Introductions : à la présente édition et à la première édition

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Introduction à la présente édition

  • "Le communisme est mort", "Ouvriers, il est inutile d'espérer mettre fin au capitalisme, ce système a terrassé définitivement son ennemi mortel", "il faut se contenter de ce que nous avons car il n'y a rien d'autre. Et gare si le capitalisme était renversé: la société qui lui succéderait serait encore pire".

Voilà ce que la bourgeoisie répète sur tous les tons depuis que s'est effondré le bloc de l'Est. Il y a aujourd'hui un déchaînement de mensonges, à cette occasion, dont le principal et le plus crapuleux d'entre eux est celui qui prétend que cette chute fracassante des régimes de l'Est, cette faillite définitive du stalinisme c'est celle de la révolution prolétarienne d'octobre 1917, celle du communisme, celle du marxisme.

Démocrates et staliniens se sont toujours retrouvés, au delà de leurs oppositions, dans une sainte alliance, dont le premier fondement est de dire aux ouvriers que c'est le socialisme qui, au delà de ses travers et déformations, a régné à l'Est. Pour Marx, Engels, Lénine, Luxemburg, et pour l'ensemble du mouvement marxiste, le communisme a toujours signifié la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, la fin des classes, de l'état, du salariat et la fin des frontières, tout cela n'étant possible qu'à l'échelle mondiale, dans une société où règne l'abondance, "à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités", où "le règne du gouvernement des hommes cède la place à celui de l'administration des choses". Prétendre qu'il y a eu quelque chose de "communiste" ou d'engagé sur la voie du "communisme" en URSS et dans les pays de l'Est, alors qu'ont toujours régné en maître exploitation, misère, pénurie généralisée, représente le plus grand mensonge de toute l'histoire de l'humanité.

A l'Est les staliniens n'ont pu imposer ce mensonge que grâce à la terreur la plus brutale. L'instauration et la défense du "socialisme en un seul pays" se sont faites au prix de la plus sanglante et de la plus terrible contre-révolution, où tout ce qui pouvait subsister d'octobre 1917, et en premier lieu du parti bolchevique, a été férocement et systématiquement décimé, anéanti sous les coups et dans les geôles du stalinisme, avant de livrer à la déportation et à la mort des dizaines de millions d'êtres humains. Cette féroce dictature, concentré hideux de tout ce que le capitalisme décadent contient de barbarie, a sans cesse utilisé deux armes pour assurer sa domination: la terreur et le mensonge.

Ce mensonge représente un atout considérable pour toutes les fractions de la bourgeoisie face au cauchemar que représente pour celle-ci "le spectre du communisme", la menace que fait peser sur sa domination la révolution prolétarienne. Or, la révolution d'octobre 1917 en Russie et la vague révolutionnaire mondiale qui l'a suivie jusqu'au début des années 20, restent jusqu'à présent le seul moment de l'histoire où la domination bourgeoise a été soit renversée par le prolétariat (en Russie en 1917), soit réellement menacée par celui-ci (en Allemagne en 1919). Dès lors, identifier octobre, identifier la révolution prolétarienne avec son bourreau et son fossoyeur : la contre révolution stalinienne, représente pour tous nos bons "démocrates"[1] un atout majeur dans la défense de l'ordre bourgeois. Pendant plusieurs décennies, le fait qu'une grande majorité de la classe ouvrière identifiait, grâce à l'immense prestige d'octobre 1917, révolution et stalinisme, communisme et régimes de l'Est, a été le facteur idéologique le plus important responsable de l'impuissance du prolétariat. Il a été l'instrument de sa soumission jusqu'à lui faire accepter de se faire massacrer dans la deuxième guerre mondiale, justement au nom de la défense du camp "socialiste", allié pour l'occasion au camp de la "démocratie" contre le fascisme, après avoir été l'allié de Hitler au début de la guerre. Le prolétariat n'a jamais été aussi faible, aussi soumis à l'idéologie dominante que lorsque les partis staliniens ont été forts, auréolés qu'ils étaient encore du prestige de l'octobre rouge. Mais, lorsque cette croyance dans le caractère prétendument socialiste de l'URSS s'est effritée sous les coups de la reprise historique des combats de la classe ouvrière à l'Est comme à l'Ouest depuis 1968 jusqu'à provoquer un profond rejet du stalinisme dans l'ensemble du prolétariat, il était encore plus vital pour les "démocraties" de maintenir en vie cette monstrueuse fiction du "socialisme" à l'Est. A l'heure où l'aiguillon de la crise à nouveau ouverte du système capitaliste, à l'échelle mondiale, poussait et pousse de plus en plus les prolétaires à élargir et renforcer leur combat contre la bourgeoisie et son système, à l'heure où se posait et se pose de plus en plus à la classe ouvrière la question de donner une perspective à sa lutte, il ne fallait surtout pas que la mise à nu de ce plus grand mensonge de l'histoire (l'identification entre stalinisme et communisme) ne favorise dans le prolétariat la prise de conscience de la nécessité révolutionnaire.

C'est pourquoi le maintien de cette fiction représente, aujourd'hui plus que jamais, un enjeu considérable pour la bourgeoisie. Ce monstrueux accouplement entre "révolution" et "stalinisme", après lui avoir servi en "positif" pendant un demi siècle, lui sert aujourd'hui en "négatif", en tant que repoussoir à toute idée de perspective de révolution, elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire croire aux ouvriers qu'il n'y a rien à espérer en dehors du capitalisme. Au moment où, pour l'ensemble de l'humanité, est posée de plus en plus crûment l'alternative historique, socialisme ou barbarie sans fin, au moment où, plus que jamais, le prolétariat est placé devant ses responsabilités historiques, il est vital pour la classe dominante de discréditer et de salir le plus possible la grande révolution prolétarienne d'octobre 1917 et la perspective du communisme aux yeux des ouvriers.

Malheureusement dans le camp révolutionnaire, parmi les courants politiques prolétariens dont la tâche devrait être, avec leur classe de déjouer les mensonges et les pièges de la bourgeoisie, de tirer les véritables leçons des expériences du passé pour les transformer en armes pour les combats à venir, on trouve des théories aberrantes sur la nature de la révolution russe. Ainsi les "conseillistes", issus de la Gauche allemande et hollandaise, en sont arrivés à considérer octobre et les bolcheviks comme bourgeois. Ainsi, au sein de la Gauche italienne, les "bordiguistes" ont développé la théorie de la "double nature" (bourgeoise et prolétarienne) de la révolution russe. Et même si l'objectif de ces deux courants n'est évidemment pas celui de la classe dominante, il n'en demeure pas moins que leurs théories apporte objectivement, chacune à sa manière, de l'eau au moulin de la gigantesque campagne mensongère actuelle.

Ces théories ont été les produits de la défaite de la vague révolutionnaire des années 1920, de la confusion créée dans les esprits par le fait que la révolution russe ne mourut pas comme la Commune de Paris de 1871, rapidement et ouvertement écrasée par la réaction bourgeoise, mais dégénéra suivant un processus long, douloureux et complexe, subissant le pouvoir d'une bureaucratie qui se prétendait la continuatrice d'octobre 1917.

Mais si on peut comprendre l'origine de ces aberrations, celles-ci n'en demeurent pas moins un obstacle majeur pour la réappropriation par la classe révolutionnaire des enseignements de sa principale expérience historique. Et elles doivent être combattues comme telles. Tel est l'objectif de cette brochure qui est composée en particulier de deux articles parus dans la Revue Internationale du CCI (n° 12 et 13, fin 1977- début 1978) et consacrés l'un à la critique des théories "conseillistes" et l'autre à celle des théories "bordiguistes".

Etant donné les bouleversements historiques considérables qui ont secoué les pays de l'Est depuis la fin de l'année 1989 et surtout étant donnée la gigantesque campagne idéologique sur la "mort du communisme" que les bourgeoisies "démocratiques", tirant profit de la faillite du stalinisme, ont déchaînée contre la classe ouvrière, nous avons jugé indispensable de rajouter à cette 2e édition, notre prise de position : "Le prolétariat mondial face à l'effondrement du bloc de l'Est et à la faillite du stalinisme" parue en janvier 1990 en supplément de RI n°197.

La révolution russe de 1917 ce fut d'abord et avant tout une grandiose action des masses exploitées pour tenter de détruire l'ordre qui les réduit à l'état de bêtes de somme de la machine économique et de chair à canon pour les guerres entre puissances capitalistes. Une action où des millions de prolétaires, entraînant derrière eux toutes les autres couches exploitées de la société, sont parvenus à briser leur atomisation, à s'unifier consciemment, à se donner les moyens d'agir collectivement comme une seule force. Une action pour devenir maîtres de leurs propres destinées, pour commencer la construction d'une autre société, une société sans exploitation, sans guerres, sans classes, sans nations, sans misère, une société communiste.

La Révolution russe mourut étouffée par l'encerclement de la bourgeoisie mondiale, exangue suite aux atrocités et aux ravages de la guerre civile qui lui fut imposée par le soutien massif de cette même bourgeoisie aux armées blanches du tsarisme déchu, et surtout isolée du fait de la défaite des tentatives révolutionnaires dans le reste de l'Europe, en particulier en Allemagne. La bureaucratie stalinienne en fut l'hypocrite et impitoyable bourreau.

Mais cela ne change rien à la grandeur de l'intrépide "assaut du ciel" que fut la Révolution russe. octobre 1917 ce ne fut pas une tentative révolutionnaire parmi d'autres. La Révolution russe constitue et reste jusqu'à présent, et de loin, la plus importante expérience révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale.

Par sa durée, par le nombre de travailleurs qui y ont participé, par le degré de conscience de ceux-ci, par le fait qu'elle représentait le point le plus avancée d'un mouvement international de luttes ouvrières, par l'ampleur et la profondeur des bouleversements qu'elle tenta de mettre en place, la Révolution russe constitue la plus transcendante des expériences révolutionnaires de la classe ouvrière. Et en tant que telle, elle est la plus riche source d'enseignements pour les luttes révolutionnaires ouvrières à venir.

Il faudra longtemps au prolétariat mondial, pour parvenir à se débarrasser de toute la boue idéologique avec laquelle la bourgeoisie a recouvert la plus grande expérience révolutionnaire. Probablement, il ne parviendra à se réapproprier toute la richesse des leçons de cette expérience qu'au cours de la lutte révolutionnaire elle-même, lorsqu'il sera confronté aux mêmes questions pratiques.

C'est lorsqu'ils seront confrontés à la nécessité immédiate de s'organiser comme une force unifiée, capable d'abattre l'Etat bourgeois et de proposer une nouvelle forme d'organisation sociale, que les prolétaires réapprendront le véritable sens du mot russe "soviet". C'est lorsqu'ils se trouveront devant la tâche d'organiser collectivement une insurrection armée qu'ils ressentiront massivement le besoin de posséder les leçons d'octobre 1917. C'est lorsqu'ils seront confrontés à des questions telles que : savoir qui exerce le pouvoir; ou bien : quels rapports doit il y avoir entre le prolétariat en armes et l'institution étatique qui surgira au lendemain des premières insurrections victorieuses; ou bien encore : comment réagir face aux divergences entre secteurs importants du prolétariat; qu'ils comprendront les véritables erreurs commises par les bolcheviks (en particulier dans la tragédie de Kronstadt en 1921).

Malgré son échec, qui fut en réalité celui de la vague révolutionnaire internationale dont elle n'était que le point le plus avancé, échec qui confirmait que la révolution prolétarienne n'a pas plus de patrie que les prolétaires eux mêmes, la Révolution russe a posé dans la pratique des problèmes pratiques cruciaux auxquels les mouvements révolutionnaires de l'avenir se trouveront inévitablement confrontés. En ce sens, qu'ils en aient conscience aujourd'hui ou non, les prolétaires dans les luttes de demain devront s'en réapproprier les enseignements. Mais pour cela ils devront commencer par reconnaître cette expérience comme leur expérience.

Quant aux organisations révolutionnaires, pour elles, c'est dès à présent que la reconnaissance d'octobre est cruciale : leur capacité à féconder les luttes prolétariennes immédiates dépend, en effet, tout d'abord, de la compréhension de la dynamique historique qui depuis plus de deux siècles a conduit aux luttes présentes. Or cette compréhension serait impossible sans une claire reconnaissance de la véritable nature de la révolution d'octobre.

C'est à la recherche de cette clarté indispensable et même vitale, étant donné la gravité des enjeux posés dans la situation aujourd'hui, que veut contribuer cette brochure.

CCI Septembre 1992

 


 

Introduction à la première édition (septembre 1987)

A sa façon la bourgeoisie a fêté le soixante-dixième anniversaire de la révolution prolétarienne d'octobre 1917. Elle a fêté partout cet anniversaire en travestissant de façon systématique la véritable signification d'Octobre et en faisant du monstrueux Etat russe son héritier en droite ligne. En fait, ce que le capitalisme a réellement célébré, ce n'est pas la Révolution d'Octobre mais au contraire sa mort et les pompes généreusement déployées avaient surtout pour but d'exorciser définitivement le spectre de toute nouvelle édition d'un tel événement.

Pour le prolétariat par contre, et donc pour les révolutionnaires, le souvenir d'Octobre n'appelle aucune cérémonie. Ils n'ont pas besoin de l'enterrer car pour eux Octobre est vivant, non comme imagerie d'Epinal des "temps héroïques", mais par l'expérience qu'il nous a transmise et dans l'espoir qu'il constitue pour les prochains combats de la classe. Le seul "hommage" que les révolutionnaires puissent rendre à Octobre et à ses protagonistes ne consiste pas dans des discours ampoulés ou des éloges funèbres mais bien dans un effort pour en comprendre les enseignements afin d'en féconder ces combats. C'est là un travail que notre Revue Internationale a déjà entrepris comme l'ensemble des publications de notre Courant et qui devra être poursuivi de façon systématique. Mais un tel travail n'a de sens que si on comprend la nature réelle de la révolution d'Octobre, si on sait y reconnaître une expérience du prolétariat, la plus importante à ce jour, et non une expérience bourgeoise, une révolution bourgeoise, comme c'est le cas pour certains courants comme le "conseillisme". Sinon, Octobre 1917 n'a pas plus de valeur que 1789 ou bien février 1818 et bien moins que la Commune de Paris de 1871. C'est pour cette raison que la condition première d'une réelle assimilation des leçons d'Octobre est la reconnaissance et la défense de son caractère authentiquement prolétarien ainsi que du parti qui en a constitué l'avant-garde. C'est le but que se fixe la présente brochure.

CCI

[1] Les groupes trotskistes défendent eux aussi, en principe, haut et fort la nature prolétarienne de la révolution d'Octobre. Mais pour ces pseudo révolutionnaires les régimes staliniens ont toujours conservé quelque chose de prolétarien qu'il s'agissait et qu'il s'agit de défendre au nom de la marche vers le "communisme". En ce sens ils ont participé et ils continuent de participer, sournoisement, à cette falsification de l'Histoire.