Effondrement du pont de Gênes en Italie: la loi du profit engendre les catastrophes !

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

L’été 2018 a encore été marqué par la multiplication, sur tous les continents, de catastrophes industrielles, d’incendies, comme celui du Musée national de Rio, et autres inondations meurtrières. Les victimes sont innombrables et le cynisme des autorités souvent écœurant. Pourtant, de catastrophes “naturelles” en “scandales”, le discours de la classe dominante et ses médias est toujours le même : soit la fatalité s’est abattue sur les populations, soit il faut chercher un coupable particulier, telle ou telle entreprise, tel ou tel gouvernement, tel ou tel manque de volonté politique. L’humanité a pourtant largement les moyens technologiques de se prémunir de la plupart des catastrophes. En réalité, derrière les négligences et les scandales particuliers, la loi du profit, inhérente au capitalisme, est toujours à l’œuvre. L’émoi autour de la démission du ministre français de l’écologie est à ce titre une mystification : la défense de l’environnement dans laquelle se drape Hulot n’est qu’une triste farce destinée à accréditer le mythe de la transition écologique, à faire croire que le capitalisme foncièrement destructeur, pilleur et sans aucune vision de l’avenir pourrait devenir plus “vert”.

Gênes, mardi 14 août, pont de Morandi : des centaines d’automobilistes sortent de leur véhicule et fuient l’inconcevable. Ils courent, à pied, enfants dans les bras, le long de l’autoroute : un morceau du pont vient de s’effondrer, entraînant dans sa chute 35 voitures et trois camions. Bilan : 43 morts, seize blessés. Rapidement, la stupeur a laissé place à la colère et une simple question : comment un viaduc autoroutier peut-il s’écrouler ainsi ? Comment personne n’a-t-il pu anticiper une telle tragédie ?

La recherche d’un bouc-émissaire

Au cours des premières heures qui suivirent, on nous parla de la foudre qui, frappant un pilier du pont, l’aurait fait s’effondrer par accident. Mais cette hypothèse peu crédible va très vite être éclipsée par les révélations successives sur le pont lui même : un pont réputé dangereux, vétuste, en perpétuelle rénovation pour pallier ses défauts de construction. Dès lors, ce fut la valse des déclarations accusatrices et défensives… une seule question demeure : qui sera le bouc-émissaire ? Qui paiera ? L’enjeu n’est pas la sécurité des personnes ; il est uniquement politique et économique.

D’un côté, la société gestionnaire du pont Autostrade per l’Italia (groupe Atlantia, contrôlé à 30 % par la famille Benetton) a affirmé cyniquement que le tronçon était analysé “à un rythme trimestriel en suivant les normes légales et avec des vérifications supplémentaires d’appareils hautement spécialisés” et que des “garanties adéquates sur l’état de l’infrastructure” avaient été émises, permettant de déterminer les interventions d’entretien nécessaires, “approuvées par le ministère des Infrastructures et des Transports”. De l’autre, le populiste Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, va profiter de l’occasion pour accuser l’Europe d’être à l’origine du sinistre en empêchant l’Italie de gérer ses fonds monétaires comme elle l’entend. Giuseppe Conte, Premier ministre, va, quant à lui, déclarer la main sur le coeur “notre responsabilité est de mettre en place une réponse extraordinaire pour contrôler toutes les infrastructures” (1) tout en accusant la société Autostrade per l’Italia d’être la seule responsable. Alors que son mouvement politique s’est toujours opposé à la construction de La Gronda, bretelle de contournement autoroutier qui serait venue alléger le pont Morandi. En définitive, la recherche et la désignation de tel ou tel responsable ou coupable de négligence n’a pour seule fonction que de dédouaner le système capitaliste comme un tout et éviter les réflexions sur la logique du profit et de rentabilité à moindre coût qui ne tient aucun compte des risques humains.

L’hypocrisie de la classe dominante

En effet, tous connaissaient la dangerosité de ce pont. Tous savaient que les infrastructures en béton ne sont pas pérennes et nécessitent un suivi constant face à leur friabilité et leur oxydation. Tous avaient été maintes fois avertis. Ce viaduc au dessus de la ville a été conçu pour désengorger le centre de Gênes et surtout son port maritime. Construit en quatre ans dans les années 1960, il a la particularité d’alterner deux types de conceptions architecturales : “un viaduc constitué d’un tablier à poutres en béton armé de 484m de longueur” et “un viaduc multi-haubané de 618m de longueur” (c’est une des parties de ce dernier qui a cédé). Dès sa construction, des défauts de conceptions sont apparus. Entre autre, les vibrations du trafic ont mal été anticipées, entraînant des micro-fissures dans le béton qui elles-mêmes entraînent l’oxydation du fer qui devient fragile et, à terme, se rompt. L’accroissement du trafic autoroutier (25 millions de véhicules par an) n’a fait qu’augmenter ce phénomène. Depuis sa conception, 80 % de son prix a déjà été réinjecté pour son entretien et plusieurs spécialistes ont alerté sur son état et sa dangerosité, proposant de le reconstruire, éventualité refusée en 2009. En 2016, le professeur d’ingénierie à la faculté de Gênes Antonio Brencich a “en vain, invité les pouvoirs publics à démonter le pont Morandi et à en reconstruire un neuf”. En novembre 2017, le rapport d’audit des experts de l’École polytechnique mettait en doute la stabilité du pont : “les câbles de la portion du pont qui s’est effondrée réagissaient alors aux vibrations “d’une manière qui ne correspond pas totalement aux résultats attendus et [requerrait] des investigations approfondies”.

Le capitalisme génère les catastrophes

Les responsables politiques veulent faire croire que c’est la faute à quelques entreprises malveillantes qui ne jureraient que par le profit. Mais tous sont liés par cette même logique du capital. Tous défendent les mêmes intérêts économiques et individualistes. Moins de quinze jours avant le drame, le ministre des Infrastructures a classé le projet de contournement de La Gronda parmi ceux qui pouvaient être annulés “si les bénéfices ne couvraient pas les coûts”.

D’ailleurs, ce scénario est le même partout ailleurs : des ponts s’écroulent, les vieux par manque d’entretien, les neufs par économie de matériaux :

- Miami, États-Unis, mars 2018 : effondrement d’un pont piéton tout neuf, six morts, une dizaine de blessés. La structure s’était fissurée quelques jours avant.

- Ouest du Kenya, juin 2017 : une partie du pont de Sigiri, alors en construction, tombe, 27 blessés. L’entreprise chinoise responsable du site est réputée pour la mauvaise qualité de ses matériaux.

- Province du Pendjab, Pakistan, juillet 2015 : effondrement d’un pont ferroviaire, 17 morts. Le réseau ferré datant de l’ère coloniale était peu entretenu.

- Port de Lianyungang, Chine de l’Est, février 2013 : effondrement d’un pont autoroutier, neuf morts. L’accident aurait été provoqué par l’explosion d’un camion transportant des feux d’artifice. Cela ne convainc pas la population.

- Île de Bornéo, Indonésie, novembre 2011 : effondrement d’un pont suspendu au-dessus du fleuve Mahakam, 36 morts. Les blocs qui ancraient les piliers du pont bougeaient chaque année de près de 18cm depuis 2001 !

- Minneapolis, Minnesota, États-Unis, août 2007 : chute d’un pont autoroutier dans le fleuve Mississippi, treize morts, plus de 150 blessés. Le pont était vieillissant mais ne présentait officiellement aucun risque.

- Montréal, Canada, septembre 2006 : le viaduc de la Concorde (pont autoroutier) s’écroule, cinq morts et six blessés. Une heure avant l’effondrement, des blocs se sont détachés et ont été signalés. Le pont avait été inspecté un an auparavant.

- Environs de Porto, Portugal, mars 2001 : effondrement d’un pont centenaire dans le fleuve Douro, 77 morts. Le maire de la commune avait à maintes reprises alerté les autorités quant à ce pont surexploité. Ainsi, comme on peut le constater, cette catastrophe n’a rien d’exceptionnel. Elle n’est qu’un désastre de plus qui rythme le quotidien du capitalisme.

En Italie, pas moins de 10 ponts se sont écroulés entre 2013 et 2018, toujours avec cette même recherche d’un coupable particulier. Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement des ponts : toutes les infrastructures sont concernées, à l’image des incendies dans les usines de recyclages qui ont eu lieu en France cet été.(2)

A la suite de la catastrophe, la colère des familles des victimes était bien présente. Un tel événement était annoncé et prévisible et c’est bien la logique capitaliste qui en est la véritable cause. Pour calmer les familles, le gouvernement, dans sa grande hypocrisie, a décrété une journée de deuil national en hommage aux victimes. 17 familles ont refusé d’y participer, dénonçant la responsabilité de l’État et sa cynique récupération politique. Roberto, père d’une des victime, a déclaré : “Mon fils a été assassiné” tandis qu’une mère de famille a “trouvé honteux le défilé des politiques”. Un autre parent a annoncé “mon fils ne deviendra pas un numéro dans le catalogue des morts provoquées par les manquements italiens, nous ne voulons pas une farce de funérailles”. Car effectivement, l’objectif de tous les acteurs (État, sociétés publiques, sociétés privées) n’est pas de comprendre pour faire mieux à l’avenir. L’objectif est de trouver un bouc-émissaire à ce désastre afin de masquer le visage du véritable coupable : le capital.

Élise, 1er septembre 2018

 

1) Émission “C dans l’air” du 15 août 2018.

2) Voir notre article ci-dessous.

Géographique: 

Récent et en cours: 

Rubrique: 

Situation internationale