Soumis par CCI le 4 avril, 2005 - 23:51.
“Aujourd’hui, la nation ne peut
servir ni de cadre au développement des forces productives, ni de terrain à la
lutte de classe et encore moins de forme étatique pour la dictature du
prolétariat”.
L. Trotski,
Nashe Slovo 4 février 1916.
“Les prolétaires n’ont pas de
patrie”, tel est le fondement de l’analyse communiste de la question nationale.
Tout au long de ce siècle, des milliers de prolétaires ont été mystifiés,
mobilisés et massacrés sous le drapeau de la patrie, de la défense nationale,
de la libération nationale. Autant dans les deux guerres mondiales que dans les
guerres locales, dans les guérillas que dans les affrontements entre armées
nationales, les ouvriers de tous les pays ont été appelés à sacrifier leur vie
au profit de leurs oppresseurs. Cette période de l’histoire a chaque jour
démontré plus clairement l’antagonisme absolu entre le nationalisme bourgeois
et l’internationalisme prolétarien.
Mais parce que le prolétariat ne tire
de leçons de l’histoire qu’à travers sa propre expérience historique, les
communistes ne peuvent analyser la question nationale qu’en tenant compte de
cette expérience et c’est en termes historiques qu’ils peuvent comprendre
pourquoi l’opposition à tout nationalisme et à toute lutte nationale est
devenue une frontière de classe séparant les organisations de la bourgeoisie de
celles du prolétariat.
LES COMMUNISTES ET LA QUESTION NATIONALE AU
XIXe SIÈCLE
En dépit de certaines contradictions
et des limites de leur analyse (ces dernières étant elles-mêmes un produit de
la période), les fondateurs du socialisme scientifique avaient compris un point
fondamental, qui a été pratiquement oublié aujourd’hui, dans l’immense
confusion créée par 50 ans de contre-révolution.
Pour Marx et Engels, il ne faisait
aucun doute que nation et idéologie nationaliste étaient purement et simplement
des produits au développement du capitalisme, que la nation était
le cadre indispensable au développement des rapports de production capitalistes
en dehors de la société féodale et contre elle. Quelles que soient les
contradictions dans leurs écrits quant à la possibilité d’un développement socialiste
dans le cadre national, l’ensemble de la perspective de Marx et d’Engels était
basée sur une analyse du marché mondial et sur la compréhension
que la future société, socialiste ou communiste, serait une association de
producteurs et une communauté humaine à l’échelle de la planète. Et la
Première Internationale fut fondue sur la reconnaissance que la classe ouvrière
était une classe internationale qui devait unifier ses luttes à l’échelle
internationale.
Néanmoins,
en tant que communistes internationalistes, Marx et Engels ont aussi soutenu, à
leur époque, des mouvements de libération nationale ; et leurs écrits, sur
cette question, sont souvent utilisés aujourd’hui par de “pseudo-marxistes”
pour justifier leur soutien aux “luttes de libération nationale” dans la
période actuelle.
Mais, la période historique que nous
vivons n’est pas celle de Marx et d’Engels ; et c’est ce fait qui autorise
aujourd’hui les communistes à faire de l’opposition à toute lutte de
“libération nationale” une des clés de voûte de la vision révolutionnaire du
monde. C’est dans la période d’ascendance historique du capitalisme que Marx et
Engels ont pris position pour certaines libérations nationales à une époque où
la bourgeoisie était encore une classe progressiste et révolutionnaire et
luttait contre les entraves de la domination féodale. La révolution bourgeoise
a nécessairement pris une forme nationale contre le féodalisme. En effet, pour
pouvoir détruire les entraves au commerce qu’imposait le cadre local du
féodalisme : droits de douane, droits seigneuriaux, corporations, etc., la
bourgeoisie a dû s’unifier à l’échelle nationale. Lénine l’avait parfaitement
compris quand il écrivait :
“Dans le monde entier, l’époque de la
victoire définitive du capitalisme sur le féodalisme a été liée à des
mouvements nationaux. Le fondement économique de ces mouvements, c’est que la
victoire complète de la production marchande exige la conquête du marché
intérieur par la bourgeoisie, le rassemblement au sein d’un même État des
territoires dont la population parle la même langue et l’élimination de tout
obstacle de nature à entraver le développement de cette langue et sa
consécration par une littérature. La langue est le plus important des moyens de
communication entre les hommes. L’unité de la langue et le libre développement
sont parmi les conditions les plus importantes d’un commerce vraiment libre,
vraiment large et correspondant au capitalisme moderne. La formation d’Etats
nationaux qui satisfont le mieux à ces exigences du capitalisme moderne est
donc une tendance propre à tout mouvement national” (Lénine, « Du droit des nations
à disposer d’elles-mêmes », 1914).
De la création d’une armée de
citoyens pendant la révolution française jusqu’au “Risorgimento” italien, de la
guerre d’indépendance américaine jusqu’à la guerre civile, la révolution
bourgeoise a pris la forme de luttes de libération nationale contre les
royaumes réactionnaires et les classes vestiges de la féodalité (les esclavagistes
américains étaient un cas exceptionnel et ont toutefois constitué un obstacle
pour le développent du capitalisme aux USA).
Ces luttes avaient pour but essentiel
de détruire les superstructures décadentes du féodalisme, de balayer l’esprit
de clocher et d’autarcie qui freinaient la marche du capitalisme vers son
unité.
C’est parce que Marx et Engels
fondaient leur opposition au système capitaliste sur des bases matérialistes et
scientifiques (et non morales) qu’ils ont compris que le socialisme était
impossible tant que le capitalisme n’aurait pas développé un marché à l’échelle
mondiale et que le prolétariat ne serait pas devenu une classe
réellement internationale. Pendant cette période, le capitalisme était le seul
mode de production capable de développer les forces productives. Et c’est
uniquement en se basant sur cette réalité que les révolutionnaires ont pu,
alors, soutenir les mouvements de libération nationale. Tant que le
marché mondial n’était pas encore pleinement développé, que l’infrastructure
industrielle mondiale n’était pas encore mise en place, tant que le système
pouvait encore s’étendre dans les immenses régions pré-capitalistes du monde et
que la bourgeoisie avait encore à lutter contre la féodalité et l’absolutisme,
il était nécessaire pour le mouvement ouvrier de prendre une part active dans
les luttes de libération nationale, qui jetaient les fondements matériels de la
future révolution socialiste. A cette époque, en effet, la classe ouvrière
était réellement solidaire de nombreux mouvements de libération nationale. Les
ouvriers du textile anglais, malgré les privations et le chômage dus à la
guerre civile américaine (arrêt des exportations de coton), soutinrent
totalement le Nord et firent campagne contre la complicité tacite entre la
bourgeoisie anglaise et les esclavagistes du Sud. En 1860, les dockers de
Liverpool ont travaillé gratuitement, le samedi après-midi, pour envoyer des
vivres à l’expédition de Garibaldi en Sicile. De telles attitudes contrastent
fortement avec l’indifférence et même l’hostilité des ouvriers d’aujourd’hui à
l’égard des campagnes de soutien de la gauche et des gauchistes pour les
mouvements nationalistes.
Mais deux choses sont à souligner
quant à l’attitude du prolétariat de cette époque :
• D’abord et avant tout, les communistes n’ont jamais reconnu un “droit”
abstrait à l’autodétermination nationale, applicable en tout temps et à toutes
les nations.
On soutenait les mouvements nationaux
dans la mesure où ils contribuaient au développement progressif du capitalisme
mondial. Pour Marx et Engels un des principaux critères pour juger si un
mouvement national était progressiste ou pas, résidait dans sa capacité à
ébranler l’absolutisme russe qui était, à cette époque, le bastion de la
réaction sur le continent européen, non seulement contre le communisme mais
aussi contre la démocratie bourgeoise, le libéralisme et l’unification
nationale. Ainsi ont-ils soutenu les mouvements nationalistes allemands et
polonais mais se sont, par contre, opposés à de nombreux nationalismes slaves
qui étaient réactionnaires car dominés par des classes pré-capitalistes et
utilisés par le tsarisme pour renforcer et étendre son absolutisme. De même, tout
en condamnant le pillage et l’exploitation dans les colonies capitalistes, les
communistes n’ont pas soutenu n’importe quel seigneur ou chef de clan local
contre les impérialistes. Et Engels écrivait à Bernstein en 1882, à propos du
soulèvement dirigé par Ahmed Arabi Pacha contre les Anglais en Égypte :
“Je pense que nous pouvons être du
côté des fellahs opprimés sans partager leurs illusions économiques (il faut
des siècles d’expérience pour que les paysans prennent conscience qu’ils sont
mystifiés), et nous pouvons nous prononcer contre la barbarie des Anglais sans
pour autant nous mettre du côté de leurs adversaires militaires du moment”.
De tels mouvements étaient des
tentatives de la part de seigneurs locaux ou de despotes asiatiques pour
conserver 1a mainmise sur “leurs” paysans plutôt que l’expression d’une
bourgeoisie nationale révolutionnaire. Par ailleurs, certaines révoltes dans
les colonies (comme en Chine) furent soutenues dans la mesure où elles
pouvaient servir soit de base au développement du capitalisme national libéré
de toute domination coloniale, soit de détonateur potentiel d’une lutte de
classe à l’intérieur du pays oppresseur. Ce dernier critère fut appliqué par
Marx au cas de l’Irlande, car il estimait que la domination anglaise avait pour
effet de retarder la lutte de la classe en Angleterre et de dévoyer sa
conscience sur le terrain du chauvinisme.
Pour nous, la véritable question
n’est pas de savoir si Marx et Engels ont eu raison ou tort de soutenir tel ou
tel mouvement de national. Dans certains cas, comme celui de l’Irlande, la
possibilité d’une libération nationale était déjà anéantie alors que Marx
continuait à la soutenir ; dans d’autres cas, un tel soutien fut, après
coup, amplement justifié. I1 est important de comprendre le cadre
qu’utilisaient les communistes pour déterminer le caractère progressiste ou
réactionnaire d’un mouvement national. Ils ne fondaient pas leur jugement sur
les “sentiments” des peuples opprimés, ni sur un droit éternel à
l’autodétermination nationale, ni même sur les conditions particulières à tel
ou tel pays. “Leurs prises de position, correctes ou erronées, étaient
invariablement déterminées par rapport à un axe intangible : ce qui, à
l’échelle mondiale, favorisait le mûrissement des conditions de la révolution
prolétarienne était “progressif et devait recevoir l’appui des ouvriers” (M.
Bérard, « Rupture avec Lutte ouvrière et le trotskisme », p. 46).
• Deuxièmement, les communistes
avaient compris la nature capitaliste des luttes de libération nationale, et
par conséquent, la nécessité pour le prolétariat d’être politiquement
indépendant par rapport à la bourgeoisie, même lorsqu’il la soutenait contre
l’absolutisme. Il n’y avait pas l’illusion d’une quelconque lutte nationaliste
qui aurait pu aboutir au “socialisme” ou à un “Etat ouvrier” ; ceci est, en
fait, une des grandes mystifications qu’utilisent les staliniens et les
trotskistes (on la retrouve dans l’idée que des régimes staliniens tel que la
Chine, Cuba, le Vietnam, etc., auraient un caractère prolétarien). Durant l’ère
de la révolution bourgeoise et du capitalisme ascendant, le prolétariat pouvait
avoir ses organisations permanentes propres ; et donc la stratégie de
“soutien critique” aux fractions progressistes était une possibilité. Bien qu’il
y eût un danger pour le prolétariat de voir la bourgeoisie se retourner contre
lui, dès qu’elle en avait la possibilité (comme pendant la Révolution de 1848),
celle-ci s’est souvent appuyée sur la classe ouvrière comme avant-garde dans
les guerres de libération nationale et pouvait, à cette époque, tolérer
l’existence indépendante d’organisations de masse prolétariennes au sein de la société. La lutte du
prolétariat pour les “libertés démocratiques” (libertés d’association, de
presse, liberté syndicale) n’était pas alors la mystification qu’elle est
devenue dans la période de décadence du capitalisme où la bourgeoisie est
incapable d’accorder aucune réforme véritable. C’est donc en poursuivant ses
propres buts que la classe ouvrière pouvait dans un sens participer à des
guerres nationales et non comme pure et simple chair à canon.
LA
QUESTION NATIONALE À L’AUBE DE LA DÉCADENCE DU CAPITALISME
Pendant la période ascendante du
capitalisme, il a pu y avoir, dans un cadre bien précis, un débat au sein du
mouvement ouvrier sur le soutien à certaines luttes nationales. Après 1914,
lorsque le système est définitivement entré dans sa phase de déclin et de crise
historique permanente, ce débat s’est prolongé du fait du décalage inévitable
entre les conditions historiques objectives et la conscience subjective du
prolétariat. Les révolutionnaires de la fin du XIXe siècle avaient
déjà assimilé certaines positions de classe fondamentales comme la nécessité de
la destruction de l’État bourgeois (grâce à l’expérience de la Commune de
Paris) ; mais d’autres positions de classe ne purent être définitivement
établies qu’à travers la dure expérience de la première guerre impérialiste et
de la vague révolutionnaire qui la
suivit. C’est à ce moment-là que fut définitivement établi le
caractère contre-révolutionnaire des syndicats, du parlementarisme et de la social-démocratie. Malgré
cela, il était possible pour une organisation, pendant cette période agitée,
d’être fondamentalement révolutionnaire tout en ayant encore de profondes
illusions quant à la nature de ces institutions. Tant que persistait l’élan
révolutionnaire de la classe, ses émanations politiques pouvaient
éventuellement corriger les erreurs et confusions à la lumière de son
expérience ; c’est seulement avec la disparition définitive de la vague
révolutionnaire que les frontières de classe entre les organisations se sont
clairement définies, et ce qui passait autrefois pour des erreurs devint la
politique courante de tendances contre-révolutionnaires. En ce sens les bolcheviks,
en dépit de leurs confusions sur de nombreux points, sont restés pendant un
certain temps l’avant-garde du mouvement révolutionnaire mondial. Mais leur
incapacité à tirer toutes les leçons de la nouvelle période contribua à faire
d’eux les instruments de la contre-révolution. Ce ne fut pas seulement sur la
question des syndicats, du parlement et de la social-démocratie que les
bolcheviks, sous la pression de la contre-révolution montante, tentèrent de
répondre en appliquant les schémas valables pour la seule période précédente,
mais également sur la question nationale.
En effet, le débat sur la question
nationale avait rejailli peu de temps avant que la guerre impérialiste mondiale
ouvre, sans aucune ambiguïté, la nouvelle période. Après 1871, la bourgeoisie
des principaux pays capitalistes ne s’engageait plus de la même manière dans
des guerres nationales ; la soif impérialiste de la fin du XIXe
siècle exprimait l’accélération du capitalisme vers son apogée ; mais en
atteignant ce point il s’approchait aussi de son déclin. Les signes
avant-coureurs d’une nouvelle ère – l’escalade impérialiste, l’intensification
des problèmes économiques, la montée générale de la lutte de classe – ont été
reconnus et débattus pendant la période d’avant-guerre, au sein du
mouvement ouvrier.
Ainsi, par exemple, Rosa Luxembourg,
comprenant que la nature de la Russie avait changé depuis l’époque de Marx, se
prononça contre l’indépendance de la Pologne. La Russie
se développait désormais rapidement, en tant que grande nation
capitaliste ; de ce fait, la bourgeoisie polonaise voyait ses intérêts
liés au capital russe. En même temps, l’alliance des ouvriers russes avec les
ouvriers polonais était possible et Rosa Luxembourg pressait la
social-démocratie de faire tout ce qui était en son pouvoir pour la favoriser,
au lieu de faire campagne pour l’indépendance de la Pologne qui n’aurait fait
qu’isoler les ouvriers polonais. Malgré cela, elle maintenait que la tâche
immédiate des ouvriers russes et polonais était l’établissement d’une République
démocratique unifiée et non la révolution socialiste. De plus, elle a
apporté un soutien total au soulèvement national grec contre les Turcs en 1896
et affirmait dans Réforme et révolution (1898) que l’ère de la décadence
historique du capitalisme n’était pas encore ouverte. Ses divergences avec le
reste de la social-démocratie étaient encore d’ordre stratégique : la
discussion se situait au niveau du résultat le plus favorable que pourraient
avoir les évènements mondiaux pour les ouvriers à l’intérieur de
la société capitaliste. A cette époque, la question de l’unification
révolutionnaire immédiate du prolétariat mondial n’avait pas encore été posée
en liaison directe avec la réalité.
Les débats dans la social-démocratie
à cette époque exprimaient néanmoins le changement des conditions historiques.
D’un côté, la position de Rosa Luxembourg montrait une réelle compréhension de
la nécessité de s’adapter à ce changement, de l’autre l’incapacité de la
social-démocratie à comprendre les nouveaux développements de la situation,
témoignant non seulement de sa sclérose mais manifestait aussi sa régression
par rapport à la cohérence de la Première
Internationale. Cette régression était plus ou moins le
résultat inévitable du rôle qu’elle jouait dans le mouvement ouvrier. En effet,
son rôle principal était de lutter pour des réformes et cette lutte pour des
réformes avait eu lieu sur un terrain spécifiquement national, pendant cette
période de stabilité du capitalisme. Les réformistes pouvaient alors facilement
soutenir que les ouvriers avaient de nombreux intérêts en commun avec leur
propre nation, dans la mesure où la bourgeoisie avait pu concéder des réformes.
En 1896, la
Seconde Internationale commença à adopter la formule fatale
d’un “droit” des nations à l’autodétermination, valable pour tous les peuples.
Les décades qui ont suivi devaient rendre claires les conséquences d’une telle
position.
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