RUSSIE 1917, ALLEMAGNE 1918 : la révolution ouvrière met fin à la guerre impérialiste

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(D'après Révolution Internationale N°199; mars 91)

Contrairement à ce que soutient l'histoire officielle, celle de la bourgeoisie, la première guerre mondiale n'a pas pris fin, le 11 novembre 1918, parce que les forces de l'alliance germano-autrichienne avaient subi une défaite militaire décisive ou se trouvaient hors de mesure de poursuivre le combat. Non, l'armistice fut signé pour la raison que les bourgeoisies des deux camps belligérants devaient alors faire face à l'extension mondiale de la révolution ouvrière. De fait, c'est la menace immédiate de l'insurrection du prolétariat en Europe qui a entraîné l'arrêt forcé de la tuerie capitaliste.

Que la classe ouvrière soit parvenue à un tel résultat découlait bien entendu d'un long processus au cours duquel se construisit progressivement sa force. Dès l'été de 1916, il y avait certes eu des mouvements de masse significatifs, notamment en Allemagne, pour exprimer la colère des ouvriers contre les souffrances, les privations et la misère qu'entraînait la guerre.

Mais le véritable début de la vague révolutionnaire se situe au mois de février 1917, en Russie. A Petrograd, le 23, ce qui aurait dû être une simple journée en hommage à la femme ouvrière dans le cadre des manifestations routinières des partis socialistes, créa en réalité l'occasion de l'explosion de tout le mécontentement accumulé dans les rangs ouvriers - ainsi que dans d'autres couches pauvres de la population - contre le ravitaillement en vivres de jour en jour plus défectueux de la capitale de la Russie d'alors et la surexploitation imposée par l'économie de guerre. De telle sorte que, débordant le 23 février, le mouvement qui criait : "Du pain ! " prend vite les jours suivants les allures d'une insurrection, involontairement aidée par la férocité de la répression tsariste. Le 26, la force de la dynamique ouvrière provoque le ralliement des soldats professionnels ; le 27, le régime capitaliste impérial a vécu et s'installe le gouvernement bourgeois (dit provisoire) de Kerenski tandis que le prolétariat, dans les usines et autres lieux de travail, s'organise en conseils autonomes et envoie des délégués au Soviet central de la ville.

Mais comme le nouveau pouvoir, dans les mois qui succèdent, poursuit la participation à la guerre, au lieu d'apporter des solutions au problème endémique de la famine, et renforce l'économie d'armement qui oblige les ouvriers à travailler bien au-delà de huit heures par jour, il suscite chez ceux-ci des réactions de plus en plus révolutionnaires qu'éclaire leur parti de classe, les bolcheviques. Après de nouvelles journées insurrectionnelles en juillet se tiennent à partir du 22 octobre 1917 des meetings qui rassemblent des foules considérables desquelles, de manière très révélatrice, montent les slogans : "A bas le gouvernement provisoire ! A bas la guerre ! Tout le pouvoir aux conseils ouvriers ! " Le 25, les masses prennent d'assaut le palais d'Hiver, à Petrograd, et chassent Kerenski.

C'est la révolution d'Octobre, dont l'âme, le Congrès des soviets de toutes les Russies, proclame l'avènement en ces termes :

  • "S'appuyant sur la volonté de l'immense majorité des ouvriers, des soldats et des paysans, s'appuyant sur l'insurrection victorieuse des ouvriers et de la garnison qui s'est accomplie à Petrograd, le Congrès prend en main le pouvoir. Le pouvoir des soviets proposera une paix immédiate et démocratique à tous les peuples et un armistice immédiat sur tous les fronts." (Cité par Lénine,"Oeuvres", tome 26, p. 253.) Le 26, en effet, à sa deuxième séance, le Congrès promulgue un "décret sur la paix" et arrête dans le même temps des mesures d'urgence pour soulager la misère encourue par les populations russes.

Les évènements révolutionnaires de Russie eurent bien entendu un retentissement énorme dans tous les prolétariats d'Europe et du monde mais d'abord parmi ceux des pays impliqués directement dans le carnage inter-impérialiste. Ils catalysèrent partout des manifestations contre la guerre et engendrèrent de vibrantes protestations de sympathie en faveur de l'Octobre rouge, provoquant en outre, sur le front, des élans de fraternisation entre soldats d'armées adverses.

C'est cependant en Allemagne, le siège du plus puissant mouvement ouvrier, que les répercussions décisives se produisirent. Là, la révolte ouvrière, après un temps d'incubation durant l'année 1917, grossit tout au long de 1918 pour atteindre son point d'incandescence au début du mois de novembre, le 4 exactement. C'est alors que les ouvriers de Berlin, qu'ils soient revêtus d'habits civils ou d'uniformes et répondant assurément aux appels que leurs frères de classe russes leur adressaient afin qu'ils prennent le relais et la direction de la révolution mondiale, investissent la rue et leur soulèvement entraîne bientôt la rébellion des troupes demeurées jusque-là loyales au gouvernement, au reste dirigé par des socialistes renégats comme Ebert, de la toute nouvelle république de Weimar.

Comme nous l'écrivions dans un article de "RI" n°173 (novembre 1988) consacré à la célébration de ces faits, "Avec leur mouvement insurrectionnel, les ouvriers en Allemagne avaient mis en mouvement la plus grande lutte de masse de leur histoire. Toutes les trêves sociales, que les syndicats avaient signées durant la guerre, et la politique de paix entre les classes volèrent en éclats sous les coups de la lutte de classe. Avec ce soulèvement, les ouvriers se remettaient de la défaite d'août 1914 et relevaient la tête. Le mythe d'une classe ouvrière allemande (ou autre) paralysée par le réformisme était en train de s'effondrer. (...) Dans le sillage du prolétariat de Russie, avec le soulèvement ouvrier et un début de formation de conseils en Hongrie et Autriche l'année suivante (1919), les ouvriers allemands se portaient à la tête de la première grande vague révolutionnaire internationale de luttes nées de la guerre."

Et c'est donc pour ne pas risquer d'être balayée comme en Russie que la bourgeoisie d'Allemagne, certainement encouragée en cela par ses consoeurs et adversaires de guerre, s'est empressée de mettre fin au conflit commencé quatre ans plutôt.

C'est bien pour enrayer le développement de la révolution mondiale ouvrière que toutes les bourgeoisies se sont entendues à conclure très vite entre elles le cessez-le-feu, deux jours seulement après la mutinerie des marins de Kiel contre les autorités militaires allemandes.

Par la suite, on le sait, le mouvement révolutionnaire fut jugulé en Allemagne et cette défaite ouvrière devait plus tard entraîner la mort de la révolution en Russie. Il n'en reste pas moins vrai que, dans ces deux pays, la classe ouvrière mondiale avait fait la preuve qu'elle avait la capacité ‑ et qu'elle seule la détenait pourvu qu'elle luttât sur son terrain de classe ‑ de faire cesser la furie guerrière du capitalisme.