1. INTERNATIONALISME 1946: à propos de l'“expérience russe” (Propriété privée et propriété collective) -Introduction

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

(Repris dans la Revue Internationale N°61)

  • Introduction du CCI

L'article que nous reproduisons ci-dessous a été publié par le groupe de la Gauche communiste de France (GCF) dans le n°10 de la revue Internationalisme, paru en mai 1946. Internationalisme se situe comme continuation de Bilan et d'Octobre que la Gauche communiste internationale publiait avant l'éclatement de la deuxième guerre mondiale, dont la GCF provient et dont elle revendique les grandes orientations. Mais Internationalisme n'est pas une simple continuation, c'est aussi un dépassement de Bilan.

La question russe était au centre des préoccupations et des discussions du milieu politique prolétarien du début des années 1930, et ces débats sont allés en s'intensifiant durant la guerre et les premières années de l'après-guerre. Grosso modo, quatre analyses divergentes se dégagent dans ces débats :

1) Ceux qui nient tout caractère prolétarien à la révolution d'Octobre 1917 ainsi qu'au parti bolchevik et pour qui la révolution russe n'était qu'une révolution bourgeoise. Les principaux défenseurs de cette analyse étaient les groupes se réclamant du mouvement conseilliste, en particulier de Pannekoek et de la gauche hollandaise.

2) A l'extrême opposé, nous trouvons l'Opposition de gauche de Trotsky pour qui, malgré toute la politique contre-révolutionnaire du stalinisme, la Russie garde des acquis fondamentaux de la révolution prolétarienne d'Octobre : expropriation de la bourgeoisie, étatisation et planification de l'économie, monopole du commerce extérieur ; en conséquence de quoi, le régime en Russie reste un Etat ouvrier dégénérescent et, à ce titre, doit être défendu chaque fois qu'il entre en conflit armé avec d'autres puissances ; le devoir du prolétariat russe et mondial est de le défendre inconditionnellement.

3) Une troisième position "anti-défensiste" se fondait sur une analyse du régime en Russie selon laquelle ce régime n'était "ni capitaliste ni ouvrier", de même que son Etat, mais un "régime collectiviste bureaucratique". Cette analyse se voulait un complément à l'alternative marxiste : barbarie capitaliste ou révolution prolétarienne pour une société socialiste, y ajoutant une troisième voie, celle d'une nouvelle société, non prévue par le marxisme, la société bureaucratique anti-capitaliste[1]. Ce troisième courant trouvera des adeptes dans les rangs du trotskysme avant et pendant la guerre, et, en 1948, rompra avec le trotskysme pour donner naissance au groupe Socialisme ou Barbarie sous la haute direction de Chaulieu-Castoriadis [2].

4) La Fraction italienne de la Gauche communiste internationale combattit énergiquement cette théorie aberrante d'une "troisième alternative" prétendant apporter une "correction", une "innovation", au marxisme. Mais n'arrivant pas à donner une propre analyse adéquate de la réalité de l'évolution du capitalisme décadent, elle préférera, en attendant, se tenir sur la terre ferme de la formule classique : capitalisme = propriété privée ; limitation de la propriété privée = marche vers le socialisme, se traduisant, pour ce qui concerne le régime russe, dans cette autre formule : persistance de l'Etat ouvrier dégénéré avec une politique contre-révolutionnaire et non-défense de la Russie en cas de guerre.

Cette formule contradictoire, hybride, et ouvrant la porte à toutes sortes de confusions dangereuses, avait déjà suscité des critiques au sein de la Fraction italienne à la veille de la guerre, mais ces critiques avaient été supplantées par une question bien plus urgente, à savoir la perspective de l'éclatement de la guerre impérialiste généralisée, qui était niée par la direction de la Fraction (tendance Vercesi).

La discussion sur la nature de classe de la Russie stalinienne fut reprise, durant la guerre, par la Fraction italienne reconstituée dans le sud de la France en 1940 (reconstitution qui s'était faite sans la tendance Vercesi qui niait toute possibilité d'existence et de vie d'une organisation révolutionnaire au nom de la théorie de la disparition sociale du prolétariat pendant cette guerre). Cette discussion avait vite fait de rejeter catégoriquement toutes les ambiguïtés et les sophismes contenus dans la position sur l'Etat ouvrier dégénéré défendue par la Fraction avant la guerre, et énonçait l'analyse de l'Etat stalinien comme le produit du capitalisme d'Etat[3].

Mais ce fut surtout la GCF qui, à partir de 1945, dans sa revue Internationalisme, approfondit et élargit la notion de capitalisme d'Etat en Russie, en l'intégrant dans une vision globale d'une tendance générale du capitalisme dans sa période de décadence.

L'article que nous republions fait partie des nombreux textes d'Internationalisme consacrés au problème du capitalisme d'Etat. L'article est loin d'avoir épuisé à lui seul la question mais, en le publiant, nous voulons montrer, en plus de son intérêt indéniable, la continuité et le développement de la pensée et de la théorie dans le mouvement de la Gauche communiste internationale dont nous nous réclamons.

Internationalisme en a définitivement terminé avec le "mystère" de l'Etat stalinien en Russie, en mettant en évidence la tendance historique générale vers le capitalisme d'Etat, dont l'Etat stalinien fait partie. Il a également mis en évidence les spécificités du capitalisme d'Etat russe qui, loin d'exprimer "une transition de la domination formelle à la domination réelle du capitalisme", comme le prétendent stupidement nos dissidents de la FECCI, ont leurs sources dans le fait d'être surgies du triomphe de la contre-révolution stalinienne après que la révolution d'Octobre eût anéanti l'ancienne classe bourgeoise.

Mais Internationalisme n'a pas eu le temps de pousser plus loin son analyse du capitalisme d'Etat, et tout particulièrement sur les limites objectives de cette tendance. Même si Internationalisme pouvait écrire : "La tendance économique vers le capitalisme d'Etat, tout en ne pouvant pas s'achever dans une socialisation et une collectivisation dans la société capitaliste, reste néanmoins une tendance très réelle..." (Internationalisme n° 9), il n'est pas allé jusqu'à pousser l'analyse sur les raisons, les limites qui l'empêchent de "pouvoir s'achever". Il appartenait au CCI d'aborder cette question dans le cadre tracé par Internationalisme.

Il nous appartient de démontrer que le capitalisme d'Etat, loin de résoudre les contradictions insurmontables de la période de décadence, ne fait surtout qu'ajouter de nouvelles contradictions, de nouveaux facteurs aggravant finalement la situation du capitalisme mondial. Un de ces facteurs est la création d'une masse de plus en plus pléthorique de couches improductives et parasitaires, une déresponsabilisation de plus en plus croissante de ces agents de l'Etat qui sont paradoxalement destinés à diriger, orienter et gérer l'économie.

L'effondrement récent du bloc stalinien, la multiplication des scandales de corruption qui règnent dans tous les appareils des Etats du monde entier, apportent la confirmation de la "parasitisation" pourrait-on dire, de toute la classe régnante. Il est absolument nécessaire de poursuivre ce travail de recherche et de mise en évidence de la tendance au parasitisme, à l'irresponsabilité de tous les hauts fonctionnaires, tendance accélérée avec le régime du capitalisme d'Etat.


[1] Parmi les premiers tenants de cette théorie, il faut citer Albert Treint, qui avait publié en 1932 deux fascicules avec pour titre L'Enigme russe, et qui, sur cette position, avait rompu avec le groupe connu sous le nom de Groupe de Bagnolet. Albert Treint, ancien secrétaire général du PCF, ancien dirigeant du groupe de l'Opposition de gauche L'Unité léniniste en 1927, et du Redressement communiste de 1928 à 1931, avait, après avoir rompu avec le Groupe de Bagnolet, évolué, comme tant d'autres, en adhérant au Parti socialiste en 1935, à la Résistance pendant la guerre. Et en 1945, on le trouve non seulement réintégré dans l'armée avec son grade de capitaine, mais encore à la tête d'un bataillon d'occupation en Allemagne avec le grade de commandant...

[2] Il est à noter que les conseillistes de la gauche hollandaise, et en particulier Pannekoek en personne, partageront les grandes lignes de cette brillante analyse d'une troisième alternative (voir la correspondance Chaulieu-Pannekoek dans Socialisme ou Barbarie).

[3] En 1945, avec la constitution ad-hoc du Parti Communiste International en Italie, la dissolution précipitée de la Fraction, l'arrivée de Bordiga avec ses théories de l'"invariance" du marxisme, de la "révolution double", du "soutien aux libérations nationales", de la distinction des "aires géographiques", de la proclamation de "l'ennemi numéro 1, l'impérialisme US", etc., etc., marquent une nette régression de ce nouveau parti sur la question de la nature de classe du régime stalinien, et une négation de la notion de décadence et de son expression politique : le capitalisme d'Etat.

Histoire du mouvement ouvrier: 

Heritage de la Gauche Communiste: