La leçon des évènements d'Espagne (Bilan n° 36 ; novembre 1936)

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Il nous importe tout d'abord de bien mettre en lumière quelques éléments de fait. Lorsque le mouvement du 17 juillet, au Maroc, fut connu à Madrid et à Barcelone, la préoccupation première du capitalisme fût d'attendre les réactions du prolétariat pour s'orienter dans une direction ou dans l'autre. Tout d'abord, comme cela a été noté dans l'avant dernier numéro de "Bilan", au gouvernement de Quiroga fut substitué celui de Barrios, afin de tenter d'aboutir à une conversion pacifique de la gauche à la droite. Mais, devant l'ampleur du soulèvement ouvrier en Catalogne et à Madrid, cette tentative échoue lamentablement et Giral vient au pouvoir alors que Barrios part pour Valence, où il tentera, au non du gouvernement, de légaliser la révolte ouvrière.

Le déroulement des événements à partir du 17 juillet confirme notre appréciation : le 17 juillet, le syndicat des transports maritimes de Barcelone s'était emparé des armes se trouvant dans les navires "Manuel", "Arhus", "Argentina", "Uruguay" et "Marquis de Cornillas" (150 fusils et des munitions). Il les avait transportées à son local. Le 18, veille du soulèvement militaire, la police enleva une partie des armes.

Lorsque les chefs des divers partis ouvriers allèrent demander, après le 17 des armes à Companys, car il était de notoriété publique que les militaires descendraient dans la rue à l'aube du dimanche, le chef de la Généralité les rassura en expliquant que la Garde Civile et d'Assaut suffiraient et, qu'en tout cas, si elles reculaient les ouvriers n'avaient qu'à ramasser les fusils des morts et à intervenir. Pour Companys, le mieux que les ouvriers avaient à faire, le samedi soir et le dimanche, c'était de rentrer chez eux et d'attendre l'issue de la lutte.

Mais l'effervescence du prolétariat de Barcelone était à son paroxysme.

Les événements du 19 Juillet

Le dimanche au matin tout le prolétariat, armé avec des moyens de fortune et dans sa majorité sans armes, est dans les rues. A cinq heures la bataille se déclenche. Entourées par les ouvriers, la garde d'Assaut et une partie de la Garde Civile doivent marcher contre les militaires. Bientôt le courage et l'héroïsme des ouvriers où se distinguent particulièrement les militants de la CNT et de la FAI, ont raison des points essentiels du soulèvement car ici et là les soldats fraternisent avec les prolétaires, telle la caserne de Tarragona. Le soir même, les soldats sont vaincus et le général Godet capitule. C'est à partir de ce moment que l'armement du prolétariat devient général.

La Généralité, quant à elle, s'efface peureusement devant l'élan des ouvriers mais ne craint cependant pas que ceux qui lui ont demandé des armes, maintenant que les ouvriers les ont prises par la force, ne se tournent contre elle.

Le Lundi 20, la CNT et à sa suite l'UGT lancent le mot d'ordre de grève générale dans toute l'Espagne. Mais partout, les ouvriers sont déjà dans la rue. Ils prennent les armes mais posent leurs revendications de classe. Le contraste ancien entre CNT et UGT au sujet de la semaine de "36 heures ou de 40 heures", le problème des salaires, tout cela surgit au cours de la lutte car déjà les ouvriers commencent à mettre la main sur de nombreuses entreprises. Le 20 apparaissent et se constituent des milices qui nettoieront Barcelone. Le 21 est publié un décret de la Généralité affirmant : "primo ; il est créé des milices (ciutadines) citadines pour défense de la République et la lutte contre le fascisme et la réaction". Le C.C. des milices comprendra un délégué du conseiller de la Governacion, un délégué du commissaire général d'ordre public et des représentants de toutes les forces ouvrières ou politiques luttant contre le fascisme.

Ainsi, la Généralité tente dés le 21, non seulement de mettre son cachet sur les initiatives des ouvriers armés, mais d'enfermer leurs efforts dans les cadres de la légalité bourgeoise.

Le 21, la grève générale continue toujours et le POUM (parti d'unification marxiste) parle de la faire durer jusqu'à ce que le fascisme soit écrasé partout.

Mais déjà la CNT, qui domine Barcelone, lance ce jour le mot d'ordre de rentrée pour les industries d'alimentation et de service public. Le POUM publie l'avis mais ne le critique pas. Cependant, l'on continue à parler des revendications de classe. Les ouvriers exproprient la compagnie des Trams, le Métropolitain, tous les moyens de transports, y compris les chemins de fer. Ici aussi la Généralité intervient, légalise en prenant l'expropriation à son compte. Plus tard elle prendra les devants, dans certaines entreprises et les expropriera avant les ouvriers.

Le même jour, le front d'Esquerres, qui groupe tous les partis bourgeois de gauche, reçoit une lettre du POUM où celui-ci, invité par Companys, accepte de collaborer avec TOUS LES PARTIS contre le fascisme mais refuse, après délibération de sa CE de collaborer à un gouvernement de Front Populaire.

Il semble que dès le 24, sous la pression de la Généralité, la plupart des organisations ouvrières tentent de freiner le mouvement revendicatif. Les socialo-centristes de Barcelone sont contre la prolongation des grèves, la CNT le mot d'ordre de rentrée, le POUM s'efforce de maintenir son programme de revendication mais il ne dit pas s'il approuve ou non la rentrée.

Dès le 24 le départ des colonnes de miliciens pour Saragosse s'organise. Mais il faut que les ouvriers partent avec la sensation qu'ils obtiennent satisfaction au sujet de la revendication. La Généralité lance un décret : les jours de grève seront payés. Mais, ici aussi, dans la plupart des usines, les ouvriers ont déjà, les armes à la main, obtenus des satisfactions partielles puisque, grâce aux partis et aux organisations syndicales se réclamant du prolétariat, la bourgeoisie est parvenue à faire cesser la grève générale et que, dans les entreprises occupées par les ouvriers, la semaine de 36 heures est instaurée ipso-facto, le 26 juillet la Généralité lance un décret instituant la semaine de 40 heures avec augmentation de salaires de 15%.

Et, pendant que la Généralité s'efforce d'encadrer l'explosion des contrastes sociaux, nous arrivons au 20 juillet, qui marque déjà un important tournant de la situation. Le POUM qui contrôle au travers de la F.0.U.S., le "syndicat mercantile"[1] et quelques minuscules entreprises, lancent le mot d'ordre de reprise du travail pour les ouvriers qui ne se trouvent pas dans les milices. Il faut créer la mystique de la marche sur Saragosse. Prenons Saragosse, dira-t-on aux ouvriers, puis nous réglerons leur compte à la Généralité et à Madrid.

Par son mot d'ordre de rentrée, le POUM exprimera clairement le tournant de la situation et la réussite de la manœuvre de la bourgeoisie parvenant à obtenir la cessation de la grève générale, puis lançant des décrets pour éviter les réactions des ouvriers et, enfin, poussant les prolétaires en dehors des villes vers le siège de Saragosse.

Mais à Saragosse, la grève générale, avec des phases de recul et d'accélération, continue et ce ne sera que bien plus tard que les ouvriers céderont à l'ultimatum de Cabanellas, les mettant devant le choix de reprendre le travail ou d'être massacrés tous.

Dès lors, leur espoir ne sera pas porté vers un rebondissement des batailles grévistes, mais dans la victoire des forces gouvernementales et Cabanellas pourra organiser sa répression féroce et sanguinaire.

Selon la "Batalla", organe du POUM (29 août), il ressort que les ouvriers de Saragosse auraient mené, pendant quinze jours, la grève générale. Voici ce que dit ce journal "Le dimanche matin 19 juillet (lorsque les militaires descendirent dans la rue. -N.D.L.R.) les ouvriers organisèrent immédiatement la résistance et la lutte dura de nombreux jours. La grève fut absolument générale jusqu'à quinze jours plus tard et beaucoup plus longtemps durèrent les tirs aux barricades ouvrières. Toujours il y avait quelques héros irréductibles, qui préféraient perdre la vie qu'accepter la domination fasciste".

A partir du 28 juillet, l'aspect du mouvement en Catalogne change. On continue bien à exproprier des entreprises, à nommer des conseils ouvriers, mais, déjà, tout cela se fait en accord avec des délégués de la Généralité, qui ne manifestent évidemment pas de résistance aux ouvriers armés, mais qui savent que, pour les besoins de la guerre où s'engage le gros du prolétariat, ils obtiendront ce qu'ils voudront.

Déjà, les contours précis de l'attaque générale du capitalisme espagnol se précise. Dans les régions agricoles, où la répression du Front Populaire a déjà passé et où n'existe pas un prolétariat nombreux et dense, le problème agraire sera résolu par l'écrasement féroce et sanguinaire de Franco qui, à ce point de vue, n'aura rien à envier à Mussolini ou à Hitler. Dans les centres industriels, et surtout en Catalogne, où le problème agraire ne se pose pas, il faut affronter de biais le prolétariat. Le lancer dans un guet-apens militaire, désagréger son front intérieur, mais arriver coûte que coûte à l'anéantir. A Madrid, ce sera le Front Populaire qui s'en chargera. En Catalogne, la Généralité parviendra, au prix de concessions formelles et non substantielles, sur le terrain de la gestion économique et de la direction politique, à s'inféoder la CNT et le POUM, parti opportuniste du bureau de Londres, dont l'un des chefs, l'ex-trotskiste Nin, est aujourd'hui ministre de la justice.

A Madrid, après le 19 juillet la grève générale ne sera que le prolongement de la grande grève de la construction qui durait depuis juin et elle ne cessera que quelques jours après sa cessation en Catalogne, du fait de l'extrême confusion qui se développe dans la capitale.

Ici les ouvriers sont dans la rue seulement le lundi alors qu'à Barcelone les militaires sont déjà écrasés. Le gouvernement de Barrios a duré quelques heures et Giral qui lui succède promet tout ce que l'on veut à l'exception d'armes que les organisations ouvrières lui demandent. Le lundi, sans armes, les prolétaires madrilènes se ruent vers la caserne de la Montana qu'ils emportent d'assaut. Dès lors, les casernes de Madrid fraternisent toutes et c'est une lutte assez brève dans les environs de Madrid d'où, les militaires voulaient marcher sur la ville. Le mardi les ouvriers qui font la grève générale cherchent leurs ennemis, et puisque de la CNT aux socialo-centristes, tout le monde a proclamé que le gouvernement était un allié, le bras vengeur du prolétariat armé, les travailleurs se dispersent dans la province de Madrid et rencontrent les militaires sur le Guadarama où après une lutte sanglante mais confuse, de part et d'autre, on se retira sur ses positions alors que le gros des ouvriers refluera vers Madrid où à ce moment sera lancé le mot d'ordre de cessation de la grève et de l'organisation des colonnes.

Comme à Barcelone et dans toute l'Espagne, les ouvriers, qui, depuis Février 36 ont été appelés à considérer le Front Populaire comme un allié sûr, lorsqu'ils se sont jetés dans la rue, le 19 juillet, n'ont pu diriger leurs armes dans une direction qui leur aurait permis de briser l'Etat capitaliste et de battre Franco. Ils ont laissé les Giral à Madrid, les Companys à Barcelone à la tête de l'appareil d'Etat en se contentant de brûler les églises, de "nettoyer" des institutions capitalistes, telles la Sûreté Publique, la police, la Guardia Civile, la Garde d'Assaut. Ils ont bien exproprié, en Catalogne, les branches fondamentales de la production, mais l'appareil bancaire est resté intact et avec son fonctionnement capitaliste antérieur.

D'ailleurs, ces éléments seront examinés minutieusement et sur la base d'une documentation, ultérieurement.

Du 19 au 28 juillet, la situation aurait permis aux ouvriers armés, du moins à Barcelone, de prendre intégralement le pouvoir sous des formes confuses, certes, mais qui auraient néanmoins représenté une expérience historique formidable. Le tournant vers Saragosse a sauvé la bourgeoisie. La "Batalla", organe du soi-disant parti "marxiste" proclamait qu'autour de Saragosse se concentrait l'attention révolutionnaire mondiale. Mais, déjà, à partir du 27 juillet la bourgeoisie tâte prudemment le terrain. A Figueras, des militants de la CNT sont désarmés par des gardes civiles et des miliciens du Front Populaire, après avoir vaincu les fascistes. La CNT publie à ce moment un appel aux masses, où elle recommande de tirer sur ceux qui voudraient les désarmer. La Généralité est avertie. Elle s'y prendra par d'autres moyens.

Le 2 août, nouvelle tentative de la Généralité de légaliser organiquement la situation : elle décide d'appeler sous les armes plusieurs classes. Les soldats refusent de partir ailleurs que dans les milices. La CNT prend immédiatement position : "des miliciens ? Oui ! des soldats ? Non !". Le POUM lui, demande "la dissolution", non pas la destruction, mais la dissolution de l'armée.

Bien entendu, la Généralité laissera faire en se contentant de relier le C.C., des milices antifascistes au Département de la Défense de la Généralité.

La composition du C.C., des milices antifascistes sera d'ailleurs la suivante : trois délégués de la CNT, trois délégués de l'UGT, deux délégués de la FAI, un délégué de la Gauche Républicaine, deux socialistes unifiés, un délégué de la Ligue des Rabasseres (petits fermiers sous l'influence de la gauche catalane), un délégué à la coalition des partis républicains, un délégué du POUM et quatre représentants de la Généralité (le conseiller de la défense, le colonel Sandino, le commissaire général de l'ordre public, préfet de Barcelone et deux délégués de la Généralité sans charge fixe).

Au point de vue de l'évolution politique, le prolétariat de Madrid est rapidement poussé sur une plate-forme ouvertement bourgeoise, alors qu'à Barcelone il faudra quelques semaines de guerre et des manoeuvres pour y arriver.

Dès le 30 juillet, à Madrid, la Pasionaria déclare qu'il s'agit de défendre la révolution bourgeoise qui doit être faite complètement. Le 1e août, la police restera active à Madrid et "Mundo Obrero", devant la tentative de Giral d'enlever le droit d'arrestation aux milices, parlera de la "confusion" qu'il faut dissiper en convainquant le Front Populaire de l'action des milices.

Le 3 août, "Mundo Obrero" proclame qu'il défend la propriété privée des amis de la République. Et il dira : "Pas de grèves dans l'Espagne démocratique. Pas d'ouvriers au repos sur le front arrière". Son programme se résumera en ces mots : après avoir écrasé le fascisme, la gauche républicaine se souviendra et ne laissera plus instaurer la situation d'avant le 19 Juillet.

Le 8 août, Jésus Hernandos célébrera dans un discours à grand retentissement, la lutte des ouvriers pour la République démocratique bourgeoise et rien que pour elle, et, le 10 août, les centristes pourront dire que la lutte, en Espagne, a pris l'aspect d'une guerre nationale, une guerre pour l'indépendance de l'Espagne. Pour eux, il faudra créer une nouvelle armée du peuple avec les vieux officiers et les milices et, dès lors, ils deviendront les partisans d'une sévère discipline.

Dès la constitution du cabinet Giral, les Caballero, les Prieto demanderont la constitution d'une Commission du Front Populaire, près du ministère de la Guerre, où ils participeront. Par ce moyen, ils seront des ministres "officieux".

Pour ce qui est de Barcelone, une fois entré dans la nouvelle phase de la guerre pour Saragosse, condition primordiale pour "résoudre" (?) le problème social, la "Solidaridad Obrero" du premier août saluera l'ère nouvelle et l'ouverture de la phase menant au communisme libertaire.

Lors de la constitution du gouvernement de Casanovas (après la sortie du gouvernement des délégués du PSUC) [2], la CNT, bien qu'affirmant que ce gouvernement ne concrétisait pas la réalité de ce que les ouvriers avaient conquis, lui donna cependant son appui total.

Toute la première semaine d'août, la CNT mobilisa les masses autour du départ pour le front d'Aragon, en insistant qu'il ne s'agissait pas d'une armée régulière, mais de bataillons de volontaires où chaque officier de l'ancienne armée devait être surveillé par un milicien. Enfin, elle mit en évidence une notion totalement inconnue jusqu'ici par les anarchistes : la discipline militaire.

Mais la CNT sera alors absorbée par la nécessité de contrôler les initiatives ouvrières sur le terrain économique afin de les maintenir sur la ligne du plus grand rendement pour la guerre,

Le 14 août, la "Solidaridad Obrera" écrira ouvertement que, dans le domaine économique, existent des rapports de guerre.

Mais, cet aspect du problème, nous l'examinerons séparément au cours de l'analyse des réalisations économiques et des organes nouveaux surgis sur le terrain social et politique en Catalogne.

Il nous faut encore marquer la position du POUM qui, loin d'être un parti pouvant évoluer vers des positions révolutionnaires, représente un amalgame de tendances opportunistes (socialistes de gauche, communistes d'extrême droite, trotskistes) qui est un obstacle de plus à la clarification révolutionnaire.

Le schéma selon lequel le POUM est intervenu dans les événements est à peu près celui-ci : les bolcheviks luttèrent d'abord contre le tsarisme, puis contre la bourgeoisie et ses agents mencheviks. Sans Tchéka et armée rouge, la Russie n'aurait pas vaincu ses ennemis extérieurs et intérieurs ("Batalla" du 4 août). Le POUM luttera d'abord contre le fascisme, puis contre la bourgeoisie, comme Nenni combattait d'abord Mussolini, puis contre la bourgeoisie ; comme Breitscheid luttait d'abord contre Hitler puis contre la bourgeoisie comme si Lénine n'avait pas apporté, en avril 1917, contre Staline et Kamenev, un programme de lutte contre toutes les formes de la domination bourgeoise, et comme si il était possible de lutter contre le fascisme sans entamer une lutte contre l'ensemble du système capitaliste.

Les institutions nouvelles et leur signification

Avant tout, nous voudrions bien mettre en évidence un élément central sur lequel les événements projettent leur lumière. Au moment où l'attaque capitaliste se déchaîne avec le soulèvement de Franco, ni le POUM, ni la CNT ne songent à appeler les ouvriers à descendre dans le rue. Ils organisent des délégations près de Companys afin d'obtenir des armes. Le 19 juillet, c'est spontanément que les ouvriers sont dans la rue et la CNT avec l'UGT, lorsqu'ils lancent le mot d'ordre de grève générale, ne font que consacrer une situation de fait.

Puisque les Companys, les Giral sont immédiatement considérés comme les alliés du prolétariat, comme les personnes devant fournir les clefs pour ouvrir les dépôts d'armes, il est naturel que personne, lorsque les ouvriers prirent les armes après avoir écrasé les militaires, ne songea un seul instant à poser le problème de la destruction de l'Etat qui, avec Companys à sa tête, resta intact. On essaya, dès lors, d'accréditer l'utopie qui revient à affirmer qu'il est possible de faire la révolution en expropriant les entreprises, en prenant les terres, sans toucher à l'Etat capitaliste, ni même à son système bancaire.

La constitution du Comité Central des milices devait donner l'impression de l'ouverture d'une phase de pouvoir prolétarien et la constitution du Conseil Central de l'économie l'illusion que l'on entrait dans la phase de la gestion d'une économie prolétarienne.

Pourtant, loin d'être des organismes de dualité des pouvoirs, il s'agissait bien d'organismes ayant une nature et une fonction capitalistes, car au lieu de se constituer sur la base d'une poussée du prolétariat cherchant des formes d'unité de lutte afin de poser le problème du pouvoir, ils furent, dès l'abord, des organes de collaboration avec l'Etat capitaliste.

Le C.C. des milices de Barcelone sera d'ailleurs un conglomérat de partis ouvriers et bourgeois et de syndicats et non un organisme du type des soviets surgissant sur une base de classe, spontanément, et, où puisse se vérifier une évolution de la conscience des ouvriers. Il se reliera à la Généralité, pour disparaître, avec un simple décret, lorsque sera constitué, en octobre, le nouveau gouvernement de la Catalogne.

Le C.C. des milices représentera l'arme inspirée par le capitalisme pour entraîner, par l'organisation des milices, les prolétaires en dehors des villes et de leurs localités, vers les fronts territoriaux où ils se feront massacrer impitoyablement. Il représentera l'organe qui rétablira l'ordre en Catalogne, non avec les ouvriers, mais contre ceux-ci, qui seront dispersés sur les fronts. Certes l'armée régulière sera pratiquement dissoute, mais elle sera reconstituée graduellement avec les colonnes de miliciens dont l'Etat major restera nettement bourgeois, avec les Sandino, les Villalba et consorts. Les colonnes seront volontaires elles vont le rester jusqu'au moment où finiront la griserie et l'illusion de la révolution et réapparaîtra la réalité capitaliste. Alors on marchera à grands pas vers le rétablissement officiel de l'armée régulière et vers le service obligatoire.

Loin de pouvoir être un embryon d'armée Rouge, les colonnes se constitueront sur un terrain et dans une direction qui n'appartiennent pas au prolétariat. Pour que cela ne se vérifiât pas, il aurait fallu prendre le pouvoir, en détruisant l'Etat capitaliste, ou tout au moins, que les ouvriers armés, tournent leurs armes contre cet Etat. Et les colonnes de miliciens ne se constituèrent pas dans cette direction : ils s'agissait plutôt de partir vers Saragosse, et Huesca pour ce qui est de la Catalogne, vers Tolède et le Guadarama pour ce qui est de Madrid. Les ouvriers armés furent jetés dans l'antifascisme et non dans une lutte contre l'ensemble des formes du capitalisme. Et, dans ces conditions, toutes les formes démocratiques qui, dans un premier moment, se manifestèrent au sein des colonnes, n'avaient qu'une importance insignifiante. Ce qui importait, c'était la direction suivie par les milices, et celle-là était franchement celle du Front Populaire : la lutte antifasciste respectant les organes de la domination capitaliste, les renforçant même, par l'appui que leur donneront les anarchistes et le POUM entrant dans les ministères.

A Madrid, les milices seront même pratiquement sous le contrôle du Département de la Guerre de Caballero, qui fournira les gradés aux différentes organisations passant à la formation des colonnes.

En définitive, si le gros de l'armée régulière passa à Franco, le Front Populaire et ses alliés, par l'organisation des milices tenta de pousser les ouvriers du terrain de la lutte sociale sur le terrain  de la formation d'une nouvelle armée régulière et cela explique pourquoi les ouvriers malgré leur courage, seront écrasés. Sur le terrain militaire, Franco agira avec certitude, alors que Companys, les Caballero et compagnie déploieront une stratégie non militaire mais sociale consistant à favoriser le massacre des ouvriers qui, par leur incorporation dans une armée, n'auront plus la force de retrouver le chemin au travers duquel ils vainquirent les militaires à Barcelone, à Madrid, le 19 juillet.

Passons maintenant à l'examen des autres instruments de la domination capitaliste. La Garde Civile, célèbre pour ses massacres ouvriers à l'époque de la monarchie, a été transformée en Garde Nationale Républicaine. Certes à Barcelone, la CNT a procédé à un nettoyage de cette dernière, mais l'institution est restée debout, embellie par l'entrée des militants anarchistes en son sein.

A Madrid, la Garde Civile est restée et garde jalousement les coffres-forts du capitalisme : les banques.

Il n'y a vraiment qu'à Valence, où des ouvriers de la colonne de Fer (CNT), passant outre à l'accord conclu par leur organisation demandant à la Garde Civile de remettre seulement les fusils, sont descendus du front pour obliger, avec la menace de leurs mitrailleuses, les gardes civils à désarmer complètement et sont allés brûler les archives de la police. Madrid a d'ailleurs compris qu'ici il valait mieux retirer Garde Civile, Garde d'Assaut et laisser se constituer, sous la direction du Comité Exécutif Populaire (sorte de Front Populaire), une GPA (Garde Populaire antifasciste) qui maintiendra tout aussi bien l'ordre à l'arrière. La Garde d'Assaut, que les ouvriers ont affronté sous la république, est restée intacte et, actuellement, à Barcelone, a été puissamment armée.

Pour ce qui est de la Sûreté Publique, l'on a procédé à un simple nettoyage de cette institution qui est restée intacte. En France, Blum remplace les fonctionnaires par décrets et démocratise l'Etat. En Espagne, c'est avec des fusils que l'on a remplacé des fonctionnaires pour "prolétariser" les institutions capitalistes. Les anarchistes ont pris la direction de la Sûreté à Barcelone, d'abord sous la forme de la Section d'investigation du C.C., des milices, aujourd'hui sous la forme du Département de la Sécurité dont le militant de la CNT, Fernandez, est le secrétaire général.

A Madrid, au commencement d'octobre, après la promulgation du décret sur la militarisation, toutes les sections de vigilance des organisations politiques ou syndicales ont été soumises au Département de la Sûreté Publique. Ni à Barcelone, ni à Madrid, l'on a publié les listes des mouchards entretenus par la police politique dans les organisations ouvrières, et cela est significatif.

Les tribunaux ont été rétablis rapidement dans leur fonctionnement avec l'aide de l'ancienne magistrature, plus la participation des organisations ‘antifascistes'. Les Tribunaux Populaires de la Catalogne sous leur première version "extrémiste" (décret du ministre du POUM, Nin), partent toujours de la collaboration entre des magistrats professionnels et des représentants de tous les partis, mais Nin a innové en supprimant le jury populaire. A Madrid le pourcentage des magistrats professionnels sera plus élevé qu'a Barcelone, mais, dès octobre, Caballero lancera des décrets pour simplifier la procédure au cours du jugement des fascistes et il s'élèvera donc à la hauteur d'un Nin. Une seule institution sera balayée sérieusement en Catalogne : l'Eglise, et puisqu'il ne s'agit pas d'un instrument essentiel de la domination capitaliste, on donnera l'impression aux masses d'un bouleversement général, alors qu'il est très facile de reconstruire des églises, de les peupler de nouveaux prêtres, lorsque le régime capitaliste subsiste dans ses fondements.

D'ailleurs, si l'on prend un autre fait, l'on saisira immédiatement que là n'est pas le noeud du problème. Les banques et la Banque d'Espagne sont restées intactes et partout les mesures de précaution furent prises pour empêcher (même par la force des armes) la main mise des masses. Dans l'extrémisme, pour ce qui est de la démolition des églises et la passivité devant les banques, l'on retrouve le fil du déroulement des événements où les masses ont été poussées à démolir en marge du système capitaliste, mais non le système lui-même.

Examinons maintenant deux genres d'organismes qui se sont constitués en opposition les uns aux autres.

Lorsque les ouvriers reprirent le travail, là où les patrons avaient fui ou furent fusillés par les masses, se constituèrent des Conseils d'Usine qui furent l'expression de l'expropriation de ces entreprises par les travailleurs. Ici intervinrent rapidement les syndicats pour établir des normes tendant à admettre une représentation proportionnelle là où se trouvaient des membres de la CNT et de l'UGT. Enfin, bien que la reprise du travail s'effectua avec la demande des ouvriers de voir appliquées la semaine de 36 heures, l'augmentation des salaires, les syndicats intervinrent pour défendre la nécessité de "travailler à plein rendement pour l'organisation de la guerre sans trop respecter une réglementation du travail et des salaires."

Immédiatement étouffés, les comités d'usine, les comités de contrôle des entreprises où l'expropriation ne fut pas réalisée (en considération du capital étranger ou pour d'autres considérations) se transformèrent en des organes devant activer la production et, par là, furent déformés dans leur signification de classe. Il ne s'agissait pas d'organismes créés pendant une grève insurrectionnelle pour renverser l'Etat, mais d'organismes orientés vers l'organisation de la guerre, condition essentielle pour permettre la survivance et le renforcement de cet Etat.

De suite contrôlés par les syndicats mobilisant pour la guerre antifasciste, dès le 11 août, les comités d'usine furent reliés au Conseil de l'économie qui, d'après le décret officiel fut, "l'organisme délibératif pour établir des accords en matière économique entre les diverses organisations représentées (Etat Républicain Catalan : 3 ; Parti socialiste Unifié : 1 ; CNT : 3 ; FAI : 2 ; POUM : 1 ; UGT : 3 ; Action Catalane : 1 ; Union Républicaine : 1) et le gouvernement de la Généralité qui exécutera les accords qui résultent de ses délibérations".

Désormais les ouvriers, au sein des usines qu'ils avaient cru conquérir sans détruire l'Etat capitaliste, deviendront à nouveau les prisonniers de ce dernier et bientôt, en octobre sous prétexte d'oeuvrer pour la réalisation d'une nouvelle ère, de gagner la guerre, on militarisera les travailleurs des usines. Le Conseil de l'économie se proposera, dès sa constitution, d'oeuvrer pour le socialisme en accord avec les partis républicains et la Généralité. Ni plus, ni moins. Celui qui réalisera (sur le papier) ce "premier pas du capitalisme au socialisme", sera Nin, qui élaborera les 11 points du Conseil. Fin septembre, c'est le nouveau ministère "ouvrier" de la Généralité qui sera alors chargé de faire "ce premier pas" mais, alors, la mystification, la sera plus évidente.

Le fait le plus intéressant dans ce domaine est le suivant : à l'expropriation des entreprises en Catalogne, à leur coordination effectuée par le Conseil de l'économie en août, au décret d'octobre du gouvernement donnant les normes pour passer à la "collectivisation", succéderont, chaque fois, de nouvelles mesures pour soumettre les prolétaires à une discipline dans les usines, discipline que jamais ils n'auraient toléré de la part des anciens patrons, En octobre, la CNT lancera ses consignes syndicales où elle interdira les luttes revendicatives de toute espèce et fera de l'augmentation de la production le devoir le plus sacré prolétaire. A part le fait que nous déjà rejeté la duperie soviétique qui consiste à assassiner physiquement les prolétaires au nom de "la construction du socialisme", que personne ne distingue encore, nous déclarons ouvertement qu'à notre avis, la lutte dans les entreprises ne cesse pas un seul moment tant que subsiste la domination de l'Etat capitaliste. Certainement, les ouvriers devront faire des sacrifices après la révolution prolétarienne, mais jamais un révolutionnaire ne pourra prêcher la fin de la lutte revendicative pour arriver au socialisme. Même pas après la révolution, nous n'enlèverons l'arme de la grève aux ouvriers et il va de soi que lorsque le prolétariat n'a pas le pouvoir - et c'est le cas en Espagne - la militarisation des usines équivaut à la militarisation des usines de n'importe quel Etat capitaliste en guerre.

Pour devenir des armes révolutionnaires, les conseils d'usine auraient dû permettre aux ouvriers de déverser leur lutte contre l'Etat, mais puisque leurs organisations s'allièrent immédiatement avec la Généralité, cela était impossible, sous peine de se dresser contre la C.N.T., l'UGT, etc. Il est donc vain de bavarder à leur sujet de dualité de pouvoir avec l'Etat de la Catalogne. Il est évident que ni à Valence, ni à plus forte raison à Madrid, nous retrouverons ces formes d'interventions ouvrières. Mais la place nous manque pour examiner de plus près les initiatives ouvrières dans ces deux centres.

Avant de reprendre l'analyse des événements, nous voudrions encore dire quelques mots au sujet du problème agraire. Certes, dans ce domaine, se sont produites de nombreuses innovations. En Catalogne a été décrétée la "syndicalisation" obligatoire de diverses activités agricoles (vente des produits, achat du matériel agricole, assurances, etc.). D'autre part, il est évident qu'après le 19 juillet, les rabassaires (petits propriétaires) se sont déchargés d'une série de rentes et de redevances, alors que là où les terres appartenaient à des propriétaires suspects de sympathie envers le fascisme, l'on est passé à un partage sous l'égide des comités antifascistes. Mais, dans la suite, le Conseil de l'économie d'abord, le Conseil de la Généralité d'octobre ensuite, se sont mis au travail pour encadrer ces initiatives et les diriger vers les besoins de l'économie de guerre que l'on mettait en marche.

Le 11e point du programme du Conseil économique disait déjà, au mois d'août :" collectivisation de la grande propriété agraire qui sera exploitée par les syndicats de paysans avec l'aide de la Généralité...." (souligné par nous ; N D. L. R. ). Dans la suite, et plus particulièrement en septembre et en octobre, le mot d'ordre de la C.N.T, et des autres organisations fut : "Nous respectons la petite propriété paysanne". Paysans, remettez-vous au travail ! Enfin, l'on s'élèvera contre la collectivisation forcée et la Conseillerie de l'Agriculture veillera à rassurer les paysans qui seront simplement encadrés dans des mesures générales concernant la vente des produits et l'achat de matériel, alors que l'on mettra clairement en évidence que "la collectivisation de la terre devait se limiter aux grandes propriétés agricoles confisquées". Pour ce qui est de la province de Valence, ici aussi l'on tendra, après le reflux des événements, à constituer plutôt des comités d'expropriation des oranges, du riz, des oignons, etc., alors que les terres appartenant à des propriétaires fascistes seront confisquées par les paysans qui maintiendront un caractère collectif aux exploitations par suite des nécessités mêmes de la culture (problème de l'irrigation).

A Madrid, Uribe, le ministre communiste de l'Agriculture, lancera un décret au mois d'octobre où il spécifiera "qu'est autorisée l'expropriation sans indemnisation et en faveur de l'Etat, des propriétés agricoles, quels que soient leur étendue et leur type appartenant, au 18 juillet 1936, aux personnes naturelles ou juridiques qui sont intervenues de manière directe ou indirecte dans le mouvement insurrectionnel contre la République".

Rien d'autre, en substance, que des mesures de guerre, que, dans tout Etat bourgeois, l'on prend contre les "ennemis". La seule différence, c'est que les Uribe et consorts devront tenir compte de l'intervention des masses paysannes qui ont été bien plus loin après le 19 juillet que leurs décrets. Mais même en admettant qu'une "révolution agraire" se soit effectuée en Espagne, il faudrait prouver que c'est là l'axe de la situation et non le renforcement de l'Etat capitaliste dans les villes qui rend précisément illusoire tout bouleversement profond et durable des rapports économiques et des bases de l'agriculture dans un sens révolutionnaire. Nous ne pensons pas en finir avec tous ces problèmes par la brève énonciation que nous devons nous borner à effectuer ici. Dans d'autres études, nous les approfondirons, documentation à l'appui.

Le massacre des ouvriers

Pendant le mois d'août, la ruée vers les fronts territoriaux se poursuit, au milieu de l'enthousiasme des prolétaires. "Nous menaçons Huesca, nous marchons triomphalement sur Saragosse, notre encerclement de Teruel s'effectue". Tels seront les leitmotivs que les prolétaires entendront, répétés par toutes les organisations pendant deux mois. Mais, parallèlement, chaque organisation interviendra pour substituer, aux initiatives des ouvriers à l'arrière - front, les initiatives et décisions prises en commun.

Le 19 août, le POUM interviendra avec un éditorial dont le motif central sera : "Les organes réguliers, créés par la Révolution même, sont les uniques organes chargés d'administrer la justice révolutionnaire".

A peu près à cette époque, l'Espagne Antifasciste, édition de Barcelone, publiera une interview de Companys où celui-ci mettra en évidence que la CNT et la FAI sont aujourd'hui les représentants de l'ordre et que la bourgeoisie catalane n'est pas une bourgeoisie... capitaliste mais humanitaire et progressiste[3]

Le 22, sous le signe de "Hasta el fin" s'organisera l'expédition vers Majorque où seront jetés dans l'aventure des milliers d'ouvriers catalans dont une grosse partie devra, par la suite, être évacuée vers Barcelone dans le silence le plus complet de tout le Front antifasciste. Cette expérience qui prouvera clairement la volonté de la bourgeoisie "humanitaire" de la Catalogne de jeter les prolétaires dans des massacres militaires trouvera sa répercussion dans une plus grande liaison entra le comité guerre du CC des milices et le département de guerre de la Généralité.

Le 25, l'aggravation de la situation militaire se répercutera dans les rapports entre les diverses organisations. Le POUM s'en fera l'écho en demandant que la cordialité des miliciens au front s'exprime aussi à l'arrière-garde. A la CNT, le POUM dira que la convergence est complète entre l'élan révolutionnaire de cette dernière et le sien et que l'unité d'action des masses doit être maintenue à tout prix.

Mais, dès le 25, la Solidaritad Obrera écrira qu'à son dernier plénum la CNT a adopté des accords concluant au désarmement de 60% des miliciens appartenant à différents partis. Ceux-ci appliqueront mêmes ces mesures sans quoi la CNT se chargera bien de les faire adopter par ses propres moyens. Le mot d'ordre central du Plénum était : toutes les armes au front.

La CNT faisait ainsi comprendre que, pour elle, la lutte violente à l'arrière dans les villes était bien terminée et qu'il ne restait plus qu'un front où les ouvriers devaient se battre : le front militaire.

Tous les partis partagèrent cette façon de voir, car, le 29, était publié un décret du CC des milices : ceux qui possèdent des armes doivent les remettre immédiatement ou se rendre au front. Companys put, dès lors, se frotter les mains avec satisfaction.

En même temps se précisera la comédie de la non-intervention. Tous les Etats capitalistes et la Russie soviétique, se mettent d'accord pour faciliter l'envoi d'armes puissantes à Franco et l'expédition de colonnes d'ouvriers étrangers à Companys et Caballero. Tous les Etats veilleront à intervenir en Espagne pour activer le massacre des prolétaires selon l'accord de "non intervention". L'Italie et l'Allemagne fourniront des armes à Franco, Blum facilitera la formation de "légions étrangères prolétariennes" (Solidaridad Obrero) mais surveillera l'envoi d'armes.

Dès cette époque, le POUM, la CNT, concevront l'aide du prolétariat international comme une pression sur leurs gouvernements pour obtenir "des avions pour l'Espagne". Ces avions, ces tanks, viendront de la Russie, quand la militarisation sera appliquée et que les ouvriers espagnols seront mis dans l'impossibilité d'échapper au massacre de Franco. Nous examinerons cela plus loin.

Le 1e septembre, Monsieur Nin, lors d'un meeting du POUM, défendra la thèse que "notre révolution est plus profonde que celle faite par la Russie en 1917". Peut-être, la raison en sera-t-elle qu'en Espagne on appellera les masses à faire la révolution sans jeter par terre l'Etat capitaliste ? Pour lui, l'originalité de la révolution espagnole consistera en ce que la dictature du prolétariat sera exercée par tous les partis et organisations syndicales (y compris les partis de la gauche bourgeoise de Monsieur Companys). Mais le premier septembre, alors que l'on entrait dans la phase de la chute d'lrun, les journaux de Barcelone et La Batalla en premier lieu, lançaient le cri d'allégresse : "la chute de Huesca est imminente". Demain l'on criera : "nous sommes dans les premières rues de Huesca", mais les jours et les semaines se passeront sans résultats et, finalement, on chuchotera que le commandant en chef des forces gouvernementales, Villalba, est un traître et que c'est de sa faute..., etc.... Le 2, le POUM "approfondira " la révolution en liquidant son organisation syndicale dans l'UGT (Union générale des Travailleurs, réformiste) sous prétexte d'injecter un vaccin révolutionnaire à cette dernière.

Mais la défaite d'Irun sera bientôt connue avec la trahison d'éléments du Front Populaire. Dans La Batalla, La Soli, se déclenchera une campagne contre ceux qui, comme Priéto, voudraient réaliser un compromis avec les fascistes.

Que s'est-il passé à Badajoz, que se passe-t-il à San Sébastian ? demandera le POUM. Et il répondra lui-même en disant : il faut un gouvernement ouvrier.

La CNT et les Socialo-centristes de Barcelone réagiront à l'aventure de Majorque, à la trahison de Badajoz et d'Irun en déclenchant une forte campagne pour le commandement unique des milices, la centralisation de celles-ci. Mais, à ce moment, l'attention des masses sera reportée vers Huesca, car l'on dira partout : "l'encerclement de Huesca est complet" et sa chute est imminente.

C'est ici que débute le gouvernement de Caballero qui se présentera avec "un programme constitutionnel" et qui se donnera pour tâche de réaliser le commandement unique pour mener la guerre "Hasta el fin". Badajoz, Irun, seront vite oubliés et lorsque les nationalistes basques remettront San Sébastian aux armées de Franco, l'on constituera un département basque du gouvernement Caballero qui élaborera un statut juridique pour l'état libre des pays basques.

Caballero, qui avait tenté d'entraîner la CNT dans son ministère, se contenta du soutien technique de cette dernière et passera à l'organisation de la défaite de Tolède et de la chute de Madrid.

Avant cela, le POUM avait salué (La Batalla du 11 septembre) le cabinet de Caballero comme un gouvernement progressif par rapport à Giral, mais avait déclaré que, pour être vraiment un gouvernement ouvrier, il aurait dû incorporer tous les partis prolétariens et, en premier lieu, la CNT et la FAI (vraisemblablement aussi le POUM). Pour ces raisons il maintenait, son mot d'ordre d'un gouvernement ouvrier appuyé sur une Assemblée Constituante d'ouvriers et soldats. Mundo Obrero, l'organe des centristes madrilènes, qui aura plusieurs ministres dans le gouvernement, lancera l'appel : "tout pour le gouvernement et par le gouvernement".

Le 12, l'on sera "devant les premières maisons de Huesca".

Mais le 13, l'on n'aura pas pris Huesca et il faudra essayer de normaliser la vie de la Catalogne en prévision d'une longue guerre. La CNT s'adressera aux paysans pour affirmer qu'elle ne voulait collectiviser que les plus grands domaines, alors qu'elle respectait la petite propriété : "Au travail, paysans". Tel sera le mot d'ordre. Le POUM exprimera, publiquement son accord et continuera à se traîner lamentablement derrière la CNT à laquelle il jettera régulièrement des fleurs, d'ailleurs méprisées publiquement par cette dernière.

Le 20, de Madrid, partira une campagne en faveur du rétablissement d'une armée régulière. Ce sont les socialo-centristes qui l'entameront. Le POUM acceptera le principe d'une....armée rouge. La CNT se taira dédaigneusement et passera à l'organisation du plénum national de ses régionales à Madrid.

Les décisions de ce dernier seront les suivantes : entamer une campagne pour obtenir la création d'un Conseil National de Défense, appuyé sur des Conseils régionaux, qui auront à mener la lutte contre le fascisme et la lutte pour la construction des nouvelles bases de l'économie. La composition du Conseil National de Madrid devrait être : cinq représentants de la CNT, cinq de l'UGT, quatre des partis républicains. La présidence du conseil reviendrait à Largo Caballero, alors qu'Azana resterait à la tête de la République. Son programme comporterait la suppression du volontariat, le commandement unique, etc. ...

Immédiatement, autour de ces propositions se déclenchèrent de vives polémiques. Mais deux faits essentiels étaient acquis : les anarchistes entreraient dans les ministères à la condition d'en changer les noms : ce qui n'est pas très difficile, dira Claridad, l'organe de Caballero. Enfin, ils accepteront le principe de la militarisation, eux qui recommandaient le 2 août aux ouvriers de Barcelone de se refuser à faire les soldats, sinon les miliciens du peuple.

Entre-temps, la situation militaire s'aggrave. Tolède va tomber et l'on est toujours "dans les premières rues de Huesca". La menace sur Madrid se précise.

Le 26 septembre s'ouvre la crise du gouvernement de la Généralité. Le lendemain se constitue le nouveau gouvernement où participent la CNT, le POUM et les socialo-centristes. Le programme de ce "gouvernement ouvrier", où les partis de la gauche bourgeoise participent comme expression de la "petite bourgeoisie", comporte le commandement unique, la discipline, la suppression du volontariat, etc. ...

Quelques jours après, Monsieur Caballero estime le moment venu pour lancer son fameux décret sur la militarisation des milices et l'application du code militaire dans cette nouvelle armée régulière. A Madrid, le décret sera appliqué à partir du 10 octobre : dans les régions de la périphérie, où il faudra manoeuvrer plus longtemps parmi le prolétariat, c'est seulement le 20 qu'on l'appliquera. La constitution du nouveau Conseil de la Généralité, 1e décret de Caballero, arriveront à point pour empêcher le prolétaire de se poser le problème : que s'est-il passé à Tolède ? Pourquoi sommes-nous toujours dans "les premiers jours de Huesca" ? Pourquoi Oviedo, qui allait être prise par les mineurs, peut-elle être dégagée facilement par les secours fascistes ? Pourquoi pour qui nous faisons-nous massacrer ? Les Caballero, les Companys, les Sandino, les Villaba, le grand Etat-major républicain, auquel se sont joints les Grossi, les Durruti, les Ascasso, ne sont-ils pas les mêmes qu'en 1931,1932,1934, lorsqu'ils ont fait avec nos cadavres un tapis pour l'avènement des droites ? Pouvons-nous, avec des traîtres à la direction des opérations militaires, connaître autre chose que des défaites et des massacres ?

Les ouvriers n'ont pas le temps de poser ces problèmes qui signifieraient l'abandon des fronts territoriaux et le déchaînement de la lutte armée autant contre Caballero que contre Franco. Les prolétaires n'ont pas le temps d'entrevoir ce chemin qui, pourtant, était le seul où ils auraient rencontré une possibilité d'en finir avec le fascisme, car ils en auraient fini avec le capitalisme. Le nouveau Conseil de la Généralité les happe en Catalogne : le décret sur la militarisation de Madrid intervient pour les autres régions avec la menace de sanction graves.

Les événements vont se poursuivre maintenant avec rapidité. En Catalogne, un simple décret dissout le Comité Central antifasciste (qui conservait un aspect "révolutionnaire" aux manoeuvres du capitalisme), car, dira Garcia Oliver, délégué de la C.N.T, nous sommes tous représentés au Conseil de la Généralité. Tous les Comités antifasciste seront dissous et remplacés par les "ayuntamientos" (les municipalités traditionnelles). Plus aucune institution du 19 juillet ne survivra et un second décret précisera que toute tentative de reconstituer des organismes en marge des municipalités sera considéré comme acte factieux.

Le 11 octobre, paraîtront les "Consignes syndicales" de la C.N.T : le décret de militarisation et de mobilisation pour la Catalogne. Le même jour, le navire soviétique, Zanianine, fera escale dans le port de Barcelone pour marquer avec pompe que l'URSS avait rompu avec la politique de "non-intervention" et volait enfin au secours de ouvriers espagnols.

Les consignes de la CNT, visèrent à interdire absolument "pendant que nous sommes en guerre" la présentation de la revendication de nouvelles bases de travail, surtout si elles devaient aggraver la situation économique. Elles affirmaient que dans les productions qui ont une relation directe ou indirecte avec la lutte antifasciste, on ne pourra exiger que soient respectées les bases de travail, ni en salaires, ni en temps de travail. Enfin, les ouvriers ne pourront demander d'être payés pour les heures supplémentaires dans les productions utiles à la guerre antifasciste et ils devront activer la production plus qu'avant le 19 juillet.

Ce seront les syndicats, les comités et délégués de fabriques, d'ateliers et de chantiers, avec "le concours des hommes révolutionnaires", qui devront appliquer ces consignes.

La militarisation des milices substituera au lever de prolétaires et de paysans jetés sur les fronts au nom de la guerre pour le "socialisme", l'appel aux classes, puis à toute la population afin d'opposer au fascisme "la Nation armée" "luttant pour la liberté".

Certes, le POUM, la C.N.T., devront manoeuvrer pour jeter de la poudre aux yeux des masses et déguiser la militarisation en une nécessité vitale que leur vigilance de classe (?) empêchera de se transformer en un instrument de l'étranglement des ouvriers. Mais le fait essentiel c'est qu'elle sera appliquée strictement. Dans sa substance, elle nous montrera le capitalisme parvenant à crucifier le prolétariat sur des fronts où les Caballero et ses alliés "révolutionnaires" prépareront minutieusement les catastrophes militaires. Désormais, le massacre des ouvriers en Espagne prendra la forme d'une guerre essentiellement bourgeoise où, par deux armées régulières : celle de la démocratie et celle du fascisme, les ouvriers se feront massacrer.

Et c'est le jour même où le décret sur la militarisation est appliqué à Barcelone qu'y débarquera le Zanianine, navire soviétique, marquant symboliquement le tournant de la Russie envers l'Espagne. L'URSS interviendra avec ses apports d'armes et de techniciens seulement après que la constitution de l'armée régulière de Caballero aura marqué ouvertement qu'il s'agit bien d'une guerre bourgeoise. N'oublions pas qu'au début des événements, la Russie passait à l'assassinat de Zinoviev, Kamenev et de tant d'autres. Maintenant, elle peut passer directement à l'assassinat des ouvriers espagnols pour qui ses avions et ses tanks seront un argument de poids dans leur acceptation ou dans l'acceptation de leur incorporation dans une armée bourgeoise, dirigée par des gens habiles dans le massacre des prolétaires.

A Madrid, jusqu'au moment de la constitution du nouveau ministère (ou Conseil comme l'appellent les anarchistes), la CNT s'opposait plutôt à la militarisation. Encore dans le Frente Libertario (organe des milices confédérales de la C.N.T., à Madrid) du 27 octobre, nous trouverons cette position : "Milices ou Armée Nationale ? Pour nous autres milices populaires !". Mais, ici aussi, la position de la C.N.T., découle d'un honteux opportunisme. Tant qu'elle n'a pas sa part d'activité au sein du gouvernement et qu'elle ne pourra pas contrôler les opérations militaires, elle manifestera une opposition farouche.

Comme on sait Caballero est parvenu à faire d'une pierre deux coups, en remaniant son cabinet huit jours avant sa fuite pour Valence. Les anarchistes sont entrés dans le "Conseil" et ainsi ont non seulement sanctionné la militarisation et la création d'une Armée Nationale, mais aussi toute l'oeuvre de Caballero qui, après la chute de Tolède, a permis, sinon facilité, la ruée des fascistes vers Madrid.

Pour chaque bain de sang prolétarien, la bourgeoisie fera un pas vers l'extrême-gauche. De Giral à Caballero à Madrid ; de Casanovas à Frabegas-Nin en Catalogne ; aujourd'hui Garcia Oliver est ministre et les représentants des jeunesses socialistes et libertaires de Madrid sont entrés dans la Junte de Défense.

Et c'est à ce rythme que se poursuivent les événements. En Catalogne, sous le drapeau du Conseil "Révolutionnaire" de la Généralité, c'est l'alliance des anarchistes avec les socialo-centristes en vue d'empêcher les ouvriers de lutter pour leurs revendications de classe et de les maintenir sous la pluie meurtrière des balles et des obus "hasta el fin". A Madrid, Caballaro part à Valence, mais les prolétaires devront se faire massacrer jusqu'au dernier, afin de payer le prix de l'aberration tragique qui les pousse à confier leur sort à des agents du capitalisme et à des traîtres. Ah ! le général Mola avait bien raison lorsqu'il disait : "j'ai cinq colonnes qui marchent sur Madrid, quatre autour de la ville et une à l'intérieur". La cinquième colonne, celle de Caballero et consorts, a fait son œuvre et maintenant elle va poursuivre son oeuvre, fraternellement unie, à la CNT et au POUM, dans les autres régions. Après Madrid c'est au prolétariat de Barcelone, de Valence que le capitalisme s'attaquera avec rage.

Nous devons conclure ici notre examen des événements d'Espagne, bien que nous sentons nettement l'insuffisance de notre analyse de la période que nous qualifions de "massacre des prolétaires". Nous reviendrons sur ce moment dans le prochain numéro de "Bilan", car il nous importe surtout de finir avec l'énonciation brève des positions que notre fraction oppose à la mystification de l'antifascisme.

Nous nous adresserons avec véhémence aux prolétaires de tous les pays afin qu'ils n'accréditent pas, par le sacrifice de leur vie, le massacre des ouvriers en Espagne. Qu'ils refusent de partir dans les colonnes internationales pour l'Espagne, mais qu'ils engagent leur lutte de classe contre leur propre bourgeoisie. Le prolétaire espagnol ne doit pas être maintenu au front par la présence d'ouvriers étrangers qui lui donnent l'impression qu'il lutte vraiment pour sa cause internationale.

Quant aux prolétaires de la péninsule ibérique, ils n'ont qu'une voie aujourd'hui, celle du 19 juillet : la grève dans toutes les entreprises, de guerre ou non, du coté de Companys, comme du côté de Franco ; contre les ukases de leurs organisations syndicales et du Front Populaire et pour la destruction du régime capitaliste.

Et que les ouvriers ne s'effrayent pas si on leur crie qu'ainsi ils font le jeu du fascisme. Seuls les charlatans, les traîtres, pourront prétendre qu'en luttant contre le capitalisme, qui se trouve à Barcelone comme à Séville, l'on fait le jeu du fascisme. Le prolétariat doit rester fidèle à son idéal de classe, à ses armes de classe et tout sacrifice qu'il fera dans cette direction, sera fructifié par les batailles de demain.

[1] Syndicats d'employés

[2] Parti socialiste unifié de Catalogne adhérent à la troisième Internationale

[3] - "... Question : Est-ce que le rôle quotidien prépondérant de la CNT en Catalogne ne serait pas nocif au gouvernement démocratique ?"

Réponse de Companys : "Non, la CNT prit sur elle les devoirs abandonnés par les bourgeois et les fascistes ensuite ;elle établit l'ordre et défend la société.... Elle est maintenant la Force, la Légalité, l'Ordre".

Question : "Ne craignez vous pas que le prolétariat révolutionnaire ayant écrasé le fascisme extermine à son tour la bourgeoisie ?".

Réponse : "N'oubliez pas que la bourgeoisie catalane diffère de la bourgeoisie de certains pays démocratiques d'Europe. Le capitalisme est mort, entièrement mort. Le soulèvement fasciste était son suicide. Notre gouvernement, bien que bourgeois, ne défend pas des intérêts financiers d'aucune sorte ; il défend les classes moyennes. Aujourd'hui nous marchons vers un ordre prolétarien. Nos intérêts en auront peut-être à pâtir quelque peu, mais nous nous sommes donnés comme devoir d'être utiles encore dans le processus de la transformation sociale. Nous ne voulons pas donner des privilèges exclusifs aux classes moyennes. Nous voulons créer le droit démocratique individuel, sans contraintes sociales ou économiques" (Interview donné le 21 août par Companys au New Chronicle et reproduit par la Vanguardia de Barcelone, organe du gouvernement catalan, ainsi que par l'Espagne Antifasciste, organe de la CNT FAI, le 1e septembre).