La coupe du monde de football : une occasion pour la bourgeoisie de marquer un but contre la lutte de classe

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Partout en Italie, en France, en Allemagne, au Portugal, on a assisté à un déchaînement d'hystérie nationaliste. A l'issue de chaque match, des millions de "supporters" déchaînés ont déferlé dans les rues des villes pendant des heures, dans un concert assourdissant de klaxons, en agitant des bannières ou des pièces de tissus aux couleurs de leur drapeau national  tout en vociférant à tue-tête des chants  patriotards. Ce prétexte à défoulement et à excès de beuveries a même donné lieu à quelques débordements, parfois mortels.

Sous l'alibi prétendu "apolitique" du Mondial, la classe dominante est parvenue à ses fins : réaliser l'union nationale, l'union sacrée comme lors des guerres mondiales mais, cette fois, autour du ballon rond. Pour l'Allemagne, Etat organisateur, il a été largement souligné que cette coupe du monde  a permis de retrouver un véritable sentiment de fierté nationale, d'orgueil  à l'Est comme à l'Ouest, toutes générations confondues, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en entonnant l'hymne national et en déployant le drapeau tricolore sans le moindre  complexe.

Cette coupe du monde fut donc une aubaine pour la bourgeoisie qui a réussi à rassembler toutes les classes de la société derrière ces "Bleus" ou ces "Azzuris" devenus, pour un temps,  les idoles du "peuple ". Tous les journaux de Libération au Journal du Dimanche, en passant par Le Monde et Marianne ont parlé de cette résurrection du sentiment national le temps de la Coupe reprenant même à leur compte le slogan euphorisant utilisé lors des grèves de la fonction publique en 1995 "Tous ensemble !" pour mieux duper les prolétaires et les dévoyer sur ce terrain nationaliste le temps de la coupe du monde.


La bourgeoisie distille le poison du nationalisme

 Un des thèmes favoris de cette gigantesque campagne nationaliste, résidait dans l'idée mensongère colportée par les médias, suivant laquelle le Mondial aurait permis de dépasser tous les clivages sociaux, tous les antagonismes de classe. De plus, en France,  la bourgeoisie continue depuis 1998 à utiliser la composition "black-blanc-beur" de l'équipe nationale de foot pour faire croire que l'Etat français se soucie de l'intégration des immigrés. C'est nous prendre pour des imbéciles. L'illustration de  cette 'hypocrisie de l'Etat français, c'est que ce sont les mêmes qui au gouvernement renforcent les lois anti-immigrés   et ne trouvent pas mieux  que de surenchérir dans la démagogie. Alors que les attaques contre les travailleurs immigrés n'ont cessé de s'aggraver au fil des années, aussi bien sous les gouvernements de gauche que de droite (flicage permanent, contrôles d'identité pour délit de "sale gueule", expulsions musclées de leurs logements ou vers leurs pays d'origine des sans-papiers et des clandestins, etc.)

L'équipe de France de foot, symbole de l'intégration des immigrés ? Certainement pas ! Pour cette coupe du monde comme pour celle de 1998, comme pour les Jeux Olympiques, ce ne sont pas des "immigrés" que l'Etat bourgeois s'est efforcé "d’intégrer", mais des "champions", capables, grâce à leurs performances sportives de rehausser l'image et le prestige du capital français sur la scène mondiale. C'est pour cela que le président Chirac les a invités à déjeuner en grandes pompes, malgré leur défaite en finale, pour les féliciter et les remercier de leur parcours qualifié "d'extraordinaire épopée"  en leur déclarant : "Vous avez fait à tous égards honneur à la France. (…) C'est ainsi qu'une nation se dépasse (…) au-délà de l'exploit, vous avez démontré à la France qu'elle est forte quand elle est rassemblée dans sa diversité et qu'elle a confiance en elle".


L'utilisation du sport comme opium du peuple

Plus le capitalisme décadent s'enfonce dans la décomposition, plus le "chacun pour soi" et l'atomisation dominent la vie sociale, et plus les manifestations sportives se révèlent comme un véritable substitut de la religion. Les spectacles sportifs, par leur fonction d'abrutissement des consciences, non seulement font office de nouvel "opium du peuple" (ils ont été systématiquement développés depuis l’entre-deux guerres), mais ils sèment l'illusion qu'à travers le sport, il est possible de retrouver un semblant de communauté humaine. Lorsque les ouvriers ne peuvent affirmer leur unité de classe dans la lutte, lorsqu'ils sont atomisés et soumis à la pression de l'idéologie dominante, les spectacles sportifs sont pour eux un moyen de s'évader de la réalité du monde capitaliste et de la misère de leurs conditions d'existence.

C'est justement ce besoin d'évasion que la bourgeoisie exploite au maximum et cherche à accentuer. En ce sens, cette coupe du monde de foot n'est pas sans rappeler les jeux romains : quand il n'y a plus de pain, la classe dominante offre des jeux aux ouvriers pour leur faire accepter leur condition de classe exploitée.

A la veille et au moment des congés d'été, elle a cherché à leur faire oublier l'aggravation du chômage et la misère résultant de l'enfoncement inexorable du capitalisme dans une crise économique mondiale sans issue. Elle a cherché à faire passer le plus discrètement possible, et dans le dos des ouvriers, les attaques et les mesures d'austérité qu'elle venait de concocter. Pour détourner l’attention des prolétaires des attaques capitalistes contre leurs conditions de vie, il faut faire diversion et susciter chez eux un artificiel sentiment d’euphorie. En Allemagne, le gouvernement d'Angela Merkel a, par exemple, largement profité de "l'effet coupe du monde" pour annoncer un nouveau plan de réforme du système de santé comportant notamment une hausse généralisée des cotisations pour la sécurité sociale. 

Le Mondial est une arme toute trouvée pour l'Etat bourgeois. Non seulement l'exploitation médiatique de cette coupe du monde visait à abrutir les prolétaires derrière le suspens entretenu par la grande question du siècle : "Les Bleus iront-ils jusqu'à la finale ?", mais elle visait encore à les enchaîner à la pire idéologie bourgeoise, celle qui les a conduit par deux fois pieds et poings liés à la guerre mondiale : la défense du drapeau  et du capital national. Ce qui distingue principalement les jeux de la Rome antique et ceux du capitalisme décadent, c'est la guerre que se livrent les différents Etats nationaux concurrents derrière les maillots de leurs équipes sportives.

Si aujourd'hui, beaucoup d'ouvriers ont encore la gueule de bois, l'euphorie du Mondial est appelée à se dissiper rapidement.

Ce Mondial qui les a transportés au paradis, pendant quelques soirs d'apothéose, n'a pas effacé les antagonismes de classe, comme le prétend la bourgeoisie et ses médias aux ordres. La réalité de la crise économique avec son lot incessant d'attaques contre les conditions d'existence des ouvriers ne peut que les conduire à retrouver le chemin de la lutte sur leur propre terrain de classe et à rompre avec l'illusion de l'union nationale.

Derrière la liesse "populaire", interclassiste du Mondial, le prolétariat n'a rien "gagné". Au contraire, il a tout à perdre à faire cause commune avec ses propres exploiteurs derrière les drapeaux nationaux.

Ce terrain n'est pas le sien. C'était avant tout celui des supporters de l'Etat bourgeois, les Chirac, Villepin, Sarkozy, Royal, et consorts, qui, aujourd'hui plus que jamais, ne ratent aucune occasion d'exploiter le sport comme arme idéologique contre la lutte de classe.


Marine (10 juillet)