La guerre 'antiterroriste' séme terreur et barbarie

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L'intensification de l'offensive des Etats-Unis en vue de maintenir leur leadership mondial les a conduis à déchaîner, sous prétexte de lutte antiterroriste, une nouvelle guerre en Afghanistan et à déployer leurs troupes dans ce pays. Comme nous le mettons en évidence dans l'article ci-après, loin de signifier une quelconque stabilisation du monde, cette escalade guerrière et sa conclusion actuelle, à savoir une écrasante victoire américaine, constituent au contraire le prélude à de nouvelles guerres et à de nouveaux massacres. Depuis la rédaction de cet article, la situation au Moyen-Orient s'est encore aggravée, méritant la courte prise de position suivante.

Dans le sillage de l'offensive victorieuse américaine, qui n'a pas suscité la moindre réaction significative d'hostilité parmi les pays arabes, et profitant de l'affaiblissement qu'elle a causé à Arafat accusé d'une bienveillante tolérance vis-à-vis du terrorisme palestinien, Israël accule brutalement le leader de l'OLP dans les cordes, en même temps qu'elle déchaîne une nouvelle flambée de violence dans les territoires occupés. Aux actes de terrorisme aveugle perpétrés contre la population israélienne, Tsahal réplique par une violence tout aussi aveugle dont c'est la population, bien souvent des enfants, qui est la principale victime. Depuis les accords d'Oslo, les Etats-Unis n'avaient eu de cesse de critiquer, voire de blâmer la politique du pire de la part des différents gouvernements israéliens consistant à saboter la mise en place du processus de paix. La raison en est qu'ils étaient parfaitement conscients de la nécessité de limiter à tout prix l'exacerbation des tensions entre Israéliens et Palestiniens, celles-ci étant susceptibles de cristalliser dans la région une réaction croissante d'hostilité de la part du monde arabe à l'encontre d'Israël. Une telle situation n'aurait pas manqué de rejaillir sur les Etats-Unis vu qu'ils ne peuvent abandonner Israël, leur bras armé dans la région. Mais surtout elle aurait constitué une opportunité pour certains pays européens de jouer leur propre carte à travers le soutien qu'ils n'auraient pas manqué d'apporter à telle ou telle fraction nationale de la bourgeoisie, à l'appui de telle ou telle solution diplomatique, peu importe laquelle pourvu qu'elle soit différente de celle des Etats-Unis. Aujourd'hui, la situation est autre du fait de l'énorme ascendant sur le reste du monde que viennent de prendre les Etats-Unis, avantage qu'ils entendent pousser le plus loin possible. En assumant pleinement la brutalité de l'offensive israélienne dans les territoires occupés, les Etats-Unis enfoncent le clou de l'incapacité actuelle de qui que ce soit, et notamment des pays européens, à constituer un point d'appui pour une alternative à la politique américaine au Moyen-Orient. Cela dit, pas plus que la «paix d'Oslo», la solution actuelle n'est synonyme de stabilisation mais tout au contraire accumule les conditions, notamment à travers le développement d'un profond sentiment de haine à l'encontre d'Israël et des Etats-Unis, pour un déchaînement futur des tensions.

Aujourd'hui les Etats-Unis ont réussi à complètement marginaliser sur l'arène mondiale les puissances européennes (Grande-Bretagne, Allemagne, France) qui sont leurs principales rivales en ne leur permettant de jouer aucun rôle dans le conflit en Afghanistan et en ne leur accordant que des strapontins pour la gestion de la situation héritée de la défaite des Talibans. En effet, le contingent de l'ONU au travers duquel ces puissances entendaient bien pouvoir se positionner sur place, comme cela avait été le cas au Kosovo, sera clairement placé sous le contrôle américain et n'intervient que comme un auxiliaire du nouveau pouvoir mis en place à Kaboul par les Etats-Unis.

Il est clair que toutes les puissances de second ou troisième ordre qui se trouvent lésées par ce succès de la première puissance mondiale ne vont pas rester les bras croisés mais au contraire vont faire leur possible, avec leurs moyens, pour mettre des bâtons dans les roues de la politique américaine, notamment en exploitant toutes les tensions locales attisées par la présence des Etats-Unis. Et c'est un fait que cette réaffirmation de l'ordre mondial américain ne règle rien aux tensions existant de par le monde comme en témoigne déjà la relance des hostilités entre ces deux puissances nucléaires que sont l'Inde et le Pakistan. Effectivement, depuis l'attentat terroriste par un groupe islamiste au parlement de Delhi, le 13 décembre 01, la tension n'a cessé de croître entre ces deux pays, à un niveau rarement atteint jusqu'à présent (comme en témoigne, entre autres, le fait que l'Inde vient d'évacuer les populations frontalières au Cachemire).

Par ailleurs, le vacarme et la fumée des bombes, si elles ont un moment éclipsé la perception de l'aggravation dramatique de la crise économique, n'en ont en rien atténué la réalité. Aujourd'hui, la récession est officielle au Japon, elle vient de s'installer en Allemagne, et aux Etats-Unis alors que la croissance se réduit de façon spectaculaire en Europe au moment même où l'on étrenne l'Euro. Particulièrement significatif de la situation mondiale est l'effondrement brutal de l'économie argentine qui, suite à quatre ans de récession, est littéralement en faillite avec ce que cela signifie pour le prolétariat : chômage, misère et, pour la première fois depuis la fin de la domination espagnole, l'apparition du spectre de la famine. Ce que l'on voit en Argentine - un pays qui s'enorgueillissait, il y a 40 ans, d'appartenir au club «fermé» des pays les «plus développés» - est révélateur de la perspective que nous offre le capitalisme.

Argentine et Afghanistan nous montrent clairement les menaces : effondrement économique avec ses conséquences en terme de chômage, misère et faim (voir article dans cette revue) et explosion de la boucherie guerrière avec son cortège de morts, de destruction et de barbarie.

8 janv.-02

Les Etats-Unis ont répliqué au terrible bain de sang des Tours jumelles par une croisade " antiterroriste " qui, à son tour, provoque et provoquera de nouveaux bains de sang encore plus terribles. Les premières victimes en sont les travailleurs, les paysans, la population d'Afghanistan qui, depuis le 7 octobre, vivent sous un déluge de bombes, alors que les armées locales livrent de féroces combats.

Des milliers de personnes meurent ou vont mourir ; les habitats, les industries, les cultures, les hôpitaux, les voies de communication sont détruits ; la famine, les épidémies, les pillages frappent la population ; des milliers et des milliers de réfugiés tentent de passer les frontières pour gagner les pays voisins, se trouvent livrés aux mauvais traitements des militaires, des garde-frontières, des bandits de grand chemin.

C'est une nouvelle hécatombe qui s'abat sur des milliers et des milliers d'êtres humains. Ce pays a subi la guerre sous toutes les formes du capitalisme : depuis 23 ans déjà, il a connu d'abord celle du capitalisme prétendument " socialiste " de l'ancienne URSS, ensuite celle du capitalisme " islamiste " dans ses différentes versions (moudjahidin, taliban) et enfin, aujourd'hui, celle du capitalisme le " plus capitaliste " d'entre tous, celui de la première puissance mondiale. Sous le masque trompeur derrière lequel il tente de se donner un visage digne, empreint de culture, de droits, de progrès, apparaît le véritable visage du système, un système à l'agonie dont la barbarie sans fin cause toujours plus de guerres, de destructions, de misère... " Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordre, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment " (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie, écrit en 1915 contre la Première Guerre mondiale).

Chaque nation pour soi et le chaos pour tous

Les Etats-Unis ont été très clairs sur le fait que la croisade " antiterroriste " ne se limiterait pas à l'Afghanistan. Son Secrétaire à la Défense annonce " dix années de guerre ", tandis que M. Bush, lors de son allocution radiophonique du samedi 24 novembre, affirme quant à lui que " l'effondrement du régime taliban n'est qu'un début. Nous devons à présent faire les pas les plus difficiles". Il révèle aussi qu'il pense envahir autant de pays qu'il sera nécessaire, sous le prétexte que "les Etats-Unis n'attendront pas que les terroristes tentent d'attaquer une nouvelle fois. Nous les attaquerons quel que soit l'endroit où ils se cachent et où ils conspirent", et précise que " l'armée des Etats-Unis devra agir dans différentes parties du monde ".

Pourquoi ces projets bellicistes ? Sont-ils réellement une défense contre le terrorisme ? Dans l'éditorial du numéro précédent de la Revue internationale, nous dénoncions l'hypocrisie de cet emballage " antiterroriste ". Le terrorisme - qui peut prendre diverses formes, toutes étrangères au prolétariat (1) - fait aujourd'hui partie intégrante des agissements courants de tous les Etats et tend à devenir une arme de guerre toujours plus importante.

Ces projets sont-ils simplement liés à une opération de conquête des gisements de pétrole d'Asie centrale, comme le prétendent divers groupes du milieu politique prolétarien ? Nous ne pouvons développer ici l'analyse contenue dans le " Rapport sur les conflits impérialistes " du 14e Congrès, publié dans la Revue internationale no 107, où nous affirmons que " si dans les débuts de l'impérialisme puis de la décadence, la guerre était conçue comme le moyen pour le repartage des marchés, elle est devenue, à ce stade, un moyen de s'imposer en tant que grande puissance, de se faire respecter, de défendre son rang face aux autres, de sauver la nation. Les guerres n'ont plus de rationalité économique; elles coûtent beaucoup plus cher qu'elles ne rapportent ".

Le véritable objectif de la chaîne de conflits dont la guerre déclenchée contre l'Afghanistan par les Etats-Unis ne constitue qu'un maillon, est en réalité de nature politico-stratégique 2. C'est une réponse aux défis lancés à son leadership mondial qui se sont multipliés depuis la guerre au Kosovo, notamment de la part des puissances européennes (l'Allemagne et la France) aussitôt imitées par toute une série de puissances régionales, locales ou même par des seigneurs de la guerre comme Ben Laden.

Nous avons déjà exposé les prémisses générales de notre analyse dans l'éditorial du numéro précédent de la Revue internationale : l'actuelle crise guerrière est une manifestation non seulement de la décadence du capitalisme qui dure depuis les débuts du 20e siècle, mais aussi de ce que nous avons qualifié comme sa phase terminale de décomposition qui s'est clairement révélée dès 1989 avec l'effondrement de l'ancien bloc soviétique. Le trait le plus caractéristique de cette phase ultime du capitalisme se manifeste par le gigantesque désordre régnant tant dans les rapports entre Etats que dans la forme que prennent leurs affrontements impérialistes. Chaque Etat national tire la couverture à lui sans accepter la moindre discipline. C'est ce que nous avons caractérisé comme " le chacun pour soi ", qui exprime et à son tour aggrave un état général de chaos impérialiste mondial, tel que nous l'avions prévu il y a plus de dix ans lors de l'effondrement de l'ancien bloc soviétique : "... le monde se présente comme une immense foire d'empoigne où jouera à fond la tendance au 'chacun pour soi', où les alliances entre Etats n'auront pas, loin de là, le caractère de stabilité qui caractérisait les blocs, mais seront dictées par les nécessités du moment. Un monde de désordre meurtrier, de chaos sanglant..." (Revue internationale no 64, 1991, "Militarisme et décomposition").

Le capitalisme contient depuis ses origines une contradiction insurmontable entre la nature de la production qui tend à être sociale et mondiale, et son mode de propriété et d'organisation qui est nécessairement privé et national. L'antagonisme, l'affrontement et la destruction produits par cette contradiction sont inscrits dans les gènes du capitalisme. Cette tendance était bien sûr moins visible au cours de la période ascendante du capitalisme, quand dominait encore la dynamique vers la constitution du marché mondial qui, en soumettant les territoires les plus importants de la planète et les échanges dans le monde entier aux rapports capitalistes de production (3), a unifié objectivement le monde. Avec l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence, la guerre de tous les Etats entre eux, le combat de chaque impérialisme national, au détriment de ses rivaux, pour échapper aux contradictions croissantes du système atteint une virulence terrifiante. Il en a résulté deux guerres mondiales opposant deux blocs impérialistes rivaux canalisant au plus haut niveau l'antagonisme du " tous contre tous ". Au cours de la période postérieure dite de la " guerre froide " (1947-89), le " tous contre tous " fut contenu dans une rigoureuse discipline de blocs, basée sur la suprématie militaire, le chantage stratégique et politique, et au sein du bloc occidental la subordination économique. Mais la disparition des blocs depuis 1989 a déchaîné les intérêts impérialistes nationaux dans toute leur fureur chaotique et destructrice : " La fragmentation des structures et de la discipline des anciens blocs a libéré les rivalités entre nations à une échelle sans précédent, entraînant un combat de plus en plus chaotique, chacun pour soi, des plus grandes puissances mondiales jusqu'aux plus petits seigneurs de la guerre locaux (?) La caractéristique des guerres dans la phase actuelle de décomposition du capitalisme est qu'elles ne sont pas moins impérialistes que les guerres dans les précédentes phases de sa décadence, mais elles sont devenues plus étendues, plus incontrôlables et plus difficiles à arrêter même temporairement. " (" Résolution sur la situation internationale du 14e Congrès du CCI ", Revue internationale nº 106, 2001) La phase de décomposition du capitalisme a clairement mis en évidence que " la réalité du capitalisme décadent, malgré les antagonismes impérialistes qui le font momentanément paraître comme deux unités monolithiques différentes, est la tendance à la dislocation et à la désintégration de ses composantes. La tendance du capitalisme décadent est celle du schisme et du chaos, de là l'essentielle nécessité du socialisme qui veut réaliser le monde comme une unité " (Internationalisme, Gauche communiste de France, " Rapport sur la situation internationale ", janvier 1945).

Les Etats-Unis sont les grands perdants de cette situation. Leurs intérêts nationaux s'identifient au maintien de l'ordre mondial établi à leur avantage. Confrontés aux desseins impérialistes de leurs grands rivaux (l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne...), confrontés à la contestation de la part de nombreux Etats ayant des ambitions régionales y compris parmi leurs plus fidèles alliés (comme Israël qui sabote toujours plus ouvertement la " Pax americana "), ils se voient obligés en tant que " shérif " mondial à une succession de coups de force, à de véritables coups de poing sur la table, comme nous l'avons déjà vu lors de la guerre du Golfe ou au Kosovo et à présent en Afghanistan. Cependant, l'actuelle " croisade antiterroriste " vise des objectifs beaucoup plus ambitieux. Dans le Golfe, les Etats-Unis se limitèrent à une époustouflante démonstration de force destinée à faire entendre raison à tous leurs anciens alliés. Ils ont continué à exhiber leur immense puissance militaire au Kosovo, bien que leurs " alliés " leur aient joué un bien mauvais tour avec les " plans de paix ", chacun d'eux s'emparant d'une zone d'influence et frustrant leurs plans. Ils visent à présent d'un côté à marginaliser totalement leurs alliés du théâtre de la guerre, leur infligeant une lourde humiliation, et de l'autre à installer des positions militaires stables dans la zone-clé d'Asie Centrale.

Sur le premier aspect, les Etats-Unis ont exigé une " collaboration " de leurs " alliés " leur assignant un strapontin pour applaudir les exploits des Rambos. La tentative française d'envoyer un contingent de soldats, déguisée en " aide humanitaire ", s'est retrouvée bloquée par les Etats-Unis à Termez, à la frontière de l'Ouzbékistan. L'offre allemande de 3900 soldats a été méprisée. La Grande-Bretagne qui semblait au tout début être un partenaire actif de l'opération, a subi un humiliant revers. La tentative de Blair de se présenter en tant que " Commandant en Chef " a été ridiculisée par l'immobilisation, pendant plus d'une semaine, de 6000 de ses soldats sur le point de partir pour le théâtre des opérations. Cette marginalisation a donné un rude coup à ces pays quant à leur prestige et leur rang sur la scène mondiale.

Le second objectif était plus important. Pour la première fois de leur histoire, les Etats-Unis s'installent en Asie Centrale avec l'intention d'y rester, non seulement en Afghanistan mais aussi dans deux ex-républiques soviétiques voisines (le Tadjikistan et l'Ouzbékistan). Ceci suppose une menace claire envers la Chine, la Russie, l'Inde et l'Iran. Mais la portée de l'événement est bien plus profonde : il est un pas dans la création d'un véritable encerclement des puissances européennes - un " remake " de la vieille politique «d'endiguement» déjà employée à l'encontre de l'URSS. Les hautes montagnes d'Asie Centrale permettent le contrôle stratégique du Moyen-Orient et de l'approvisionnement en pétrole, élément central de l'économie et de l'action militaire des nations européennes. Protégés par la " coalition antiterroriste " et ayant marginalisé les " alliés " européens, les Etats-Unis peuvent maintenant poursuivre leur méfaits belliqueux vers d'autres pays. L'Irak est un point de mire. Le Yémen et la Somalie sont aussi visés. Ces nouvelles actions sanglantes n'auront en aucune façon comme objectif de " persécuter des terroristes ", mais seront déterminées par l'objectif stratégique d'encercler les " alliés " européens.

Comme nous le disions dans l'éditorial de la précédente Revue internationale, nous ignorons si les auteurs du crime des Tours jumelles sont bien Ben Laden et ses comparses, mais nous savons que les grands bénéficiaires du crime sont les Etats-Unis, comme le reconnaît indirectement Bush lui-même dans son intervention radiophonique du 24 novembre : " Le mal que nous voulaient les terroristes s'est transformé en bien qu'ils n'auraient jamais imaginé, et en ces jours les Américains ont beaucoup de raisons de les en remercier. "

Les Etats-Unis : des pompiers pyromanes

En avril 1999, notre 13e congrès international, analysant la guerre du Kosovo, affirmait : " La guerre actuelle, avec la nouvelle déstabilisation qu'elle représente dans la situation européenne et mondiale, constitue une nouvelle illustration du dilemme dans lequel se trouvent aujourd'hui enfermés les Etats-Unis. La tendance au «chacun pour soi» et l'affirmation de plus en plus explicite des prétentions impérialistes de leurs anciens alliés les obligent de façon croissante à faire étalage et usage de leur énorme supériorité militaire. En même temps, cette politique ne peut aboutir qu'à une aggravation encore plus grande du chaos qui règne déjà dans la situation mondiale " (Revue internationale n °97, 1999, " Résolution sur la situation internationale ").

Loin de s'atténuer, la virulence de cette contradiction n'a cessé de s'aggraver ces dix dernières années. Dans un premier temps, les écrasantes exhibitions de sa puissance militaire permettent au Grand Parrain de faire plier l'échine à ses rivaux et de les faire rentrer dans le rang. Mais ces effets ne sont pas durables. Après la Guerre du Golfe, l'Allemagne s'est permis de faire éclater la Yougoslavie pour avoir une voie d'accès à la Méditerranée via la Mer Adriatique. De même, les intérêts américains furent lésés dès que s'achevèrent les bombardements au Kosovo. Les politiques de Washington ont tenté toutes les solutions possibles pour canaliser la situation mais ont échoué, non par incompétence mais parce que les conditions de l'évolution du capitalisme en décomposition jouent en leur défaveur. Le coup de poing sur la table peut, dans un premier temps, intimider les autres gangsters, mais ceux-ci reviennent rapidement à la charge. D'abord commencent les intrigues diplomatiques, puis viennent les man?uvres de déstabilisation dans tel ou tel pays, dans telle ou telle zone. Plus tard viennent les accords avec des seigneurs de la guerre locaux, et enfin les opérations d'ingérence " humanitaire ". Tout ceci est bien sûr reproduit à l'échelle régionale par les Etats de seconde ou de troisième zone, dessinant une configuration où s'entremêle un sanglant fatras d'influences. C'est une spirale absurde qui ne sème que la ruine, les famines et des montagnes de cadavres dans le monde. Les grandes puissances, pour pouvoir se présenter comme des pompiers, agissent en réalité en pyromanes qui, à la faveur de l'obscurité, arrosent de combustible les futures zones d'incendie.

La situation fait que les Etats-Unis sont les principaux pompiers pyromanes. Les pompiers, pour éteindre des incendies, sont contraints d'allumer des contre-feux. Par contre, les contre-feux allumés par les Etats-Unis s'avèrent doper les incendies d'origine. Mais les contradictions propres à leur position dans cette période historique de décomposition capitaliste, qui révèle la profonde gravité de la situation mondiale, font qu'ils n'ont d'autre choix que de les allumer. Principaux garants et bénéficiaires de " l'ordre mondial ", les Etats-Unis, en tentant de le défendre avec leurs opérations militaires dévastatrices, sont aussi ceux qui le détruisent le plus.

Avec les Première et Seconde Guerres mondiales, nous avions constaté que ce sont les puissances les plus mal loties dans le partage impérialiste et par conséquent les plus faibles (en particulier l'Allemagne) qui défiaient l'ordre existant et mettaient en danger la " paix mondiale ". Pendant la période de violente rivalité entre l'URSS et les Etats-Unis, depuis le début des années 50 et jusqu'au début des années 80, le rôle d'agent déstabilisateur revint toujours au bloc russe, le plus faible. Les Etats-Unis adoptèrent ensuite une politique plus offensive notamment sur le plan de la course aux armements, tout en continuant d'apparaître sur la défensive, et imposèrent de la sorte au bloc adverse des défis que sa faiblesse économique et politique ne lui permettait pas de relever, ce qui l'a conduit à son effondrement. Aujourd'hui, et c'est une des expressions de l'enfoncement du capitalisme dans la barbarie, on se trouve dans une situation où ce sont les Etats-Unis, principaux bénéficiaires de l'ordre mondial et puissance largement dominante au sein de celui-ci tant sur les plans militaire qu'économique, qui le remettent le plus en cause.

L'actuelle croisade antiterroriste va suivre inexorablement la même voie, si ce n'est que les doses de destruction et de chaos seront qualitativement et quantitativement plus importantes que celles qui résultaient des opérations antérieures.

Il n'y aura pas de " paix " en Afghanistan, pas plus que de reconstruction, mais il y aura les prémisses de nouvelles convulsions guerrières. L'Alliance du Nord n'est qu'un ramassis de seigneurs de la guerre et de factions tribales qui se sont momentanément soudées face à un ennemi commun. Mais le partage du pouvoir, les querelles intestines et les feux qu'allumeront les divers parrains étrangers (la Russie, l'Iran, l'Inde) provoqueront de violents affrontements comme nous pouvons déjà le voir avec la prise de Kunduz où se sont affrontées les troupes " alliées " de Dostom et de Daoud. La relégation au second plan des factions qui s'appuient sur l'ethnie pashtoune majoritaire, ou tout au moins les avantages pris par les autres au détriment de ces fractions, annonce la sauvagerie de l'affrontement. N'ayant aucun intérêt à occuper l'ensemble de l'Afghanistan (4), les Etats-Unis déploient leurs troupes à Kandahar pour parrainer les Pashtouns et constituer un contrepoids à l'Alliance.

Pour mener à bien leur intervention en Afghanistan, les Etats-Unis ont eu besoin de l'appui du Pakistan qui, en échange, a reçu l'assurance des Etats-Unis qu'ils soutiendraient les ethnies en mesure de faire contrepoids à l'Alliance du Nord, ennemi traditionnel du Pakistan et donc obstacle à son influence en Afghanistan. Une telle " zone d'influence " est en effet nécessaire au Pakistan pour se doter d'une " profondeur stratégique " dans l'affrontement féroce qui l'oppose à l'Inde et dont l'enjeu est le Cachemire. Le renforcement de l'influence politique de l'Alliance du Nord dans le cadre de la gestion de la situation de l'après-Talibans, constitue donc une brèche dans le dispositif du Pakistan face à l'Inde.

L'Inde, la Chine, la Russie et l'Iran sont furieux de l'implantation des Américains en Asie centrale. Ils n'ont eu d'autre choix que de se ranger derrière le Front " antiterroriste ", mais tous leurs efforts vont cependant tendre à saboter par tous les moyens les opérations du Grand Frère, dans la mesure où celui-ci menace leurs intérêts vitaux. Et ils ne peuvent que lui répliquer avec les pauvres moyens dont ils disposent, à savoir des intrigues, des opérations de déstabilisation dans des zones-clés et le soutien aux factions les plus rebelles.

Dans les pays arabes et islamiques, l'opération américaine ne peut que raviver en les exacerbant les haines de vastes secteurs de la population, accentuant ainsi à terme les risques de déstabilisation et poussant toutes les bourgeoisies de la zone à se distancier davantage des Etats-Unis, comme on peut déjà le voir avec l'Arabie Saoudite qui manifeste ouvertement son mécontentement.

Dans le même sens, par la grande perte de prestige qu'elle provoque pour la " cause arabe ", l'opération afghane est catastrophique pour Arafat qui s'en retrouve très affaibli, ce qui facilite les plans des israéliens qui poussent leur ennemi palestinien dans les cordes, avec comme conséquence une aggravation de la guerre ouverte qui dure depuis des années.

Le Japon a profité des événements pour envoyer une flotte navale, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Il ne s'agit pour le moment que d'un geste symbolique, mais qui met en évidence comment l'impérialisme nippon tente d'affirmer sa puissance en allumant un nouveau front de tensions qui ne fera qu'empirer la situation mondiale.

Enfin, les pays les plus lésés par la guerre actuelle, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, doivent nécessairement répliquer, puisque la man?uvre américaine contient une grave menace dans la mesure où elle est le début d'une stratégie de " cordon sanitaire continental " qui ne peut à terme que les asphyxier. Il leur faudra contre-attaquer, que ce soit en Afrique ou dans les Balkans, et pour cela augmenter impérativement les dépenses militaires et précipiter les projets de création de brigades d'intervention rapide et " d'armée européenne ".

En définitive, non seulement les Etats-Unis ne parviendront pas à stabiliser en leur faveur la situation mondiale, mais tout au contraire ils contribuent déjà à la déstabiliser encore plus gravement.

L'instabilité et les convulsions guerrières menacent les pays centraux

Depuis 1945, les pays centraux du capitalisme (les Etats-Unis, les pays d'Europe occidentale) ont profité d'une longue période de stabilité et de paix à l'intérieur de leurs frontières. Le capitalisme mondial, comme un tout, a eu beau s'enfoncer progressivement dans une dynamique de guerres, de destructions, de famines, ils se sont quand même maintenus comme un oasis de paix. Mais la situation commence à changer. Les guerres des Balkans des années 90 ont constitué un premier avertissement: c'était une guerre dévastatrice qui s'installait aux portes des grands concentrations industrielles. En ce sens, les événements de New York revêtent un sens bien plus grave et profond que leur portée immédiate. Un acte de guerre a frappé directement la première puissance mondiale, causant un massacre équivalent à une nuit de bombardements aériens.

Nous n'affirmons pas ici que la guerre s'est installée ou qu'elle va s'installer prochainement dans les grandes métropoles de la planète. Nous sommes encore loin de cette situation au moins pour une bonne raison : le prolétariat de ces pays, malgré les difficultés qu'il traverse, résiste et n'est pas prêt à sombrer dans la dégradation morale, à accepter la souffrance physique et le sacrifice exténuant qu'implique au quotidien l'état de guerre. Mais ceci ne doit pas nous cacher la gravité des événements. Quelques mois auparavant, analysant la dynamique de la situation historique et tirant les conclusions des tendances qui y sont contenues, notre 14e Congrès affirmait, dans sa "Résolution sur la Situation internationale": " La classe ouvrière doit donc faire face à la possibilité de se trouver entraînée dans une réaction en chaîne de guerres locales et régionales (...). Cette apocalypse n'est pas si éloignée de ce que nous expérimentons aujourd'hui ; le visage de la barbarie est en train de prendre une forme matérielle devant nos yeux. La seule question restante est de savoir si le socialisme, la révolution prolétarienne, reste toujours une alternative vivante. " (Revue internationale, no 106, 2001)

L'attaque des Tours jumelles nous fait entrer dans une période où l'instabilité, la griffe sanglante des actions terroristes posées directement comme actes de guerre, menace beaucoup plus directement les grands Etats industriels, qui seront de moins en moins ces " havres d'ordre et de stabilité " qu'ils semblaient être jusqu'à aujourd'hui (5). C'est un élément de la situation que le prolétariat doit prendre en compte puisque le terrorisme constitue un nouveau danger, non seulement physique (les ouvriers ayant été les principales victimes de l'attentat des Tours jumelles) mais surtout politique, puisque l'Etat des grandes métropoles démocratiques joue de l'insécurité et de la terreur que provoquent de telles actions pour appeler à resserrer les rangs derrière lui pour " défendre la sécurité nationale " et se pose en unique défenseur face au chaos et la barbarie.

En tant qu'arme utilisée dans la guerre entre Etats, le terrorisme n'est en rien une nouveauté. Ce qui est nouveau, c'est l'amplitude qu'a prise le phénomène ces dernières années. Les grands Etats, et dans leur sillage les plus petits, ont multiplié les rapports avec toutes sortes de groupes mafieux ou terroristes, ou les deux à la fois, tant pour contrôler les multiples trafics illégaux qui rapportent de juteux profits que pour les utiliser comme moyens de pression sur des Etats rivaux. L'utilisation de l'IRA par les Etats-Unis pour faire pression sur la Grande-Bretagne, celle de l'ETA par la France pour faire pression sur l'Espagne, sont deux exemples significatifs. Les Etats ont en outre multiplié les " départements spéciaux " au sein de leurs armées ou services secrets : ils ont préparé des commandos de troupes très spécialisées, entraînées pour les actions de guérilla, de sabotage et de terrorisme, etc.

Cette utilisation de l'arme terroriste va de pair avec la tendance croissante à la violation des règles minimales jusqu'ici respectées dans les guerres entre Etats. Comme nous l'écrivions dans les " Thèses sur la décomposition ", la situation mondiale se caractérise par " le développement du terrorisme, des prises d'otage, comme moyens de la guerre entre Etats, au détriment des " lois " que le capitalisme s'était données par le passé pour " réglementer " les conflits entre fractions de la classe dominante " (Revue internationale, nº 62, 1990, republié dans le nº 107).

La réaction des gouvernements occidentaux après les événements du 11 septembre, durcissant avec une rapidité inhabituelle l'arsenal répressif de l'Etat, démontre sans équivoque qu'ils ont compris le danger. Les Etats-Unis ont donné le ton : instauration des contrôles d'identité, suspension de l'habeas corpus, tribunaux militaires secrets, " débat " sur l'utilisation " modérée " de la torture afin " d'éviter le pire ", etc. Cette politique permet le développement d'armes qui seront finalement utilisées contre le prolétariat et les révolutionnaires, mais ce qu'elles révèlent surtout dès aujourd'hui, c'est en germe le danger d'instabilité, de chaos, de "coups bas" qui se développe dans les pays centraux.

Le cordon sanitaire contre le chaos, dressé comme un nouveau Mur de Berlin pour protéger les " grandes démocraties ", sera plus vulnérable. En caractérisant la " croisade antiterroriste " comme une " guerre longue, sur plusieurs endroits de la terre, qui aura des phases visibles et des phases secrètes, qui exigera beaucoup de moyens, dont certains pourront être connus et pas d'autres ", Bush a mis en évidence la période de convulsions et d'instabilité que vont connaître les pays centraux.

Pour avoir une idée du sens de ces menaces, il est bon de se référer à d'autres époques historiques. Quand l'Empire romain entre en décadence, au 1e siècle de l'ère chrétienne, la première étape se caractérise par de violentes convulsions en son propre centre, Rome. C'est l'époque des empereurs " fous ", Néron, Caligula, etc. Les " réformes " des empereurs au 2e siècle - époque de grands travaux qui ont laissé les monuments les plus importants - éloignent les convulsions du centre en les repoussant vers la périphérie qui s'enfonce dans un marasme total et devient victime des invasions barbares de plus en plus victorieuses. Le 3e siècle voit le retour, comme un boomerang, de ce chaos vers le centre, affectant de plus en plus Rome et Bysance. Le saccage de Rome sera l'aboutissement de ce processus où le centre, jusque-là forteresse imprenable, tombe comme un château de cartes entre les mains des hordes barbares.

Ce même processus s'annonce déjà comme une tendance du capitalisme actuel. Les guerres, les famines, les désastres qui ont martyrisé des millions d'êtres humains ces dernières années dans les pays sous-développés peuvent finir par s'installer avec toute leur force destructrice au c?ur même du capitalisme, si le prolétariat ne trouve pas la force de réagir à temps en menant son combat jusqu'à la révolution mondiale. Il y a 90 ans, Rosa Luxemburg affirmait déjà : " Le triomphe de l'impérialisme aboutit à l'anéantissement de la civilisation - sporadiquement pendant la durée d'une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entrave jusque dans ses dernières conséquences. C'est exactement ce que Friedrich Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd'hui devant ce choix : ou bien triomphe de l'impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien, victoire du socialisme, c'est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l'impérialisme et contre sa méthode d'action : la guerre. " (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie)

La réponse de la classe ouvrière

L'escalade guerrière ne cesse de progresser. L'époque des guerres fondamentalement localisées, éloignées des grandes métropoles, touche à sa fin. Nous ne passons pas pour autant à une situation de guerre généralisée, de guerre mondiale, mais à un nouveau stade défini par des guerres aux dimensions plus larges, aux implications majeures et, surtout, ayant des répercussions plus directes sur la vie des pays centraux.

Cette évolution de la situation historique doit faire réfléchir le prolétariat. Comme nous l'écrivions dans la Résolution de notre 14e Congrès, le visage de la barbarie devient plus précis, ses contours plus définis. La barbarie de l'attentat contre les Tours jumelles a été prolongée par la campagne guerrière que la bourgeoisie américaine a imposée à toute la société. Le discours belliqueux s'est généralisé parmi les hommes politiques américains, toutes tendances confondues. Mac Cain, ancien rival de Bush au sein du Parti républicain, vocifère : " Que Dieu prenne en pitié les terroristes, car nous n'aurons pas de pitié " ; le Secrétaire à la Défense se distingue par ses rodomontades belliqueuses et son mépris arrogant pour la vie humaine. A propos de Kunduz, il déclare : " Je veux voir les Talibans morts ou prisonniers " ; un militaire, excité par un des discours du généralissime Bush, déclare : " Après avoir entendu le Président, j'ai envie d'aller tuer des ennemis ".

" La guerre est un meurtre méthodique, organisé, gigantesque. En vue d'un meurtre systématique, chez des hommes normalement constitués, il faut cependant d'abord produire une ivresse appropriée. C'est depuis toujours la méthode habituelle des belligérants. La bestialité des pensées et des sentiments doit correspondre à la bestialité de la pratique, elle doit la préparer et l'accompagner " (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie). Cette pression sur le prolétariat et la population américaine pour réveiller les plus bas instincts et catalyser la pire des bestialités a été l'?uvre de l'Etat américain, par d'incessantes campagnes sur l'ardeur patriotique, par l'hystérie soigneusement entretenue avec la menace de l'anthrax, par d'invraisemblables rumeurs sur les attentats " des arabes ", etc. Et plus discrètement, mais de façon encore plus cynique et sophistiquée, elle est aussi l'oeuvre de ses compères européens.

Mais pour puissant que soit l'impact immédiat de ces campagnes - indispensable complément au fracas des bombes et des avions - nous sommes loin d'être dans la situation que combattait Rosa Luxemburg en 1914 ou dans la situation de 1939, au cours de laquelle le prolétariat fut massivement entraîné vers la guerre. La tendance aujourd'hui de la société mondiale est celle du développement de la lutte de classe et non de la guerre mondiale généralisée. Les conditions pour l'embrigadement patriotique, pour la haine bestiale envers les peuples désignés comme ennemis, pour l'asservissement total quotidien aux exigences de la botte militaire dans les usines, les bureaux, la rue, pour la disponibilité envers l'assassinat méthodique et systématique au nom d'une " juste cause " avancée par le pouvoir, toutes ces conditions ne sont réunies ni dans le prolétariat des Etats-Unis ni dans celui des autres pays principaux.

Ceci ne signifie en rien que nous pouvons être tranquilles et dormir sur nos deux oreilles. Dans le " Rapport sur le Cours historique " adopté par notre dernier Congrès (Revue internationale, nº 107, 2001) nous avons mis en évidence que l'époque actuelle, phase terminale du capitalisme, celle de sa décomposition, fait que le temps ne joue plus en faveur du prolétariat, que plus tarde à venir le moment où seront réunies la conscience, l'unité et la force collective nécessaires pour abattre le monstre capitaliste, plus grand sera le risque que soient détruites les bases même du communisme et aussi que les capacités d'unité, de solidarité et de confiance du prolétariat soient inexorablement affaiblies.

L'accumulation des événements qui se sont produits ces deux derniers mois, révèle une brusque accélération de la situation. Trois éléments extrêmement importants de la situation mondiale se sont associé :

- l'accélération de la guerre impérialiste ;

- le violent et spectaculaire approfondissement de la crise économique, entraînant une avalanche de licenciements dont on peut déjà dire qu'ils dépassent de loin ceux de la période 91-93 ;

- la multitude de mesures répressives de la part des Etats les plus démocratiques, au nom de " l'antiterrorisme ".

Il n'est pas évident d'assimiler tous ces événements, de mettre à nu les perspectives qu'ils contiennent. Nous confessons cependant que même s'ils ne nous ont pas surpris, leur virulence et leur rapidité ont été bien supérieures à ce que l'on pouvait attendre et nous sommes loin de voir avec clarté toutes les conséquences qu'ils entraînent. La perplexité, mêlée à certains sentiments de peur et de désorientation, dominent donc naturellement et pour un certain temps encore le prolétariat. Cela est déjà arrivé en d'autres occasions. Par exemple, le prolétariat n'est pas entré directement en lutte dans les moments d'accélération de la crise économique, comme étourdi et surpris dans un premier temps par les cortèges d'attaques qu'elle provoquait. Ce n'est que dans un second temps, quand il a commencé à digérer les événements, que ses combats ont commencé à se développer. On peut constater ce phénomène tant par rapport à la récession ouverte de 1974-75 qu'à celles de 1980-82 ou de 1991-93.

Cependant, la juxtaposition de ces trois éléments (crise, guerre et développement de l'appareil répressif) dans de telles proportions peut asseoir les prémices d'une prise de conscience plus profonde, globale, dans les rangs ouvriers, à condition bien sûr que se développent la combativité et les luttes en réponse à l'élément central qu'est l'approfondissement de la crise.

Telles qu'elles se présentent aujourd'hui, dans le fatras de fanatismes religieux et ethniques propre à la décomposition, dans la prolifération d'actes terroristes, les guerres ne facilitent pas la prise de conscience de leur nature. Celle-ci est comme cachée par ce fatras qui empêche de voir quel est le vrai responsable - le capitalisme - et quels sont les principaux coupables : les grandes puissances. Il faut aussi considérer que la bourgeoisie est très préparée. Ce n'est pas pour rien, comme nous l'avons dit lors de notre précédent Congrès, que " dans cette situation pleine de périls, la bourgeoisie a confié les rênes du gouvernement aux mains du courant politique le plus capable de prendre soin de ses intérêts : la social-démocratie, le principal courant responsable de l'écrasement de la révolution mondiale après 1917-18 ; courant qui a sauvé à cette époque le capitalisme et qui revient aux postes de commande pour assurer la défense des intérêts menacés de la classe capitaliste " (Revue internationale, no 97, 1999).

Cette gauche au pouvoir dans la majorité des pays européens pousse vers la guerre, tout en laissant une place au pacifisme et cherchant toutes sortes de justifications aux excès bellicistes, très consciente du fait que " depuis que l'opinion dite publique joue un rôle dans les calculs des gouvernements, y a-t-il jamais eu une guerre où chaque parti belligérant n'ait pas tiré l'épée du fourreau d'un c?ur lourd, uniquement pour la défense de la patrie et de sa propre cause juste, devant l'invasion indigne de son adversaire ? Cette légende appartient tout autant à l'art de la guerre que la poudre et le plomb " (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie).

Ces obstacles, cependant, le prolétariat a la capacité de les surmonter car il possède, sur le plan global et historique à défaut de n'être pas présente massivement dans l'immédiat, l'arme de la conscience. " Les révolutions bourgeoises, comme celles du 18e siècle, se précipitent rapidement de succès en succès ; leurs effets dramatiques se surpassent, les hommes et les choses semblent être pris dans des feux de diamants, l'enthousiasme extatique est l'état permanent de la société, mais elles sont de courte durée. Rapidement, elles atteignent leur point culminant, et un long malaise s'empare de la société avant qu'elle ait appris à s'approprier d'une façon calme et posée les résultats de sa période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du 19e siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leur propre but, jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta ! " (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte)

" Pour la victoire finale des principes établies dans le Manifeste, Marx s'en remettait purement et simplement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu'il devait nécessairement résulter de l'action unie et de la discussion. Les épisodes et les vicissitudes de la lutte contre le capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire apparaître aux combattants l'insuffisance des panacées qu'ils préconisaient jusque-là et de préparer leurs esprits à comprendre à fond les véritables conditions de l'émancipation ouvrière. " (F. Engels, Préface à l'édition allemande de 1890 du Manifeste communiste)

Rosa Luxemburg, quant à elle, écrit que pour le prolétariat moderne, "ses erreurs sont aussi gigantesques que ses tâches. Il n'y a pas de schéma préalable, valable une fois pour toutes, pas de guide infaillible pour lui montrer le chemin à parcourir. Il n'a d'autre maître que l'expérience historique. Le chemin pénible de sa libération n'est pas pavé seulement de souffrances sans bornes, mais aussi d'erreurs innombrables. Son but, sa libération, il l'atteindra s'il sait s'instruire de ses propres erreurs. Pour le mouvement prolétarien, l'autocritique, une autocritique sans merci, cruelle, allant jusqu'au fond des choses, c'est l'air, la lumière sans lesquels il ne peut vivre. Dans la guerre mondiale actuelle, le prolétariat est tombé plus bas que jamais. C'est là un malheur pour toute l'humanité. Mais c'en serait seulement fini du socialisme au cas où le prolétariat international se refuserait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements qu'elle comporte. " (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie)

Les révolutions bourgeoises furent des actes bien plus conscients que les processus sociaux qui mirent fin à l'esclavage et emportèrent les régimes féodaux. Elles furent cependant encore dominées par le poids écrasant des facteurs objectifs. La révolution prolétarienne est historiquement la première dont la conscience de classe constitue le facteur déterminant. Cette cruelle caractéristique de la révolution prolétarienne, qui a toujours été mise en avant par les marxistes comme nous venons de le montrer, prend encore plus de force et s'avère encore plus vital dans la situation historique présente de décomposition du capitalisme.

Adalen (28-11-2001)

Notes :

1 Lire nos prises de position sur la terreur, le terrorisme et la violence de classe dans la Revue internationale, nos 14 et 15.

2 Cf. notre article « Stratégie ou profits pétroliers » dans ce numéro.

3 C'est une des raisons pour lesquelles il est absurde aujourd'hui de parler de «mondialisation». Le marché mondial s'est formé depuis au moins un siècle et cette capacité objective d'unification des conditions d'existence de la grande majorité de l'humanité que portait en lui le capitalisme, s'est épuisée depuis longtemps. Pour mieux connaître notre position sur le sens réel de la prétendue " mondialisation ", lire la Revue internationale no 86, 1996, " Derrière la «mondialisation» de l'économie, l'aggravation de la crise du capitalisme ".

4 Ils ont tiré les leçons du piège dans lequel tombèrent les russes pendant la guerre de 1979-89.

5 Comme nous l'écrivions dans l'éditorial de la Revue internationale no 107, nous ignorons qui est le véritable responsable de l'attentat du 11 septembre. Le simple fait que puisse se produire une telle monstruosité est cependant révélateur de l'avancée du chaos, de l'instabilité et de ses conséquences directes dans les pays centraux.

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