troisième Internationale.

Le révisionnisme du SPD contre la discipline du Parti

Durant les deux décennies qui ont précédé la Première guerre mondiale, le SPD, fleuron de la Seconde internationale, a été la scène d'un affrontement aigu entre la gauche et la droite opportuniste, révisionniste. Cette dernière fut incarnée théoriquement par les théories "révisionnistes" d'Eduard Bernstein, et apparut sous deux formes liées mais distinctes : d'un côté la tendance des fractions parlementaires à prendre des initiatives indépendamment de l'ensemble du parti ; d'un autre côté, le refus de la part des dirigeants syndicaux d'être liés par les décisions du parti. Dans Réforme sociale ou révolution (publié pour la première fois en 1899), Rosa Luxemburg soulignait le développement de l'opportunisme pratique qui avait préparé le terrain à la théorie opportuniste de Bernstein : "Si l'on tient compte de certaines manifestations sporadiques qui se sont fait jour - nous pensons par exemple à la fameuse question de la subvention accordée aux compagnies maritimes - les tendances opportunistes à l'intérieur de notre mouvement remontent assez loin. Mais c'est seulement en 1890 qu'on voit se dessiner une tendance déclarée et unique en ce sens : après l'abolition de la loi d'exception contre les socialistes, quand la social-démocratie eut reconquis le terrain de la légalité. Le socialisme d'Etat à la Vollmar, le vote du budget en Bavière, le socialisme agraire d'Allemagne du Sud, les projets de Heine tendant à l'établissement d'une politique de marchandage, les vues de Schippel sur la politique douanière et la milice : telles sont les principales étapes qui jalonnent la voie de la pratique opportuniste". Sans entrer en détail dans tous ces exemples, il est significatif que le "socialisme d'Etat" à la Vollmar ait pris la forme notamment du vote par le SPD bavarois des budgets proposés par le Land (parlement) bavarois, explicitement contre la décision de la majorité du parti. Contre le refus par la droite opportuniste de respecter les décisions de la majorité et du congrès du parti, la gauche demanda le renforcement de la centralisation du parti, et plus particulièrement du Parteivorstand (le centre exécutif), et la subordination des fractions parlementaires au parti dans son ensemble. Il ne fait aucun doute que Rosa Luxemburg avait l'expérience de cette lutte à l'esprit lorsqu'elle répondait à Lénine sur les Questions d'organisation dans la social-démocratie russe en 1904 : "Dans ce cas (allemand), une application plus rigoureuse de l'idée de centralisme dans la constitution et une application plus stricte de la discipline du parti peut être sans aucun doute un garde-fou utile contre le courant opportuniste (...) Une telle révision de la constitution du parti allemand est aujourd'hui devenue nécessaire. Mais dans ce cas également, la constitution du parti ne peut être considérée comme une sorte d'arme qui se suffirait à elle-même contre l'opportunisme, mais simplement comme un moyen externe au travers duquel l'influence décisive de la majorité prolétarienne-révolutionnaire actuelle pourrait s'exercer. Quand une telle majorité manque, la constitution écrite la plus rigoureuse ne peut agir à sa place".

Il est clair que la gauche était pour la défense la plus intransigeante de la discipline et de la centralisation du parti, et pour le respect des statuts (4). En fait, tout comme elle exprime ici sa préoccupation de défendre le parti allemand à travers une discipline rigoureuse, dès la fin du 19e siècle, Rosa Luxemburg n’a eu de cesse de se battre pour le respect, par tous les partis de la Seconde Internationale, des décisions prises par les Congrès de celle-ci (5).

1914: un coup d'Etat au sein même du Parti

Pendant toute la période qui précéda l'éclatement de la guerre, la gauche s'était battue pour une discipline fidèle aux principes révolutionnaires. Nous pouvons donc facilement imaginer le terrible dilemme auquel Karl Liebknecht et d'autres députés de la gauche au Parlement furent confrontés, le 4 août 1914, lorsque la majorité au sein de la fraction parlementaire du SPD annonce qu'elle va voter les crédits de guerre demandés par le gouvernement du Kaiser : soit rompre avec l'internationalisme prolétarien en votant pour les crédits de guerre ; soit voter comme minorité contre la guerre et, de ce fait, rompre la discipline du parti. Ce que Liebknecht et ses camarades ne parvinrent pas à comprendre à ce moment critique, c'est qu’ayant trahi les principes les plus fondamentaux en abandonnant l'internationalisme prolétarien et en soutenant l'effort de guerre de la classe dominante, et ayant rompu avec les décisions des congrès du parti et de l’Internationale, c’est la direction de la Social-démocratie qui avait abandonné la discipline du parti. Cette question ne pouvait plus, désormais, se poser de la même façon pour la gauche. En s'alliant avec l'Etat bourgeois, la fraction parlementaire du SPD avait accompli un véritable coup d'Etat au sein du parti, et s'était emparée d'une autorité à laquelle elle n'avait pas droit, mais qu'elle imposa grâce à la puissance armée de l'Etat capitaliste. Pour Rosa Luxemburg : "La discipline envers le parti dans sa totalité, c'est-à-dire envers son programme, passe avant toute discipline de corps et peut seule donner sa justification à cette dernière, tout comme elle en constitue la limite naturelle". C'est la direction, non la gauche qui, dès le début de la guerre, a perpétré des violations sans fin envers la discipline du parti par son soutien de l'Etat, "violations de la discipline qui consistent en ce que des organes particuliers du parti trahissent de leur propre initiative la volonté d'ensemble, c'est-à-dire le programme, au lieu de le servir" (6). Et pour assurer que la masse des militants ne puisse contester la décision de la direction, le 5 août (c'est-à-dire le lendemain du vote des crédits de guerre), le congrès du parti fut repoussé pour toute la durée de la guerre (7). Et ce n’était pas sans raison comme allait le montrer le développement d'une opposition au sein du SPD.

Dans les années qui suivirent, la gauche du SPD, restée fidèle à l'internationalisme prolétarien, fut confrontée à une discipline véritablement bourgeoise au sein du parti lui-même. Inévitablement, l'activité du groupe Spartacus rompit la discipline telle qu'elle était désormais interprétée et appliquée par la direction du SPD alliée à l'Etat (8). La question désormais n'était plus comment maintenir la discipline et l'unité de l'organisation du prolétariat, mais comment éviter de donner à la direction des prétextes disciplinaires pour expulser la gauche du parti et l'isoler des militants dont la résistance à la guerre commençait à émerger, prenant inévitablement l'expression d'une résistance au coup d'Etat de la direction.

Un exemple de cette difficulté est donné par le désaccord qui surgit au sein de la fraction Spartacus (9) sur le paiement des cotisations au centre du SPD par les sections locales. C'était une question vraiment difficile : l'argent - les cotisations des militants- est "le nerf de la guerre" pour une organisation de la classe ouvrière. Cependant, en 1916, il était évident que la direction du SPD détournait en réalité les fonds de l'organisation pour la lutte, non pour la guerre de classe du prolétariat, mais pour la guerre impérialiste de la bourgeoisie. Dans ces conditions, Spartacus appela les militants locaux à "arrêter de payer les cotisations à la direction du parti, car elle utilise votre argent durement gagné pour soutenir une politique et publier des textes qui veulent vous transformer en patiente chair à canon de l'impérialisme, tout cela ayant pour but de prolonger le massacre" (10).

Pour une nouvelle Internationale, une discipline internationale

Dès le début du combat de la gauche contre le trahison de 1914, la question se posa de la création d'une nouvelle Internationale. Si pour certains révolutionnaires comme Otto Rühle (11) la totale trahison du SPD et son utilisation féroce de la discipline mécanique imposée en collaboration avec l'Etat, constituaient la preuve définitive que tous les partis politiques étaient inévitablement condamnés à devenir des monstres bureaucratiques et à trahir la classe ouvrière, quel que soit leur programme, ce n'était pas la conclusion tirée par la majorité de la gauche. Au contraire, il s'agissait de mener une bataille pour la construction d'une nouvelle Internationale et la victoire de la révolution prolétarienne commencée à Petrograd en octobre 1917. Pour Rosa Luxemburg, comme l'explique Frölich, "il fallait que le mouvement ouvrier rompe avec les éléments qui s'étaient livrés à l'impérialisme; il fallait créer une nouvelle Internationale ouvrière, une Internationale d'un type plus élevé que celle qui venait de s'écrouler", en possession d'une conception homogène des intérêts et des tâches du prolétariat, d'une tactique cohérente, et d'une capacité d'intervention en temps de paix comme en temps de guerre". La plus grande importance était attachée à la discipline internationale : "Le centre de gravité de l'organisation de classe du prolétariat se situe dans l'Internationale. L'Internationale décide en temps de paix de la tactique à adopter par les sections nationales en ce qui concerne le militarisme, la politique coloniale (...) etc., et en outre de l'ensemble de la tactique à adopter en cas de guerre. L'obligation d'appliquer les résolutions de l'Internationale passe avant toute autre obligation de l'organisation (...) La patrie des prolétaires, à la défense de laquelle tout le reste doit être subordonné, est l'Internationale socialiste" (12).

Lorsqu'en juin 1920, les délégués se réunirent à Moscou pour tenir le Second congrès de l'Internationale communiste, la guerre civile faisait toujours rage en Russie et les révolutionnaires du monde entier étaient en plein combat à la fois contre la bourgeoisie et contre les social-traitres : les vieux partis qui avaient trahi la classe ouvrière en soutenant la guerre.

Ils étaient aussi confrontés aux oscillations des courants "centristes" qui hésitaient encore à rompre les liens avec les vieilles méthodes socialistes ou, au moins dans le cas de beaucoup de dirigeants, avec leurs vieux amis qui étaient restés dans la Social-démocratie corrompue. Les centristes n'étaient pas non plus prêts à rompre radicalement avec les vieilles tactiques légalistes. Dans une telle situation, les communistes et en particulier l'aile gauche étaient déterminés à ce que la nouvelle Internationale ne répète pas les erreurs de l'ancienne en matière de discipline. Il n'y aurait plus d'autonomie pour les particularités des partis nationaux qui avaient servi de masque au chauvinisme dans l'ancienne Internationale (13), pas plus qu'on ne tolérerait le carriérisme petit-bourgeois dont les intérêts résidaient dans la carrière parlementaire personnelle. L'Internationale communiste devait être une organisation de combat, la direction du prolétariat dans sa lutte mondiale décisive pour le renversement du capitalisme et la prise du pouvoir politique. Cette détermination se reflète dans les 21 conditions d'adhésion à l'Internationale, adoptées par le Congrès. Citons par exemple le point 12 : "Les Partis appartenant à l'Internationale communiste doivent être édifiés sur le principe de la centralisation démocratique. A l'époque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti communiste ne pourra remplir son rôle que s'il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise et si son organisme central est muni de larges pouvoirs, exerce une autorité incontestée, bénéficie de la confiance unanime des militants".

Les 21 conditions furent renforcées par les statuts de l'organisation qui établissaient clairement que l'Internationale doit être un parti mondial et centralisé. Selon le point 9 des statuts : "Le Comité Exécutif (l'organe central international) de l'Internationale communiste a le droit d'exiger des Partis affiliés que soient exclus tels groupes ou tels individus qui auraient enfreint la discipline prolétarienne ; il peut exiger l'exclusion des Partis qui auraient violé les décisions du Congrès mondial".

La gauche partageait totalement cette détermination, comme l'illustre amplement le fait que c'est Bordiga, dirigeant de la gauche du Parti socialiste italien, qui a proposé la 21ème (14) : "Les adhérents au Parti qui rejettent les conditions et les thèses établies par l'Internationale communiste doivent être exclus du Parti. Il en est de même des délégués au Congrès extraordinaire".

Dégénérescence du parti et perte de la discipline prolétarienne

La dégénérescence tragique de l'Internationale communiste allait de pair avec le recul de la vague révolutionnaire de 1917. La classe ouvrière russe avait été saignée à blanc par la guerre civile, la révolte de Cronstadt avait été écrasée, la révolution défaite dans tous les pays centraux d'Europe (en Allemagne, Italie, Hongrie) et n’était pas parvenue à se développer en France ni en Grande Bretagne, et l'Internationale elle-même était dominée par l'Etat russe déjà dirigé par Staline et par la guépéou. L'année 1925 devait être l'année de la "bolchevisation" : l'Internationale était réduite au rôle d'instrument entre les mains du capitalisme d'Etat russe. Au fur et à mesure que la contre-révolution gagnait l'Internationale, la discipline prolétarienne cédait le pas devant la discipline de la trique bourgeoise.

Inévitablement, une telle dégénérescence dut affronter une forte opposition de la part des communistes de gauche, à la fois de l'intérieur de la Russie (l'Opposition de gauche de Trotsky, le groupe ouvrier de Miasnikov, le groupe "Centralisme démocratique", etc.) et au sein de l'Internationale elle-même, en particulier de la part de la gauche du PC italien regroupée autour de Bordiga (15) Une fois de plus, comme cela avait été le cas pendant la guerre de 1914, la gauche se trouvait confrontée à la question de la discipline du parti qui - en Russie au moins- était incarnée par le guépéou de Staline, la prison et les camps de concentration. Mais l'Internationale n'était pas l'Etat russe, et la gauche italienne était déterminée à combattre - tant que cela restait possible - pour l'arracher des mains de la droite et la préserver pour la classe ouvrière. Ce qu'elle n'était pas disposée à faire, c'était de mener le combat en rejetant les principes mêmes pour lesquels elle avait lutté au Second Congrès. Plus particulièrement, Bordiga et la gauche de l’IC n'étaient pas prêts à abandonner la discipline d'un parti centralisé à leurs adversaires. En mars-avril 1925, l'aile gauche du parti italien fit une première tentative pour travailler en tant que groupe organisé en formant un "Comité d'Entente" : "A l'annonce du congrès, un Comité d'Entente fut spontanément créé afin d'éviter des réactions désordonnées des militants et des groupes, qui auraient conduit à la désagrégation, et afin de canaliser l'action de tous les camarades de la Gauche sur la ligne commune et responsable, dans les strictes limites de la discipline, le respect de leurs droits étant garantis à tous dans la constitution du parti. La direction (16) s'empara de ce fait et l'utilisa dans son plan d'agitation qui présentait les camarades de la Gauche comme des fractionnistes et des scissionnistes auxquels il fut interdit de se défendre et contre lesquels on obtint des votes des comités fédéraux par des pressions exercées d'en haut" (Thèses de Lyon , 1926) (17).

Le présidium de l'Internationale demanda la dissolution du Comité d'Entente, et la gauche se soumit à cette décision tout en protestant : "Accusés de fractionnisme et de scissionisme, nous sacrifierons nos opinions à l'unité du parti en exécutant un ordre que nous considérons injuste et ruineux pour le parti. Nous démontrerons ainsi que la gauche italienne est peut-être le seul courant qui considère la discipline comme une chose sérieuse que l'on ne saurait marchander. Nous réaffirmons toutes nos positions précédentes et tous nos actes. Nous nions que le Comité d'Entente ait constitué une manœuvre visant à la scission du parti et à la constitution d'une fraction en son sein, et nous protestons à nouveau contre la campagne menée sur cette base sans même nous donner le droit de nous défendre et en trompant scandaleusement le parti. Toutefois, puisque le Présidium pense que la dissolution du comité d'entente éloignera le fractionnisme, et bien que nous soyons de l'avis contraire, nous obéirons. Mais nous laissons au comité l'entière responsabilité de l'évolution de la situation intérieure du Parti et des réactions déterminées par la façon dont la direction a administré la vie intérieure" (ibid.).

Lorsque Karl Korsch, exclu peu avant du KPD (18), écrivit à Bordiga en 1926 pour proposer une action commune entre la Gauche italienne et le groupe Kommunistische Politik, Bordiga refusa. Cela vaut la peine de citer deux des raisons qu'il donne. D'un côté, il considérait que la base théorique pour prendre une telle position n'avait pas encore été établie : "En général, je pense que ce qui doit être la priorité aujourd'hui, plus que l'organisation et la manœuvre, est un travail d'élaboration d'une idéologie politique de la gauche internationale, basée sur les expériences éloquentes que l'IC a traversées. Comme ce point est loin d'être atteint, toute initiative internationale semble difficile". D'un autre côté, l'unité et la centralisation internationale de l'Internationale n'étaient pas quelque chose qu'on pouvait abandonner à la légère : "Nous ne devons pas favoriser la scission dans les partis et dans l'Internationale. Nous devons permettre à l'expérience de la discipline artificielle et mécanique d'atteindre ses conclusions en respectant cette discipline dans toutes ses absurdités procédurières tant que c'est possible, sans jamais renoncer à notre critique politique et idéologique et sans jamais nous solidariser avec l'orientation dominante".

La lutte de la Gauche italienne, d'abord contre la dégénérescence de l'Internationale, ensuite pour tirer les leçons de cette dégénérescence et de la défaite de la révolution russe, a été essentielle dans la création du milieu politique prolétarien d'aujourd'hui. Les principaux courants qui existent aujourd'hui, y compris le CCI, sont les descendants directs de cette lutte et, pour nous, il est certain que la défense de la discipline prolétarienne au sein de l'Internationale qu'elle a menée, fait partie intégrante de cet héritage qu'elle nous a légué. La discipline prolétarienne de l'Internationale était essentielle pour se démarquer des social-traitres, en permettant de définir ce qui était et ce qui n'était pas acceptable au sein des organisations de la classe ouvrière. Mais comme le dit Bordiga, la discipline prolétarienne est complètement étrangère à la discipline imposée aux classes exploitées par l'Etat capitaliste.

La question de la discipline dans la fraction de gauche

A partir du moment où elle n'a plus pu travailler au sein de l'Internationale, ayant été exclue par la direction stalinienne, la Fraction de gauche italienne adopta sa propre forme organisationnelle (autour de la publication Bilan), tirant pour ce faire les leçons de ses luttes pour et au sein de l'Internationale.

Première parmi celles-ci était l'insistance sur la discussion "sans ostracisme", comme disait Bilan, afin de faire ressortir toutes les leçons de l'immense expérience de la vague révolutionnaire qui suivit Octobre 1917. Mais les fractions de gauche étaient confrontées également à des crises en leur sein quand justement "la volonté d'action organisée, basée sur la conviction révolutionnaire de chaque militant" a fait défaut parmi des minorités au sein de l'organisation. Comment faire donc quand le cadre même qui permet cette action organisée est malmené par certains de ses propres militants? La première de ces crises dont nous allons traiter surgit en 1936, quand une importante minorité du groupe de Bilan rejeta la position de la majorité selon laquelle l’affrontement qui avait lieu en Espagne ne se tenait pas sur le terrain de la révolution prolétarienne, mais sur celui de la guerre impérialiste. La minorité réclama le droit de prendre les armes pour défendre la "révolution" espagnole, et malgré le veto de la Commission exécutive de Bilan, 26 membres de la minorité partirent pour Barcelone où ils créèrent une nouvelle section. Celle-ci refusa de payer ses cotisations, intégra de nouveaux membres sur la base de la participation au front militaire en Espagne et demanda la reconnaissance à la fois de la section de Barcelone et des militants nouvellement intégrés comme pré-condition de la poursuite de son activité au sein de l'organisation (19).

La façon dont la Gauche italienne a traité la question de la discipline dans ses propres rangs était en cohérence avec sa conception de l'organisation et des rapports des militants avec celle-ci. Ainsi la CE "a décidé de ne pas brusquer la discussion pour permettre à l'organisation de bénéficier de la contribution des camarades qui ne se trouvent pas dans la possibilité d'intervenir activement dans le débat, et aussi parce que l'évolution ultérieure de la situation permettra une plus complète clarification des divergences fondamentales apparues" (20). Compte tenu de l'importance des divergences, la CE savait que la scission était quasiment inévitable et considérait que la priorité numéro un était celle de la clarification programmatique. Pour qu'elle puisse avoir lieu il fallait être prêt à passer outre à certaines violations des statuts de la part de la minorité de manière à ne pas lui donner un prétexte pour quitter l'organisation et esquiver la confrontation des questions de fond. C'est ainsi qu'elle est même allé jusqu'à accepter le non-paiement des cotisations par la minorité. Lorsque la minorité de la Fraction établit un "Comité de coordination" (CC) pour négocier avec la majorité et demander la reconnaissance immédiate de la section de Barcelone (annonçant même qu'elle considérerait le refus de reconnaître la section comme une exclusion de la minorité), la CE commença par refuser : "La CE s'est basée sur un critère élémentaire et de principe de la vie de l'organisation lorsqu'elle a décidé de ne pas reconnaître le groupe de Barcelone. Cela pour des considérations qui n'ont même pas été discutées par le CC et qui furent publiées dans notre communiqué précédent. Aucune exclusion n'était décidée contre des membres de la fraction et pour cela la décision du CC devient incompréhensible lorsqu'il considère l'ensemble de la minorité exclu si le groupe de Barcelone n'est pas reconnu". A cause de la menace de scission brandie par la minorité, la CE décida de reconnaître la section de Barcelone. Cependant, elle refusa de reconnaître les militants nouvellement intégrés dans la section, du fait qu'ils étaient venus sur une base totalement confuse et n'avaient même pas donné leur accord aux documents fondamentaux de la Fraction. Ce faisant, "la CE se basait sur le même critère, à savoir que la scission devait trouver sa place sur des questions de principe et nullement sur des questions particulières de tendance, encore moins sur des questions organisatives".

Cette détermination à maintenir le débat politique resta sans effet. La minorité refusa d'assister au congrès de la Fraction, organisé pour discuter les positions en présence, refusa de faire connaître à la CE ses propres documents politiques, et prit contact avec le groupe anti-fasciste "Giustizia e Libertà". En conséquence : "Dans ces conditions, la CE constate que l'évolution de la minorité est la preuve manifeste qu'elle ne peut plus être considérée comme une tendance de l'organisation, mais comme un réflexe de la manœuvre du Front Populaire au sein de la fraction. En conséquence, il ne peut pas se poser un problème de scission politique de l'organisation.

Considérant d'autre part que la minorité s'acoquine avec des forces ennemies de la fraction et nettement contre-révolutionnaires (...) en même temps qu'elle proclame inutile de discuter avec la fraction, la CE décide l'expulsion pour indignité politique de tous les camarades qui se solidarisent avec la lettre du CC du 25/11/36, et elle laisse 15 jours aux camarades de la minorité pour se prononcer définitivement".

En défense de la discipline organisationnelle

La Gauche italienne allait subir une autre crise lors de l’éclatement de la guerre, puisque la Fraction se dissout sur la base de l’idée, défendue par Vercesi, selon laquelle le prolétariat disparaît comme classe en période de guerre. Cependant, une partie de ses membres allait reconstituer la Fraction pendant la guerre autour du noyau de Marseille. Parallèlement, allait se constituer aussi la Fraction française de la Gauche communiste (FFGC). En 1945, une nouvelle crise éclata. En italie, le nouveau Partito comunista internazionalista venait d’être fondé par les membres de la Gauche italienne qui avaient passé la guerre dans les geôles de Mussolini. La Fraction italienne décida de se dissoudre et de rejoindre individuellement les rangs du parti. La FFGC critiqua durement cette décision, estimant que les bases de la constitution du nouveau parti en Italie n’étaient pas claires, et que la dissolution de la Fraction tournait le dos à tout le travail accompli avant et pendant la guerre par la Fraction italienne en exil. Marco de la Fraction italienne et la FFGC, refusèrent la liquidation de la Fraction. Une partie de la FFGC cependant rejoignit la position de la majorité de la Fraction italienne. Mais, au lieu de défendre cette position de façon politique au sein de l'organisation, ces militants préférèrent mener une campagne de calomnies dans et hors de la FFGC, campagne essentiellement dirigée contre Marco. N'ayant pas réussi à ramener ces camarades dans le cadre de la discipline organisationelle, une assemblée générale de la FFGC fut amenée à adopter une résolution (17/06/1945) (21) les sanctionnant :

"L'Assemblée générale réaffirme la position principielle, que les scissions et les exclusions ne peuvent servir de moyen pour résoudre un débat politique, tant que les divergences ne portent pas sur les fondements programmatiques et principiels. Au contraire les mesures organisationnelles intervenant dans un débat politique ne peuvent qu'obscurcir les problèmes empêchant la pleine maturation des tendances, qui seule permet à l'ensemble du mouvement d'en tirer les conclusions et de renforcer au travers de la lutte politique le bagage idéologique de la fraction. Mais de cette position principielle il ne s'ensuit pas que l'élaboration politique peut se faire dans n'importe quelle condition. L'élaboration politique n'est concevable que dans le respect des règles élémentaires de l'organisation et dans un travail fraternel et collectif dans l'intérêt de la classe et de l'organisation (...)

Se dérobant à s'expliquer devant l'ensemble des camarades, et publiquement dans notre organe Internationalisme, ces éléments publient un communiqué signé 'un groupe de militants de P', dans lequel ils se livrent à des attaques injurieuses et à la calomnie (...)

Ainsi ces deux éléments ont ouvertement et publiquement rompu les derniers liens qui les unissaient à la fraction de la GCF. (...)

L'activité de Al et F a démontré à la fois leur incompatibilité avec leur présence dans l'organisation et leur rupture publique se mettant en dehors de l'organisation (...) Constatant ces faits, l'organisation les sanctionne en suspendant les camarades Al et F de l'organisation pour la durée d'un an (...) l'assemblée leur demande de restituer immédiatement le matériel de l'organisation qu'ils détiennent...".

Ce que la Fraction souligne ici, ce n'est pas seulement que l'organisation a le droit d'attendre, de la part de ses membres, un comportement en accord avec ses principes, mais quelque chose de plus fondamental encore : que le développement du débat, donc de la conscience, n'est pas possible sans le respect des règles communes à tous.

Les statuts de l'organisation en accord avec l'être même du prolétariat

Dans un article publié en 1999 (22), nous avons développé notre vision du rôle des statuts dans la vie d'une organisation révolutionnaire : "nous sommes fidèles depuis toujours à la méthode et aux enseignements de Lénine en matière d'organisation. Le combat politique pour l'établissement de règles précises régissant les rapports organisationnels, c'est-à-dire des statuts, est fondamental. Tout comme le combat pour leur respect bien sûr. Sans celui-ci, les grandes déclarations tonitruantes sur le Parti ne restent que des rodomontades (...) l'apport de Lénine concerne aussi et particulièrement les débats internes, le devoir - et non pas le simple droit - d'expression de toute divergence face à l'ensemble de l'organisation; et une fois les débats tranchés et les décisions prises par le congrès (qui est l'organe souverain, la véritable assemblée générale de l'organisation), la subordination des parties et des militants au TOUT. Contrairement à l'idée, copieusement répandue, d'un Lénine dictatorial, cherchant à étouffer les débats et la vie politique dans l'organisation, celui-ci, en réalité, ne cesse de s'opposer à la vision menchevik qui voit le congrès comme "un enregistreur, un contrôleur, mais pas un créateur" (23) (...) Les statuts de l'organisation ne sont pas de simples mesures exceptionnelles, des garde-fous. Ils sont la concrétisation des principes organisationnels propres aux avant-gardes politiques du prolétariat. Produits de ces principes, ils sont à la fois une arme du combat contre l'opportunisme en matière d'organisation et les fondements sur lesquels l'organisation révolutionnaire doit s'élever et se construire. Ils sont l'expression de son unité, de sa centralisation, de sa vie politique et organisationnelle et de son caractère de classe. Ils sont la règle et l'esprit qui doivent guider quotidiennement les militants dans leur rapport à l'organisation, dans leurs relations avec les autres militants, dans les tâches qui leur sont confiées, dans leurs droits et leurs devoirs, dans leur vie quotidienne personnelle qui ne peut être en contradiction ni avec l'activité militante ni avec les principes communistes".

L'insistance particulièrement forte dans nos statuts sur le cadre qui doit non seulement permettre mais encourager le débat le plus large au sein de l'organisation provient en grande partie de l'expérience des gauches qui ont combattu la dégénérescence des anciens partis ouvriers. Il y a par contre un aspect où nous avons été en retard par rapport à nos prédécesseurs : la question de comment traiter, non pas le débat mais la calomnie et la provocation au sein de l'organisation. Les organisations du passé savaient, à partir de leur expérience amère et répétée, que l'Etat bourgeois était expert dans l'infiltration d'agents provocateurs et que le rôle du provocateur n'était pas simplement d'espionner les révolutionnaires et de les dénoncer à l'appareil répressif de l'Etat, mais de semer les graines de la méfiance auto-destructrice et de la suspicion parmi les révolutionnaires eux-mêmes. Ils savaient aussi qu'une telle méfiance n'était pas nécessairement le travail d'un provocateur, mais qu'il pouvait aussi être le fruit de jalousies, de frustrations et de ressentiments qui font partie de la vie dans la société capitaliste et vis-à-vis desquels les révolutionnaires ne sont pas immunisés. En conséquence, comme nous l'avons montré dans les articles publiés dans notre presse territoriale (24), cette question était un élément-clé des statuts des précédentes organisations prolétariennes ; non seulement le fait de la provocation, mais également l'accusation de provocation portée contre tout militant étaient traités avec le plus grand sérieux (25).

oOo

Aux forces aveugles de l'économie capitaliste et au pouvoir répressif de l'Etat bourgeois, le prolétariat oppose la force consciente et organisée d'une classe révolutionnaire mondiale. A la discipline de plomb imposée par la société capitaliste, le prolétariat oppose une discipline volontaire et consciente parce qu'elle constitue pour lui un élément indispensable de son unité et de sa capacité à s'organiser.

En s'engageant dans une organisation communiste, les militants acceptent la discipline qui vient de la reconnaissance de ce qu'il est nécessaire de faire pour la cause de la révolution prolétarienne et de la libération de l'humanité du joug millénaire de l'exploitation de classe. Mais ce n'est pas parce qu'ils s'engagent à respecter des règles communes d'action que les militants communistes doivent abandonner tout sens critique envers leur classe et leur organisation, bien au contraire. Cet esprit critique, dont chaque militant porte la responsabilité, est indispensable à l'existence même de l'organisation, puisque sans lui cette dernière ne peut que devenir une coquille vide dont les paroles révolutionnaires ne sont qu'un masque pour une pratique opportuniste. C'est pourquoi les gauches au sein de l'IC dégénérescente, en particulier, ont combattu jusqu'au bout l'utilisation d'une discipline administrative pour régler les divergences politiques.

Mais elles ne l’ont pas fait au nom de "la liberté de pensée", du "droit de critique" ou autres chimères anarchistes et bourgeoisies. Comme nous l’avons vu au cours de cet article, en règle générale la rupture de la discipline n’a pas été le fait de la gauche, mais bien celui des tendances opportunistes, l’expression de la pénétration d’idées bourgeoises ou petites-bourgeoises dans l’organisation. En général, les militants de la gauche, tels que Lénine, Rosa Luxemburg ou Bordiga, étaient les plus déterminés à respecter et faire respecter les décisions de l’organisation, de ses congrès, de ses organes centraux, et à lutter pour ses principes, qu’il s’agisse des positions programmatique ou des règles de fonctionnement ou de comportement.

Comme nous l'avons montré à travers les exemples des fractions de gauche dans le SPD allemand et l'Internationale communiste, la dégénérescence d'une organisation met les militants de la gauche devant un terrible choix : rompre ou non la discipline organisationnelle afin de rester fidèle à "la discipline envers le parti dans sa totalité, c'est-à-dire envers son programme" selon les termes de Rosa Luxemburg. La classe ouvrière a le droit de demander à ses fractions de gauche d'apprécier un tel choix avec le plus grand sérieux. Rompre la discipline de l'organisation n'est pas quelque chose à prendre à la légère, car cette autodiscipline est au centre de l'unité de l'organisation et de la confiance mutuelle qui doit unir les camarades dans leur lutte pour le communisme.

Jens.

NOTES

(1) "Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne", mars 1919, republiées dans la Revue internationale n°100.

(2) Au fond, Lénine ne fait qu'élaborer à partir des termes célèbres du Manifeste communiste : "L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour conditions essentielles l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du capital ; la condition du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l'industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie la base même sur laquelle elle a établi son système de production et d'appropriation. La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs". (souligné par nous)

(3) Internationalisme n°25, août 1947, publié dans la Revue Internationale n°34

(4) Nous ne revenons pas, dans cet article, sur le conflit qui a débouché sur la formation des tendances bolchevique et menchevique du POSDR (Parti social-démocrate de Russie) au Congrès de 1903 qui a été traité dans d’autres articles de la Revue internationale. Dans ce cas aussi, il est clair que c’est l’aile opportuniste -les mencheviks- qui, au lendemain du Congrès, a rompu la discipline du parti et transgressé les décisions prises par le Congrès. (Cf. Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière).

(5) Ceci dit, elle a raison d’insister sur le fait que les statuts de l’organisation ne sont que des mots sur un bout de papier s’ils ne sont pas défendus par l’implication consciente des militants du parti.

(6) Cité dans Rosa Luxemburg de Paul Frölich. Le témoignage de Frölich est de première main puisqu'il était l'un des étudiants de Rosa Luxemburg dans l'école du parti, et un dirigeant des radicaux de la gauche de Brême dans le parti.

(7) Tout au long de la guerre, les spartakistes n’ont eu de cesse de réclamer la tenue d’un nouveau congrès afin que les désaccords soient largement discutés ; la direction du parti a toujours refusé. Il en avait été de même concernant l’attitude des mencheviks. Après le "coup d’Etat" de ces derniers au lendemain du Congrès de 1903 (grâce au revirement de Plekhanov), ayant consisté à prendre le contrôle de l’Iskra, les bolcheviks réclament avec insistance la tenue d’un nouveau congrès, ce que les mencheviks refusent.

(8) Cette discipline était appliquée par l'emprisonnement des militants ou leur envoi à la mort sur la ligne du front.

(9) Voir les Revue internationale n°81-99

(10) Néanmoins, au moins un dirigeant de l'aile gauche, Leo Jogisches, s'opposa à cette décision sur la base du fait que cela donnerait à la direction un prétexte pour expulser la gauche, et donc l'isoler du reste des militants : "Une telle scission dans ces circonstances ne signifierait pas l'expulsion du parti de la majorité et des hommes de Scheidemann, comme nous le voulons, mais mènerait inévitablement à la dispersion des meilleurs camarades du parti dans de petits cercles et les condamnerait à une impuissance totale. Nous considérons cette tactique comme nuisible et même destructrice".

(11) Otto Rühle était, comme Liebknecht, député du SPD ;lorsqu’en décembre 1914, lors d’un second vote des crédits de guerre au Parlement allemand, Liebknecht vota contre cette fois-ci, Otto Rühle le rejoignit.

(12) Frölich, op. Cit. Les citations sont de Rosa Luxemburg.

(13) Un exemple de "particularisme" auquel s’est heurtée la nouvelle Internationale, est constitué par le refus du nouveau Parti communiste français d’appliquer les règles de l’IC, au nom des "spécificités" nationales, en voulant admettre des francs-maçons en son sein. Dans les premières années de l’Internationale communiste, alors qu’elle était encore une organisation vivante du prolétariat, une fois de plus les manifestations les plus flagrantes d’indiscipline venaient de l’opportunisme.

(14) La gauche devait rapidement scissionner pour donner naissance au Parti communiste d'Italie

(15) L’autre courant de gauche du mouvement révolutionnaire, la gauche germano-hollandaise, n’appartenait pas à l’Internationale mais en était sympathisant, car il avait été exclu des Partis communistes.

(16) En d'autres termes, la direction de l'Internationale.

(17) Cité dans Défense de la continuité du programme communiste, publié par le Parti Communiste International, p144.

(18) Parti communiste allemand

(19) Il est clair que c'était une manœuvre de la minorité, puisque l'intégration hâtive de nouveaux membres auraient fait de la minorité la majorité de la Fraction.

(20) Bilan n°34, août 1936. Cette citation et celles qui suivent proviennent d'une série de textes de Bilan, republiés dans la Revue internationale n°7.

(21) Publié dans le Bulletin Extérieur de la FFGC, juin 1945.

(22) Voir la Revue internationale n°97, "Sommes-nous devenus léninistes ?"

(23) Cité de Trotsky, Rapport de la délégation sibérienne.

(24) Voir Révolution Internationale n°321

(25) A titre d'exemple, nous pouvons citer le point 9 des statuts de la Ligue des Justes: "Parmi tous les frères il y a un comportement ouvert. Si quelqu'un veut se plaindre de personnes ou de questions appartenant à la Ligue, il doit le faire ouvertement dans la réunion [de la section]. Les dénigrateurs seront exclus".