Nous publions ici le rapport sur la crise adopté lors du 12e Congrès du C.C.I. Ce rapport avait été rédigé en janvier 1997 et sa discussion dans toute notre organisation a servi de base à l'adoption à ce même congrès de la résolution sur la situation internationale que nos lecteurs ont pu lire dans le n° 90 de cette revue. Depuis la rédaction de ces documents, le développement de la crise économique du capital a été dramatiquement illustré par les soubresauts financiers qui ont affecté d'abord les désormais ex-“ dragons ” asiatiques à partir de l'été 1997, pour finalement s'étendre à toutes les places financières du monde, de l'Amérique Latine aux pays d'Europe de l'est, du Brésil à la Russie, jusqu'aux grandes puissances industrielles : Etats-Unis, Europe occidentale et surtout Japon.
La théorie marxiste contre les mensonges et l'aveuglement des économistes bourgeois
Il est frappant de voir à quel point les deux documents sont capables d'annoncer la crise ouverte des pays asiatiques et surtout d'en expliquer les raisons fondamentales. Nous nous garderons bien de tirer gloriole de la réalisation de nos perspectives dans un laps de temps aussi court. Que ces prévisions se soient réalisées aussi rapidement n'est pas le plus important. Se seraient-elles réalisées plus tard, que la validité de l'analyse n'en aurait pas été amoindrie d'un iota. De même, il est aussi secondaire à nos yeux que nos prévisions se soient confirmées exactement dans les pays asiatiques. En effet, ces derniers ne font qu'exprimer une tendance générale qu'avait tout aussi bien illustré le Mexique en 1994-95, qu'illustrent le Brésil ou la Russie à l'heure même où nous écrivons. L'important est la réalisation, tôt au tard, d'une tendance que seul le marxisme est capable de comprendre et de prévoir. Quel que soit le lieu et la rapidité de sa concrétisation, elle vient confirmer la justesse, la validité, le sérieux et la supériorité de la théorie marxiste sur toutes les inepties, souvent incompréhensibles et toujours partiales, partielles et contradictoires, que nous fournissent les économistes, les journalistes spécialisés, et les hommes politiques de la bourgeoisie.
Pour quiconque se dégage un peu des thèmes successifs de propagande développés par les médias soit pour cacher la réalité de l'impasse économique soit pour donner des explications rassurantes aux crises ouvertes, on ne peut qu'être effaré par la multitude d'explications diverses et contradictoires données par la bourgeoisie à l'évolution économique catastrophique depuis la fin des années 1960, depuis la fin de la période de reconstruction d'après la seconde guerre mondiale.
Que reste-t-il des explications de la crise par “ l'excessive rigidité du système monétaire ” ([1]) lorsque l'anarchie des taux de change est devenue un élément de l'instabilité économique mondiale ? Que reste-t-il du bavardage sur les “ chocs pétroliers ” ([2]) lorsque les cours du pétrole se noient dans la surproduction ? Que reste-t-il des discours sur le “ libéralisme ” et les “ miracles de l'économie de marché ” ([3]) lorsque l'effondrement économique se fait dans la plus sauvage des guerres commerciales pour un marché mondial qui se rétrécit à vitesse accélérée ? Que valent les explications basées sur une découverte tardive des “ dangers de l'endettement ” lorsqu'on ignore que cet endettement suicidaire était le seul moyen de prolonger la survie d'une économie agonisante ? ([4])
Par comparaison, le marxisme a maintenu tout au long de ces années, et devant chaque nouvelle manifestation ouverte de la crise, la même explication tout en la développant et en la précisant quand nécessaire. Elle est encore présente dans le rapport qui suit. Elle a été à maintes fois reprise, défendue, développée et précisée dans la presse révolutionnaire et particulièrement dans nos publications. La compréhension marxiste est historique, continue et cohérente.
“ Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. (...) Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui à toute autre époque eût semblé une absurdité s'abat sur la société, – l'épidémie de la surproduction. (...) Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l'autre en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. ” ([5])
Ces caractéristiques et ces tendances révélées par Marx et Engels se sont vérifiées tout au long de l'histoire du capitalisme. Elles se sont même renforcées avec la période de décadence. Celle-ci marque la fin de l'existence de “ nouveaux ” marchés et l'épuisement des anciens. Caractéristique dominante du capitalisme tout au long du 20e siècle, la tendance à la destruction massive de forces productives s'y exprime de manière permanente et chaque jour encore plus aggravée, en particulier dans les guerres mondiales. On y a vu le crédit devenir “ le moyen spécifique de faire éclater (...) la contradiction entre la capacité d'extension, la tendance à l'expansion de la production d'une part, et la capacité de consommation restreinte du marché d'autre part ”. Mais pour préparer “ les crises plus générales et plus formidables ” annoncées par Le Manifeste, le crédit “ en sa qualité de facteur de production, [contribue] à provoquer la surproduction ; et en sa qualité de facteur d'échange, il ne fait, pendant la crise, qu'aider à la destruction radicale des forces productives qu'il a lui-même mises en marche. ” ([6])
La chute des Bourses et des monnaies avec la banqueroute des pays asiatiques vient illustrer à la fois l'impasse historique du capitalisme – exprimée par la surproduction mentionnée dans Le Manifeste et par l'usage sans limite du crédit – et la chute sans fin dans la catastrophe économique et sociale dans laquelle est entraîné l'ensemble de la planète. Elle vient confirmer nos propos sur l'incapacité, pour ne pas dire l'insigne nullité, des propagandistes et des économistes bourgeois. Elle vient confirmer nos propos sur la clairvoyance et la profonde validité de la méthode marxiste d'analyse et de compréhension de la réalité sociale, dans le cas qui nous occupe ici, de la crise irréversible et insoluble du mode de production capitaliste. Un rappel, court et partiel, viendra illustrer notre condamnation sans appel des zélateurs du capitalisme.
La Thaïlande ? “ Un eldorado... un marché en effervescence ” ([7]). La Malaisie ? “ Une réussite insolente ” ([8]), “ une vraie locomotive [qui] fera bientôt partie des quinze premières puissances économique mondiales ” ([9]) ; le pays projette de “ devenir, comme Singapour, un paradis high tech ” ([10]) ; “ explosive Malaisie qui voit grand, vraiment grand (...) la place asiatique la plus heureuse ” ([11]). “ Le miracle asiatique n'est pas terminé ” insiste, en février 1997, un expert consultant... ([12])
Nous aurions pu aller chercher encore plus loin et trouver sans doute d'autres “ perles ” du même type ou encore plus croustillantes. Elles sont innombrables et leur teneur va toujours dans le même sens, nier ou cacher la réalité irréversible de la crise. On aurait pu penser que plus aucun Georges Bush ne viendrait nous promettre “ l'ère de paix et de prospérité ” que devait nous apporter la chute du bloc de l'est ; que plus aucun Jacques Chirac ne viendrait nous prédire “ la sortie du tunnel ” comme celui-ci l'avait fait en... 1976 ! Et pourtant, ils sont encore légion à nous assurer que les “ fondamentaux sont bons ” (Bill Clinton) et que “ la correction [la chute des bourses mondiales] était salutaire ” (Alan Greenspan, le président de la Réserve Fédérale américaine), ou encore, toujours du même, que “ les récentes perturbations sur les marchés financiers pourraient apporter des bénéfices à long terme pour l'économie américaine ” et que “ cela ne signifiait pas la fin du boom de la croissance de l'Asie ” ([13]). Pourtant, ce dernier commençait à corriger ses propos optimistes quinze jours plus tard devant l'évidence des faits et la multiplication des chutes et des faillites, en particulier celles touchant la Corée du Sud et le Japon : “ la crise asiatique aura des conséquences non négligeables ”. Certes, même si les propos tenus au plus fort de la chute des marchés boursiers ont pour objet immédiat de rassurer ces derniers et d'éviter la panique généralisée, il n'empêche qu'ils révèlent aussi l'aveuglement et l'impuissance de leurs auteurs.
Quel démenti, avec la banqueroute asiatique, à toutes les affirmations triomphantes sur le mode de production capitaliste ! Quel démenti aux déclarations tonitruantes sur la réussite de ces fameux et exemplaires “ pays émergents ” ! Quel démenti aux supposés mérites de la soumission, de la discipline, du sens du sacrifice sur l'autel de la défense de l'économie nationale, des bas salaires et de la “ flexibilité ” de la classe ouvrière de ces pays comme source de la prospérité et de réussite pour tous !
La banqueroute asiatique, produit de la crise historique du mode de production capitaliste
Depuis le mois de juillet, les “ tigres ” et les “ dragons ” asiatiques se sont effondrés. Au 27 octobre, en une semaine, la bourse de Hongkong avait perdu 18 %, celle de Kuala-lumpur (Malaisie) 12,9 %, celle de Singapour 11,5 %, celle de Manille (Philippines) 9,9 %, celle de Bangkok (Thaïlande) 6 %, Djakarta (Indonésie) 5,8 %, Séoul (Corée) 2,4 %, Tokyo 0,6 %. Depuis un an, en reprenant ces pays dans le même ordre, les plongeons sont respectivement de 22 %, 44 %, 26,9 %, 41,4 %, 41 %, 23 %, 18,5 %, 12 % ([14]). Depuis, et à la date d'aujourd'hui, la chute de ces places financières continue.
Dans la foulée, et démentant les propos lénifiants sur l'absence de conséquences pour l'économie mondiale, Wall Street et les Bourses européennes connaissaient à leur tour un krach des plus graves. Seuls l'intervention des gouvernements et des banques centrales, et les réglementations boursières – les coupe-circuit automatiques qui arrêtent les cotations quand les cours chutent trop vite – ont permis d'enrayer le mouvement de panique. Par contre, les pays sud-américains voyaient avec effroi leurs Bourses plonger aussi et leurs monnaies attaquées. Les inquiétudes principales se portaient sur le Brésil. Et puis, le même phénomène se produit maintenant dans les pays européens de l'ancien bloc de l'Est, autres “ pays émergents ” : Budapest plongeant de 16 %, Varsovie de 20 %, Moscou de 40 %. Ces plongeons boursiers s'accompagnent de l'affaiblissement des monnaies locales, tout comme en Asie et en Amérique latine.
“ Les experts craignent que l'Europe de l'Est ne connaisse une crise financière du même type que celle que traverse l'Asie [ce qui constituerait] une des principales menaces pour la reprise des économies de l'Union européenne. ” (16) Comme si la récession ne frappait pas l'ensemble du capitalisme depuis maintenant une décennie : “ Car, euphorie mondialisante mise à part, c'est bien la stagnation qui, depuis le krach de 1987, définit le mieux la situation de toutes les régions de la planète. ” ([15])
Et comme si la faillite du capitalisme trouvait son origine dans les pays de la périphérie et non dans le mode de production capitaliste lui-même. Comme si son épicentre ne se situait pas dans les pays centraux du capitalisme, dans les pays industrialisés. A la fin de la période de reconstruction de l'après-guerre, à la fin des années 1960, ce sont les grands centres industriels du monde qui sont touchés par le renouveau de la crise ouverte. La bourgeoisie de ces pays va utiliser alors à fond l'endettement interne et externe pour créer artificiellement les marchés qui lui font défaut. C'est donc à une explosion de l'endettement qu'on assiste à partir des années 1970 qui va déboucher d'abord sur la faillite des pays sud-américains, puis à l'écroulement des pays à capitalisme d'Etat stalinien de l'Europe de l'est. Maintenant c'est au tour de l'Asie. Repoussées dans un premier temps vers la périphérie du capitalisme, la faillite et la récession reviennent avec une force démultipliée vers les pays centraux alors que ces derniers ont eux aussi usé et abusé de l'endettement : les Etats-Unis sont surendettés et aucun pays d'Europe n'arrive à respecter les fameux critères de Maastricht.
Car les événements s'accélèrent au cours de cette crise financière. La Corée du Sud, 11e puissance économique mondiale est à son tour brutalement touchée. Son système bancaire est en complète banqueroute. Les fermetures de banques et d'entreprises se multiplient et les licenciements se comptent déjà par dizaines de milliers. Ce n'est qu'un début. Deuxième puissance économique mondiale, “ le Japon est devenu le pays faible de l'économie mondiale ” ([16]). Là aussi les fermetures d'entreprises commencent et les licenciements explosent. Quel démenti cruel aux déclarations triomphales, tonitruantes et définitives sur les “ modèles ” coréen et japonais !
Et quel démenti aussi aux pitoyables explications données face à l'avalanche de plongeons boursiers brutaux depuis l'été ! D'abord, la bourgeoisie a essayé d'expliquer que l'effondrement de la Thaïlande était un phénomène local... ce qui a été vite démenti dans les faits. Puis qu'il s'agissait d'une crise de croissance pour les pays asiatiques. Enfin, qu'il s'agissait d'un assainissement nécessaire de la bulle spéculative qui n'aurait aucune incidence sur l'économie réelle... affirmation aussitôt démentie par la faillite de centaines d'établissements financiers lourdement endettés, par la fermeture de multiples entreprises tout autant endettées, par l'adoption de plans d'austérité drastiques annonçant récession, licenciements par milliers et paupérisation accrue des populations.
L'endettement généralisé du capitalisme
Quels sont les mécanismes à la base de ces phénomènes ? L'économie mondiale, et particulièrement au cours des deux dernières décennies, fonctionne sur l'endettement et même le surendettement. En particulier, le développement des prétendues économies émergentes du sud-est asiatique, tout comme des pays sud-américains et d'Europe de l'est, reposent essentiellement sur les investissements de capitaux étrangers. Par exemple, la Corée a une dette de 160 milliards de dollars dont elle devrait rembourser pratiquement la moitié dans l'année qui vient alors que sa monnaie s'est effondrée de 20 %. Autant dire que cette dette gigantesque ne sera jamais remboursée. Nous n'avons pas la place ici de revenir sur l'état des endettements des pays asiatiques – endettements faramineux du même ordre que ceux des autres “ pays émergents ” du monde et dont les chiffres ne signifient plus grand chose – et dont les monnaies ont toutes tendance à chuter par rapport au dollar. Ces dettes non plus ne seront pour la plupart jamais remboursées. Ces créances pudiquement qualifiées de “ douteuses ” sont perdues pour les pays industrialisés, ce qui vient aggraver encore... leur propre endettement déjà gigantesque. ([17])
Quelle réponse apporte la bourgeoisie à ces faillites colossales qui risquent de provoquer la banqueroute brutale et généralisée du système financier mondial à cause de l'endettement généralisé ? Encore plus d'endettement ! Le FMI, la banque mondiale, les banques centrales des pays les plus riches se cotisent pour avancer 57 milliards de dollars à la Corée après avoir débloqué 17 milliards pour la Thaïlande et 23 pour l'Indonésie. Mais ces nouveaux prêts viennent s'ajouter aux précédents et “ déjà se profile le risque d'effondrement du système bancaire japonais, criblé de créances douteuses, voire irrécupérables : entre autres les 300 milliards de dollars de prêts octroyés à dix pays d'Asie du sud-est et à Hongkong. Et si le Japon lâche prise, les Etats-Unis et l'Europe se retrouveront en première ligne dans la tourmente. ” ([18])
En effet, le Japon se retrouve au centre de la crise financière. Il détient d'énormes créances non remboursables qui sont à peu près du même ordre de grandeur – 300 milliards de dollars – que ses avoirs en Bons du Trésor américain. Dans le même temps, l'aggravation du déficit de l'Etat, ces dernières années, a augmenté son endettement général. Inutile de dire ici que, malgré la “ politique keynésienne ” employée, c'est-à-dire l'augmentation considérable de l'endettement, il n'y a eu aucune relance de l'économie japonaise. Mais par contre, les faillites des plus grandes institutions financières japonaises lourdement endettées se multiplient. Pour éviter une banqueroute totale à la coréenne, l'Etat japonais met la main à la poche... aggravant encore plus son déficit et son endettement. Et si le Japon se retrouve à court de liquidités – ce qui est en train de se passer –, la bourgeoisie mondiale s'inquiète et commence à paniquer : “ Le premier créancier de la planète, celui qui finance sans compter depuis des années le déficit de la balance des paiements américaine, va-t-il pouvoir continuer à jouer ce rôle avec une économie malade, rongée par les mauvaises créances et un système financier exsangue ? Le scénario catastrophe serait que les institutions financières nippones procèdent à un retrait massif de leurs placements en obligations américaines. ” ([19]) Il provoquerait alors un arrêt du financement de l'économie américaine, c'est-à-dire une brutale récession ouverte. La crise économique exportée dans la périphérie du capitalisme dans les années 1970 par l'utilisation massive du crédit revient frapper les pays centraux avec des conséquences catastrophiques qui, pour l'essentiel, sont encore à venir.
Il est difficile de dire aujourd'hui si ces prêts supplémentaires vont réussir à calmer la tempête et à repousser la faillite généralisée à plus tard, ou bien si l'heure des comptes a sonné. Même si à l'heure où nous écrivons, il apparaît chaque jour plus probable que les 57 milliards de dollars réunis par le FMI pour la Corée sont insuffisants pour enrayer la déroute. Les appels au secours sont tels que les fonds du FMI, récemment augmentés par l'ensemble des grandes puissances, sont déjà insuffisants, et que celui-ci pense sérieusement à... emprunter à son tour ! Mais indépendamment de l'issue ponctuelle de cette crise financière, la tendance est toujours la même et ne fait que se renforcer dans la crise économique même. Au mieux, le problème n'est que reporté dans le temps, et avec des conséquences encore plus profondes et dramatiques.
La crise du capitalisme est irréversible
Cette utilisation massive et chaque fois plus importante du crédit illustre la saturation des marchés : l'activité économique se maintenant sur la base de l'endettement, cela veut dire qu'un marché est créé artificiellement. Aujourd'hui, la tricherie éclate. La saturation du marché mondial a empêché ces “ pays émergents ” de vendre comme ils en auraient eu besoin. La crise actuelle va faire chuter les ventes encore plus et aggraver la guerre commerciale. Un aperçu en est déjà donné par les pressions américaines sur le Japon pour qu'il ne laisse pas chuter le Yen et qu'il ouvre son marché intérieur, et par les conditions imposées à la Corée – tout comme aux autres pays “ aidés ” – par le FMI. La faillite de l'Asie et la récession qui va toucher ces pays, tout comme leur agressivité commerciale encore accrue, vont affecter tous les pays développés qui calculent déjà la chute de la croissance dont ils vont souffrir.
Là aussi, la bourgeoisie est obligée finalement de reconnaître les faits, et parfois de soulever un voile sur la réalité – dans ce cas la saturation des marchés – sans cesse affirmée par le marxisme : “ le Wall Street Journal a signalé, en août dernier, que de nombreux secteurs industriels étaient désormais confrontés à un risque oublié depuis longtemps : trop de production potentielle et pas assez d'acheteurs » alors que « à en croire un article publié le 1er octobre dans le New York Times, la surproduction guette aujourd'hui non seulement l'Amérique, mais le monde entier. Le global gut (la saturation globale) serait même l'origine profonde de la crise asiatique. ” ([20])
Le recours au crédit généralisé face à la surproduction et à la saturation des marchés, ne fait que repousser dans le temps les limites de ces dernières et devient à son tour un facteur aggravant de la surproduction et de la saturation des marchés comme l'a expliqué la théorie marxiste. Même si les crédits octroyés par le FMI, sans commune mesure avec ce qui avait pu se passer auparavant – plus de 100 milliards de dollars au total jusqu'à aujourd'hui – suffisaient à ramener le calme, la facture reste à payer, augmentée justement de ces nouveaux prêts. L'impasse économique du capitalisme reste. Et les conséquences pour l'ensemble de l'humanité sont catastrophiques. Avant même cette crise qui va jeter des millions d'ouvriers supplémentaires dans le chômage et la misère et aggraver encore les conditions de vie de milliards d'individus, l'Organisation International du Travail signalait que “ le chômage toucherait près d'un milliard de personnes dans le monde, soit près du tiers de la population active. ” ([21]) Toujours avant cette crise, l'UNICEF affirmait que 40 000 enfants meurent de faim chaque jour dans le monde. L'impasse économique, politique et historique du mode de production capitaliste impose chaque jour encore plus un enfer quotidien à des milliards d'hommes, enfer fait d'exploitation, de faim, de misère, de guerres et de massacres, de décomposition sociale généralisée. Et les derniers événements ne vont faire qu'accélérer cette chute dans la barbarie de tous les continents et de tous les pays, riches ou pauvres.
Ces événements dramatiques annoncent une aggravation brutale des conditions de vie de l'ensemble de la population mondiale. Ils signifient une détérioration encore décuplée de la situation déjà misérable de la classe ouvrière, qu'elle ait du travail ou qu'elle soit au chômage ; qu'elle soit des pays pauvres de la périphérie, d'Amérique latine, d'Europe de l'est ou d'Asie, ou qu'elle soit des pays industrialisés, qu'elle appartienne aux gros bastions du prolétariat mondial, du Japon, d'Amérique du Nord, ou d'Europe occidentale. La catastrophe qui se déroule sous nos yeux et dont les effets commencent tout juste à se manifester par les licenciements massifs dans plusieurs pays, dont la Corée et le Japon, appelle une réponse du prolétariat. Les “ modèles ” japonais et coréen qu'on a cités en exemple durant plus d'une décennie afin de justifier les attaques contre les conditions de vie et de travail, doivent être retournés et renvoyés par le prolétariat mondial à la face des Etats et de la classe dominante : les sacrifices et la soumission n'amènent pas la prospérité, mais toujours plus de sacrifices et de misère. Le monde capitaliste plonge l'humanité dans la catastrophe. Au prolétariat de répondre dans la lutte massive et unie contre les sacrifices et contre l'existence même du capitalisme.
RL, 7 décembre 1997.[2]. Comme cause de la crise dans les années 1970.
[3]. Le thème à la mode dans les années 1980 sous la direction de Reagan et Thatcher.
[4]. Revue Internationale n° 69, mars 1992.
[5]. Manifeste du Parti communiste, 1848.
[6]. Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou Révolution, 1898.
[7]. Investir, 3 février 1997.
[8]. Les Echos, 14 avril 1997.
[9]. Usine nouvelle, 2 mai 1997.
[10]. Far Eastern Economic Review, 24 octobre 1996.
[11]. Wall Street Journal, 12 juillet 1996.
[12]. De chez Jardine Felming Investment Management (Option Finance, n°437). Cités par Le Monde Diplomatique de décembre 1997.
[13]. International Herald Tribune, 30 octobre 1997.
[14]. Chiffres donnés par Courrier International du 30 octobre 1997.
[15]. Le Monde diplomatique, décembre 1995.
[16]. Le Monde, 14 novembre 1997.
[17]. Sur l'endettement des pays industrialisés, voir la Revue Internationale n° 76, 77, 87.
[18]. Le Monde Diplomatique, décembre 1997.
[19]. Le Monde, 26 novembre 1997.
[20]. Le Monde, 11 novembre 1997.
[21]. Le Monde Diplomatique, décembre 1995.
Dans le n°28 de sa revue, datée de mai 1995, nous avions eu droit, de la part du « groupe » Perspective Internationaliste (PI), à un panégyrique des capacités décuplées du capitalisme depuis le début de ce siècle et plus particulièrement dans toute la région de l'Asie de l'est. Un tel discours laudatif, même le plus idéologique des rapports de la Banque Mondiale n'a pas encore osé l'énoncer : « le capitalisme a continué à développer les forces productives tout au long de la période de décadence – et qui plus est à un rythme extrêmement rapide – (...) les taux les plus prodigieux (sic !) de croissance de la production industrielle mondiale se sont produits depuis la fin des années 60 (...). Le CCI parle également d'un développement inégal dans l'espace : aucun pays nouvellement arrivé sur le marché mondial ne peut, selon sa conception de la décadence, s'industrialiser et rivaliser avec les anciens (...) Et pourtant, depuis la deuxième guerre mondiale, le Japon est devenu la seconde puissance économique mondiale ; la Chine est rapidement devenue une puissance économique majeure propre ; la Corée du Sud, Taiwan, Singapour, etc. ont récemment rejoint les rangs des pays industrialisés (...) En 1962, le Pacifique occidental n'intervenait qu'à raison de 9 % dans le PNB mondial ; en 1982, sa participation était de 15 % ; et à la fin de ce siècle, elle sera probablement de 25 % – une proportion plus grande que celle de l'Europe occidentale ou de l'Amérique du Nord. Une telle capitalisation de l'Extrême-Orient, l'entrée dans les rangs du monde industrialisé d'une région qui avant la deuxième guerre mondiale était totalement marginale du point de vue industriel, ne peuvent tout simplement pas être expliquées par le concept de décadence du CCI. » Au moment même où PI élucubrait sur les horizons radieux du capitalisme, nous diagnostiquions l'enfoncement de celui-ci dans des secousses financières de plus en plus fréquentes et profondes, consécutives au recours croissant à l'endettement afin de reporter les effets de sa crise dans le temps ([1]). Par la même occasion nous analysions de façon historique et approfondie la prétendue prospérité du sud-est asiatique en tordant le cou, au passage, à tous les poncifs répandus par la bourgeoisie à ce propos ([2]), poncifs repris, relayés et amplifiés par PI.
Il n'a pas fallu attendre plus de deux années pour que les faits prononcent leur verdict : l'Asie du sud-est est sous perfusion, le FMI a dû mobiliser toute son énergie pour imposer les mesures les plus drastiques jamais prises afin de tenter « d'assainir » une situation économiquement pourrie et dégradée. Et, pour accompagner ces mesures qui risquent d'aboutir à un effondrement économique majeur, il a dû débloquer le crédit le plus élevé de toute son histoire. Quant à l'autre bout de la planète, dans les pays occidentaux développés, ce sont seulement des manipulations au plus haut niveau entre les gouvernements et les grandes institutions financières qui ont pu limiter les dégâts.
Visiblement PI est plus préoccupé de prendre le contre-pied du CCI que celui de la bourgeoisie... Voilà où mène ce parasitisme de la pire espèce : à faire objectivement le jeu de l'ennemi de classe, à propager les pires âneries produites par les cercles de propagande idéologique de la bourgeoisie.
C'est avec une régularité de métronome que ce « groupe » nous livre ce genre « d'analyses » dignes de concourir au Mondial du bêtisier politique. D'où vient cette lamentable prétention politique ? Nous devons ici rappeler au lecteur que les membres de PI ont quitté le CCI en 1985 de façon totalement irresponsable, en désertant le combat militant, entraînés qu'ils étaient par des rancoeurs et récriminations personnelles ([3]). Depuis, ils accusent notre organisation de « trahir sa propre plate-forme », de « dégénérer de façon stalinienne », de « mépriser l'approfondissement de la théorie marxiste ». Leur credo fut de s'instituer en vrai défenseurs et continuateurs de notre plate-forme politique et de s'attaquer sérieusement à l'élaboration de la théorie communiste, tâches que nous aurions, semble-t-il, définitivement abandonnées. Qu'en est-il aujourd'hui ? PI a complètement rejeté la plate-forme qu'il était censé défendre bec et ongles et il s'essaie à en élaborer une nouvelle..., tâche entreprise depuis plusieurs années mais qui semble au-dessus de ses forces. En fait « d'approfondissement théorique fondamental », il est allé chercher chez Alain Bihr, « docteur en sociologie », collaborateur au Monde Diplomatique et grand animateur de la campagne anti-négationiste visant à discréditer la Gauche communiste, ses élucubrations sur la « recomposition du prolétariat ». De même, empruntant à Marx un schéma qui s'appliquait au siècle dernier avant l'apogée du mode de production capitaliste, PI a « découvert » que la Pérestroïka de Gorbatchev s'expliquait par le passage de l'économie russe de la « domination formelle » à la « domination réelle du capital ». Cette analyse « absolument cruciale pour expliquer l'évolution du monde aujourd'hui », disait-il, ne l'a pas empêché d'avoir besoin de deux années après 1990 pour comprendre ce que n'importe qui savait déjà, que le bloc de l'Est n'existait plus. Visiblement soucieux d'encore peaufiner son image de marque de « creuset de la théorie », de « pôle international de discussion permettant le développement d'un marxisme vivant », PI a entrepris de redéfinir le concept marxiste de décadence du capitalisme. En fait de redéfinition, c'est à une véritable liquidation de l'héritage théorique des groupes de la Gauche communiste et du marxisme tout court qu'il procède : le capitalisme serait, à l'heure actuelle, dans sa phase la plus dynamique et la plus prospère, en pleine « troisième révolution technologique » (dont le CCI sous-estimerait complètement les effets) offrant la possibilité, aux dires de PI, d'un réel développement national bourgeois dans la périphérie ([4]). PI souligne « les capacités d'émergence de bourgeoisies locales périphériques pouvant s'industrialiser et rivaliser avec les anciens pays industriels ».
Sur de nombreuses autres questions politiques, PI n'est pas en reste et il serait fastidieux d'en faire un recensement exhaustif. Il vaut cependant la peine d'épingler un autre de ses « exploits théoriques » au cours de cette dernière décennie.
Au moment du battage idéologique le plus assourdissant des campagnes de la bourgeoisie faisant suite à l'effondrement des régimes staliniens et visant à identifier Lénine avec Staline, la révolution russe avec le Goulag et le nazisme, PI apportait sa petite pierre à cet édifice. Dans l'éditorial de son n° 20 (été 1991), illustré par une figure de Lénine d'où sortent des petites têtes de Staline, on pouvait lire ceci : « Les révolutionnaires (...) doivent détruire leur propres icônes, les statues des "chefs glorieux" (...) (ils) doivent se débarrasser de la tendance à considérer la révolution bolchevique comme un modèle (...) » Voilà la contribution théorique fondamentale de PI pour déjouer les pièges de cette campagne idéologique dont l'objectif premier est d'éradiquer et d'écarter de la conscience de la classe ouvrière toute son histoire et sa perspective historique (voir article dans cette revue). Cette persévérance de PI dans les prises de position absurdes et néfastes pour la prise de conscience du prolétariat, sa constance à vouloir élaborer des « théories » aussi fumeuses qu'incohérentes et pédantes s'expliquent tout à fait par les origines et la nature même de ce groupe : une des expressions les plus concentrées du parasitisme politique.
C. Mcl[2]. « Les "dragons" asiatiques s'essoufflent », Revue Internationale n° 89.
[3]. Le lecteur pourra trouver les prises de position du CCI sur PI (ou « Fraction externe du CCI » selon son ancienne dénomination) dans les n° 45, 64 et 70 de la Revue internationale.
[4]. En toute logique PI devrait bientôt abandonner la position de la Gauche communiste, qui est encore officiellement la sienne, sur l'impossibilité de réelles luttes de libération nationale en décadence.
Depuis 1989, les proclamations de la bourgeoisie sur la fin du communisme n'ont cessé de faire grand bruit. On nous a dit et répété que l'effondrement des régimes « communistes » était la preuve de l'impossibilité de créer une forme de société supérieure au capitalisme. On nous pousse aussi à croire que les prédictions du marxisme sur la désintégration inévitable de l'économie capitaliste sont fausses et qu'elles ne sont justes que pour le marxisme lui même. Après tout, l'histoire n'a pas été témoin de l'effondrement du capitalisme mais de celui du socialisme !
Les marxistes ont le devoir de combattre ces campagnes idéologiques et il est bon de rappeler que de telles rengaines ne sont en aucune manière nouvelles. Il y a quasiment 100 ans, les « révisionnistes » dans la seconde Internationale, éblouis par les succès d'une société bourgeoise qui était à son apogée, essayaient de mettre en avant le fait que la théorie marxiste des crises était obsolète, écartant ainsi la nécessité d'un renversement révolutionnaire du capitalisme.
L'aile gauche de la social-démocratie, avec Rosa Luxemburg en première ligne, n'a pas eu peur de s'en tenir aux « vieux » principes du marxisme et de répondre aux révisionnistes en réaffirmant que le capitalisme ne pouvait échapper à la catastrophe; et ce qui s'est passé dans les trois premières décennies du vingtième siècle a prouvé, de façon spectaculaire, qu'elle avait raison. La guerre de 1914-18 a démontré la fausseté des théories sur la possibilité d'un capitalisme évoluant pacifiquement vers le socialisme ; la période de reconstruction qui a suivi la guerre a été de courte durée et, pour l'essentiel, n'a concerné que les Etats-Unis, donnant peu de temps à la classe dominante pour se féliciter des succès de son système. De même la crise de 1929 et la profonde dépression mondiale qui a suivi donnaient encore moins de bases à la bourgeoisie pour affirmer que les prédictions économiques de Marx étaient fausses ou, au mieux, valables seulement pour le 19e siècle.
Il en a été autrement pour la période de reconstruction qui a suivi la deuxième guerre mondiale. Les taux de croissance sans précédent observés pendant cette période ont permis le développement de toute une industrie, ce qui a conduit à monter en épingle toutes les théories sur l'embourgeoisement de la classe ouvrière, sur la société de consommation, la naissance d'un nouveau capitalisme « organisé » et la fin définitive de la tendance du système à entrer en crise. Une fois de plus, on a proclamé que le marxisme était dépassé avec encore plus d'aplomb.
La crise qui s'est ouverte à la fin des années 1960 a révélé, une nouvelle fois, la vacuité de toute cette propagande. Mais elle ne l'a pas révélé d'une manière évidente, d'une façon qui puisse être appréhendée immédiatement par le plus grand nombre de prolétaires. Le capitalisme, depuis le milieu des années 1930 et surtout depuis 1945, s'était, en effet, « organisé » dans le sens où le pouvoir d'Etat avait pris la responsabilité de prévenir ses tendances à l'effondrement. Et la formation des blocs impérialistes « permanents » rendait possible le « management » du système à l'échelle de la planète. Si les formes d'organisation capitalistes d'Etat facilitaient le boom de la reconstruction d'après guerre, elles permettaient aussi un certain ralentissement de la crise, de telle façon qu'au lieu d'assister à un plongeon spectaculaire comme dans les années 1930, nous avons connu, pendant près de trente ans, une chute irrégulière, ponctuée de nombreuses « reprises » et « récessions » qui ont servi à masquer la trajectoire sous-jacente de l'économie vers la faillite totale.
Au cours de cette période, la bourgeoisie s'est pleinement servi de l'évolution lente de la crise pour développer toutes sortes « d'explications » sur les difficultés de l'économie. Dans les années 1970, les tensions inflationnistes ont été mises sur le compte de la hausse du prix du pétrole et sur celui des revendications excessives de la classe ouvrière. Au début des années 1980, le triomphe du « monétarisme » et des Reaganomics ont rejeté la faute sur les dépenses d'Etat excessives des gouvernements de gauche qui avaient sévi dans la période précédente. Dans le même temps, la gauche pouvait se permettre de souligner l'explosion du chômage qui a accompagné les nouvelles politiques et accuser de mauvaise gestion les Thatcher, Reagan et compagnie. Les deux arguments se fondaient sur une certaine réalité : celle d'un capitalisme qui, pour autant qu'il puisse être géré, ne peut l'être que par l'appareil d'Etat. Ce que de tous côtés ils cachaient, c'est le fait que le « management » est pour l'essentiel un « management » de crise. Néanmoins, le fait est que pratiquement tous les « débats » économiques que nous offrait la classe dominante tournaient autour de la question de la gestion de l'économie; en d'autres termes, la réalité du capitalisme d'Etat a été utilisée pour cacher la réalité de la crise puisque la nature incontrôlable de la crise n'est jamais admise. Cette utilisation idéologique du capitalisme d'Etat a connu un nouveau tournant en 1989 quand l'effondrement du modèle stalinien de capitalisme d'Etat, comme nous l'avons déjà dit, a tenu lieu de preuve du fait que la principale crise de la société d'aujourd'hui n'était pas celle du capitalisme mais celle du... communisme.
L'effondrement du stalinisme et les campagnes sur la « fin du marxisme » ont aussi donné lieu aux plus extravagantes promesses d'une « nouvelle ère de paix et de prospérité » qui devait inévitablement s'ouvrir. Les sept années qui ont suivi ont battu en brèches toutes ces promesses, surtout celles qui concernaient la « paix ». Mais même si sur le plan économique, les marxistes peuvent largement mettre en évidence qu'elles ont été des années de vache maigre, ils ne doivent pas sous-estimer la capacité de la bourgeoisie à cacher la nature réellement catastrophique de la crise à la classe exploitée, et donc à empêcher celle ci de développer sa conscience de la nécessité de renverser le capitalisme.
C'est pourquoi, au 11e congrès du CCI, notre résolution sur la situation internationale était obligée de commencer sa partie sur la crise économique par une dénonciation des mensonges de la bourgeoisie selon lesquels le début d'une reprise économique était en vue, en particulier dans les pays anglo-saxons. Deux ans plus tard, la bourgeoisie parle toujours de la reprise, même si elle admet qu'il y a de nombreuses rechutes et exceptions. Ici, nous voulons donc éviter de faire l'erreur (que font souvent les révolutionnaires, du fait d'un enthousiasme compréhensible de voir l'avènement de la crise révolutionnaire) de tomber dans une évaluation immédiatiste des perspectives pour le capitalisme mondial. Mais en même temps, nous allons chercher à utiliser les outils les plus affûtés de la théorie marxiste pour montrer la futilité des affirmations de la bourgeoisie et pour souligner l'approfondissement significatif de la crise historique du système.
La fausse reprise
La résolution sur la situation internationale du 11e Congrès du CCI (avril 1995) analysait les raisons des taux de croissance plus élevés dans certains pays comme suit :
« Les discours officiels sur la "reprise" font grand cas de l'évolution des indices de la production industrielle ou du redressement des profits des entreprises. Si effectivement, en particulier dans les pays anglo-saxons, on a assisté récemment à de tels phénomènes, il importe de mettre en évidence les bases sur lesquelles ils se fondent :
– le retour des profits découle bien souvent, notamment pour beaucoup de grandes entreprises, des bénéfices spéculatifs ; il a comme contrepartie une nouvelle flambée des déficits publics ; il résulte enfin de l'élimination par les entreprises des "branches mortes", c'est-à-dire de leurs secteurs les moins productifs ;
– le progrès de la production industrielle résulte pour une bonne partie d'une augmentation très importante de la productivité du travail basée sur une utilisation massive de l'automatisation et de l'informatique.
C'est pour ces raisons qu'une des caractéristiques majeures de la "reprise" actuelle, c'est qu'elle n'a pas été capable de créer des emplois, de faire reculer le chômage de façon significative de même que le travail précaire qui, au contraire, n'a fait que s'étendre, car le capital veille en permanence à garder les mains libres pour pouvoir jeter à la rue, à tout instant, la force de travail excédentaire. »
La résolution continue en mettant l'accent sur « l'endettement dramatique des Etats qui a connu, au cours des dernières années, une nouvelle flambée » et sur le fait que « s'ils étaient soumis aux mêmes lois que les entreprises privées, ils seraient déjà déclarés officiellement en faillite. » Ce recours à l'endettement permet de mesurer la faillite réelle de l'économie capitaliste, et ne peut que laisser présager des convulsions catastrophiques de tout l'appareil financier. On en a eu une indication avec la crise du peso mexicain : alors que le Mexique était considéré comme un des modèles de la « croissance » du tiers monde, le début de l'effondrement de sa monnaie a nécessité une opération de secours massive de 50 milliards de dollars pour empêcher un véritable désastre sur les marchés monétaires mondiaux. Cet épisode ne révélait pas seulement la fragilité de la croissance tant vantée des économies du tiers monde (les « dragons » d'Asie étant les plus vantés) mais aussi la fragilité de l'économie mondiale toute entière.
Un an plus tard, la résolution sur la situation internationale du 12e Congrès de RI passait en revue les perspectives tracées au 11e Congrès du CCI pour l'économie mondiale. Ce dernier avait prévu de nouvelles convulsions financières et une nouvelle plongée dans la récession. La résolution du congrès de RI énumérait les facteurs qui confirmaient cette analyse globale : des problèmes dramatiques dans le secteur bancaire et une chute spectaculaire du dollar au niveau financier; et au niveau des tendances vers la récession, les difficultés croissantes des grands modèles de croissance économique, l'Allemagne et le Japon. Ces indications de la profondeur réelle de la crise du capitalisme sont devenues encore plus significatives au cours de l'année écoulée.
L'endettement et l'irrationalité capitaliste
En décembre 1996, Alan Greenspan, le patron de la banque centrale d'Amérique, s'est levé à la fin d'un dîner chic et a commencé à parler de « l'exubérance irrationnelle » des marchés financiers. Prenant cela pour le présage d'un krach financier, les investisseurs se sont mis à vendre dans la panique partout dans le monde et des milliards en actions (25 milliards rien qu'en Grande-Bretagne) ont été liquidés tout d'un coup entraînant une des plus fortes chutes des cours depuis 1987. Les marchés financiers se sont rapidement remis de ce mini krach mais cet épisode était très significatif de la fragilité de tout le système financier. En effet, Greenspan n'avait pas tort du tout de parler d'irrationalité. Les capitalistes eux-mêmes se rendent compte de l'absurdité d'une situation dans laquelle la bourse de Wall Street tend aujourd'hui à dégringoler dès que le taux de chômage devient trop faible, car cela ravive la peur d'une « surchauffe » de l'économie et de nouvelles tensions inflationnistes. Les commentateurs bourgeois peuvent même voir qu'il y a un divorce grandissant entre les investissements spéculatifs massifs réalisés sur tous les marchés financiers du monde et l'activité productive réelle mais aussi la vente et les achats « réels ». Comme nous l'avons pointé dans notre article « Une économie de casino » (Revue internationale n° 87) écrit juste avant le mini krach de décembre, le New York Stock Exchange a récemment fêté son centième anniversaire en annonçant que l'indice Dow Jones, avec un accroissement de 620 % pendant les 14 dernières années, avait battu tous les records précédents, y compris « l'exubérance irrationnelle » qui avait précédé la crise de 1929. Plusieurs experts capitalistes ont accueilli cette nouvelle en exprimant des craintes profondes : « les cours des entreprises américaines ne correspondent plus du tout à leur valeur réelle » disait Le Monde. « Plus longtemps durera cette folie spéculative, plus élevé sera le prix à payer ensuite » disait l'analyste B.M. Biggs (cité aussi dans la Revue internationale n° 87). Le même article de la Revue signalait aussi qu'alors que le marché mondial annuel tourne autour de 3 000 milliards de dollars, les mouvements internationaux de capitaux sont estimés à 100 000 milliards de dollars, c'est-à-dire 30 fois plus. En somme, il y a un divorce croissant entre les prix des actions sur le marché financier et leur valeur réelle, ce que la bourgeoisie sait et elle en est si profondément préoccupée que quelques allusions venant d'un gourou à la tête de l'économie américaine peuvent susciter une énorme crise de confiance sur les marchés financiers mondiaux.
Ce que les capitalistes ne comprendront jamais, bien sûr, c'est que la « folie spéculative » est justement un symptôme de l'impasse dans laquelle se trouve le mode de production capitaliste. L'instabilité sous-jacente de l'appareil financier capitaliste est fondée sur le fait que l'activité économique d'aujourd'hui, pour une grande part, n'est pas « réellement » rétribuée mais se maintient grâce à une montagne de plus en plus grande de dettes. Les rouages de l'industrie, et par là de toutes les branches de l'économie, fonctionnent grâce aux dettes qui ne seront jamais remboursées. Le recours au crédit a été un mécanisme fondamental, non seulement de la reconstruction d'après guerre, mais aussi de la « gestion » de la crise économique depuis les années 1960. C'est une drogue qui a maintenu le malade capitaliste en vie pendant des décennies, mais comme nous l'avons dit très souvent, la drogue est aussi en train de le tuer.
En effet, dans sa réponse aux révisionnistes en 1889, Rosa Luxemburg a expliqué avec une grande clarté pourquoi le recours au crédit, bien qu'il semble améliorer les choses pour le capital à court terme, ne peut qu'exacerber la crise du système à long terme. Il est bon de la citer entièrement sur ce point, parce que cela projette une vive lumière sur la situation à laquelle le capitalisme se trouve confronté aujourd'hui :
« Le crédit apparaît comme le moyen de fondre en un seul capital un grand nombre de capitaux privés – sociétés par actions – et d'assurer à un capitaliste la disposition de capitaux étrangers – crédit industriel. En qualité de crédit commercial, il accélère l'échange des marchandises, par conséquent, le reflux du capital dans la production, autrement dit tout le cycle du processus de la production. Il est facile de se rendre compte de l'influence qu'exercent ces deux fonctions principales du crédit sur la formation des crises. Si les crises naissent, comme l'on sait, comme conséquence de la contradiction existant entre la capacité d'extension, la tendance à l'extension de la production et la capacité de consommation restreinte du marché, le crédit est précisément, d'après ce qui a été dit plus haut, le moyen spécifique de faire éclater cette contradiction aussi souvent que possible. Avant tout, il accroît énormément la capacité d'extension de la production et constitue la force motrice interne qui la pousse constamment à dépasser les limites du marché. Mais il frappe des deux côtés. Après avoir, en tant que facteur du processus de la production, provoqué la surproduction, il n'en détruit pas moins sûrement pendant la crise, en tant que facteur de l'échange, les forces productives éveillées grâce à lui. Au premier symptôme de la crise, le crédit fond, abandonne l'échange, là où il serait, au contraire, indispensable, apparaît, là où il s'offre encore, comme sans effet et inutile, et réduit ainsi au minimum, pendant la crise, les capacités de consommation du marché.
Outre ces deux résultats principaux, le crédit agit encore diversement sur la formation des crises. Il ne constitue pas seulement le moyen technique de mettre à la disposition d'un capitaliste des capitaux étrangers, mais il est, en même temps pour lui, le stimulant pour l'utilisation hardie et sans scrupules de la propriété d'autrui, par conséquent, pour des spéculations hasardeuses. Il n'aggrave pas seulement la crise, en qualité de moyen dissimulé d'échange des marchandises, mais il facilite sa formation et son extension, en transformant tout l'échange en un mécanisme extrêmement complexe et artificiel, avec un minimum d'argent métallique comme base réelle, et provoque ainsi, à la moindre occasion, des troubles dans ce mécanisme.
C'est ainsi que le crédit, au lieu d'être un moyen de suppression ou d'atténuation des crises, n'est, tout au contraire, qu'un moyen particulièrement puissant de formation des crises. Et il ne peut d'ailleurs en être autrement. La fonction spécifique du crédit consiste, en fait, très généralement parlant, à éliminer ce qui reste de fixité en tous les rapports capitalistes, à introduire partout la plus grande élasticité possible et à rendre toutes les forces capitalistes au plus haut point extensibles, relatives et sensibles. Il est évident qu'il ne fait ainsi que faciliter et aggraver les crises, qui ne sont autre chose que le heurt périodique entre les forces contradictoires de l'économie capitaliste. » ([1])
Sous beaucoup d'aspects, Luxemburg prédit les conditions qui prévalent aujourd'hui : le crédit comme facteur qui semble atténuer la crise mais qui l'aggrave en réalité ; le crédit comme base de la spéculation ; le crédit en tant que base d'une transformation de l'échange en un processus « complexe et artificiel » se séparant toujours plus de toute valeur monétaire réelle. Mais bien que Luxemburg, en 1898, avait déjà posé les fondements de son explication de la crise historique du système capitaliste, c'était un moment dans lequel seuls les grands traits de la décadence du capitalisme pouvaient être esquissés. Dans le processus de conquête des dernières aires non capitalistes du globe en tant que terrain pour l'extension du marché mondial, le capitalisme fonctionnaient encore selon ses propres « statuts » internes et n'était pas devenu irrationnel et absurde comme il l'est aujourd'hui. Ceci s'applique aussi bien au crédit qu'à toute autre sphère. La « rationalité » du crédit pour le capital, c'est d'emprunter ou de prêter de l'argent étant entendu qu'il servira pour élargir la production et étendre le marché. Tant que le marché peut s'étendre, les dettes peuvent être remboursées. Le crédit « a un sens » dans un système qui a un avenir. Dans l'époque décadente du capitalisme cependant, le marché, d'un point de vue global, a atteint les limites de sa capacité à s'étendre et le crédit devient lui même le marché. C'est ainsi qu'au lieu de voir les plus grands capitaux prêter à des capitaux plus faibles dans l'optique de trouver de nouveaux marchés, faire des profits et récupérer leurs prêts avec les intérêts, ce que l'on voit ce sont les grands capitaux qui distribuent d'énormes masses d'argent à des capitaux plus petits de façon à pouvoir leur vendre leurs propres produits. C'est comme cela, grossièrement parlant, que les Etats-Unis ont financé la reconstruction d'après guerre : le Plan Marshall amenait les Etats-Unis à consentir d'énormes prêts à l'Europe et au Japon pour qu'ils puissent devenir un marché pour les marchandises américaines. Et dès que les principales nations industrialisées, surtout l'Allemagne et le Japon, sont devenues des rivaux économiques des Etats-Unis, la crise de surproduction a resurgi et s'est maintenue depuis.
Mais maintenant, contrairement à ce qui se passait au moment où écrivait Luxemburg, le crédit ne disparaît plus dans une crise en éliminant les capitaux les plus faibles à la bonne vieille manière darwinienne et en réduisant les prix en rapport avec la baisse de la demande. Au contraire, le crédit est devenu de plus en plus le seul mécanisme qui maintient le capitalisme hors de l'eau. Ainsi actuellement, nous avons cette situation inédite dans laquelle non seulement les grands capitaux prêtent aux plus petits pour qu'ils puissent leur acheter leurs marchandises mais les principaux créanciers du monde ont eux-mêmes été obligés de devenir débiteurs. La situation actuelle du Japon démontre cela très précisément. Comme nous l'avons signalé dans l'article « Une économie de casino » : « Pays en excédent dans ses échanges extérieurs, le Japon est devenu le banquier international avec des avoirs extérieurs de plus de 1000 milliards de dollars (...) Le Japon constitue la caisse d'épargne de la planète, assurant à lui seul 50 % des financements des pays de l'OCDE. » Mais dans le même article, on faisait ressortir que « le Japon est très certainement l'un des pays les plus endettés de la planète. A l'heure actuelle, la dette cumulée des agents non financiers (ménages, entreprises et Etat) s'élève à 260 % du PNB, et atteindra les 400 % dans une dizaine d'années ». Le déficit budgétaire du Japon s'élevait à 7,6 % pour 1995 alors qu'il est de 2,8 % aux Etats-Unis. Pour les institutions bancaires elles mêmes, « l'économie japonaise doit faire face, dès à présent, à une montagne de 460 milliards de dollars de dettes insolvables. » Tout cela a amené les spécialistes en analyse de risques (Moody's) à classer le Japon en catégorie D; en d'autres termes, il y a là un risque financier aussi grand que pour des pays comme la Chine, le Mexique et le Brésil.
Si le Japon est le créancier du monde, d'où tire-t-il ses crédits ? C'est un écheveau que pas même un samouraï-businessman japonais versé dans le zen ne pourrait démêler. On peut se poser la même question au sujet du capitalisme américain qui est aussi, en même temps, un banquier du globe et un débiteur du globe, même si ses gouvernants ont fait la fête à propos de la réduction du déficit US (en octobre 1996, le gouvernement et l'opposition se sont précipités pour réclamer du crédit puisque le déficit budgétaire US était le plus bas depuis 15 ans, à 1,9 % du PIB).
Le fait est que cette situation absurde démontre que, malgré tous les bavardages sur les économies saines et équilibrées auxquels le gouvernement tout autant que l'opposition aiment à se laisser aller, le capitalisme ne peut plus fonctionner selon ses propres lois. Contre les économistes bourgeois de son époque, Marx écrivait des pages entières pour montrer que le capitalisme ne pouvait créer un marché illimité pour ses propres marchandises ; la reproduction élargie du capital dépend de la capacité du système à étendre constamment le marché au delà de ses propres frontières. Rosa Luxemburg a mis en évidence les conditions historiques concrètes dans lesquelles cette extension du marché ne pouvait plus avoir lieu, plongeant ainsi le système dans un déclin irréversible. Mais le capitalisme, dans notre époque, a appris à survivre à son agonie mortelle, faisant fi sans scrupule de ses propres règles. Pas de nouveaux marchés, dites-vous ? Alors, nous allons les créer même si cela signifie la faillite, stricto sensu, pour chacun, y compris les plus riches Etats de la planète. De cette façon, le capitalisme a évité, depuis les années 1960, le type de krach brutal, déflationniste qu'il avait connu au 19e siècle et qui avait encore été la forme prise par la crise de 1929. Dans la période actuelle, les récessions périodiques et les ratées au niveau financier ont la fonction de laisser échapper un peu de la vapeur que l'endettement global produit dans la cocotte minute du capitalisme. Mais ils laissent aussi présager des explosions beaucoup plus sérieuses à venir. L'effondrement du bloc de l'Est devrait servir partout d'avertissement à la bourgeoisie ; elle ne peut tricher indéfiniment avec la loi de la valeur. Tôt ou tard, celle-ci va se réinstaurer d'elle même et plus on a triché avec elle, plus sa vengeance sera dévastatrice. En ce sens, comme Rosa Luxemburg l'avait souligné : « le crédit est loin d'être un moyen d'adaptation du capitalisme. C'est au contraire un moyen de destruction d'un effet des plus révolutionnaires. » (Idem)
Les limites de la croissance : la crise aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne et au Japon
La résolution du 11e congrès du CCI était donc parfaitement correcte lorsqu'elle parlait de la perspective d'une instabilité financière croissante. Mais jusqu'à quel point s'est vérifiée la perspective d'un nouvelle plongée dans la récession ? Avant de regarder ce point en détail, nous devons nous rappeler qu'il y a un danger dans le fait de prendre pour argent comptant les analyses et la terminologie de la bourgeoisie. Evidemment, pour la classe dominante, il n'existe nullement une crise irréversible de son mode de production. Manquant de toute vision historique large, sa vision de l'économie, même quand elle parle de « macro-économie », est nécessairement immédiatiste. Quand elle parle de « croissance » ou de « récession », elle n'utilise que les indicateurs économiques les plus superficiels et ne se pose pas de questions sur les bases réelles des accès de croissance qu'elle constate, ni sur la signification réelle des moments qu'elle décrit comme de la récession. Comme nous avons eu l'occasion de le souligner précédemment, les périodes de croissance sont généralement des expressions d'une récession cachée et ne mettent en aucune façon en question la tendance générale de l'économie capitaliste à aller vers une impasse insoluble. Pour démontrer l'existence de la crise, il n'est pas nécessaire de montrer que chaque pays dans le monde a un taux de croissance négatif. De plus, les statistiques économiques bourgeoises nous renseignent très peu sur les effets réels de la crise sur des millions d'êtres humains. Le Bilan du monde du journal Le Monde pour 1995 nous dit, par exemple, que les pays d'Afrique avaient connu des taux de croissance de 3,5 % pour cette année là et qu'on s'attendait à ce qu'ils augmentent encore l'année suivante. De telles appréciations servent seulement à masquer le fait que dans des parties entières du continent africain, la société s'est effondrée dans un cauchemar de guerre, de maladie et de famine, toutes choses qui sont, au sens global, des effets de la crise économique dans les pays « sous-développés » mais qui n'entrent jamais dans les considérations des experts « économiques » de la bourgeoisie parce que ce sont des effets historiques et non immédiats.
Dans la situation actuelle, il est d'autant plus important de garder cela présent à l'esprit qu'un grand nombre d'éléments, en apparence contradictoires, apparaissent. La « reprise » centrée sur les pays « anglo-saxons » a un peu vacillé selon les propres termes de la bourgeoisie, tandis que la plupart de ses grands prêtres restent « sereinement optimistes » sur les perspectives de croissance. Par exemple, le Sunday Times du 29 décembre 1996 a fait un tour des prévisions que font les experts US pour l'économie américaine en 1997, sur la base des performances de 1996 : « Notre tour des pronostiqueurs américains commence avec la revue des 50 meilleurs pratiquants de cet art du Business Week. En moyenne, ces prophètes s'attendent à ce que 1997 soit une répétition de 1996. Il est prévu que le produit intérieur brut s'accroisse régulièrement au taux annuel de 2,1 % et que les prix à la consommation augmentent de 3 %... le taux de chômage devrait rester faible, à 5,4 % et le taux d'intérêt à trente ans devrait rester voisin du niveau actuel à 6,43 %. » En effet, le principal débat chez les économistes américains aujourd'hui est celui de savoir si la poursuite de la croissance va engendrer une inflation excessive ; c'est une question sur laquelle on reviendra plus tard.
La bourgeoisie anglaise, ou du moins son équipe gouvernementale ([2]), a troqué son style pour celui des américains et au lieu d'être prudemment optimiste, en rajoute en toute occasion. Selon le Chancelier de l'Echiquier, l'économie britannique est « au mieux de sa forme pour une génération ». Parlant le 20 décembre 1996, il a cité des tableaux de l'Office des Statistiques Nationales qui « prouvent » que le revenu réel disponible s'est accru de 4,6 % dans l'année ; les dépenses de consommation ont augmenté de 3,2 %; la croissance économique globale atteint 2,4 % alors que le déficit commercial a aussi diminué. Dans le même mois, le chômage officiel, en diminution générale depuis 1992, est passé au dessous de deux millions pour la première fois depuis 5 ans. En janvier, différents instituts de prévisions, tels que Cambridge Econometrics et Oxford Economic Forecasting ont prévu que 1997 serait plus ou moins semblable, avec des taux de croissance aux alentours de 3,3 %. En Grande-Bretagne aussi, la préoccupation des experts dont on parle le plus est qu'il va y avoir une « surchauffe » de l'économie qui pourrait provoquer une nouvelle poussée de l'inflation.
Comme nous l'avons vu, le CCI a déjà analysé les raisons de la bonne performance relative des pays anglo-saxons ces dernières années. A part les facteurs cités dans la résolution de notre 11e Congrès, nous avons aussi souligné, dans le cas des Etats-Unis, « des attaques d'une brutalité sans précédent contre les ouvriers qu'elle exploite (dont beaucoup sont contraints d'occuper plusieurs emplois pour survivre) et aussi à la mise en oeuvre de tous les moyens que lui donne son statut de superpuissance, les pressions financières, monétaires, diplomatiques et militaires au service de la guerre commerciale qu'elle livre à ses concurrents ». ([3]). Dans le cas de la Grande-Bretagne, le rapport pour le 12e Congrès de World Revolution (voir World Revolution n° 200) a confirmé à quel degré cette « reprise » a été fondée sur l'endettement, la spéculation, l'élimination des branches mortes et l'utilisation massive de l'automatisation et des technologies informatiques. Il souligne aussi les avantages spécifiques que la Grande-Bretagne a obtenus en se retirant du « serpent monétaire européen » en 1992 et de la dévaluation de la Livre qui s'en est suivi, ce qui a grandement augmenté ses exportations. Mais le rapport détaille aussi l'appauvrissement réel de la classe ouvrière sur lequel a été fondée cette « reprise » (taux d'exploitation accrus, déclin des services sociaux, augmentation des sans logis, etc.) tout en montrant les mensonges de la bourgeoisie sur la baisse du chômage : depuis 1979, la bourgeoisie britannique a modifié les critères de ses statistiques du chômage 33 fois. La définition actuelle, par exemple, ignore tous ceux qui sont devenus « économiquement inactifs », c'est-à-dire ceux qui ont finalement abandonné la recherche d'un travail. Cette fraude a même été confessée par la Banque d'Angleterre : « Presque toute l'amélioration au niveau des performances concernant le chômage dans les années 90 par rapport aux années 80 est à mettre sur le compte de la montée de l'inactivité. » ([4]) Idem pour « les plus hauts standards de vie depuis une génération » claironnés par Mr Clark.
Mais alors que les marxistes sont toujours obligés de montrer le coût réel de la croissance capitaliste pour la classe ouvrière, se contenter de souligner la misère des ouvriers ne suffit pas en soi à prouver que l'économie capitaliste est en mauvais état. Si c'était le cas, le capitalisme n'aurait alors jamais eu de phase ascendante, puisque l'exploitation des ouvriers au 19e siècle était, comme chacun le sait, absolument sans limite. Pour montrer que les prévisions optimistes de la bourgeoisie sont basées sur du sable, nous devons analyser les tendances plus profondes de l'économie mondiale. Et là, nous devons examiner ces pays dont les difficultés économiques indiquent le plus clairement où en sont les choses. Comme le faisait ressortir la résolution du 12e Congrès de RI, l'évolution la plus significative à ce niveau, dans les dernières années, a été le déclin de ces deux économies « locomotives » : l'Allemagne et le Japon.
La dernière conférence territoriale de Welt Revolution a identifié des éléments confirmant ce déclin en ce qui concerne l'Allemagne. Ceux-ci comprennent :
– Le rétrécissement du marché interne : pendant des décennies, l'économie allemande représentait un grand marché pour les européens et l'économie mondiale. Avec la paupérisation croissante de la classe ouvrière, cela a cessé d'être le cas. En 1994, par exemple, les dépenses pour la nourriture ont diminué de 6 % à 20 %. Plus généralement, les investissements intérieurs seront inférieurs de 8 % cette année ; les investissements dans la construction et les équipements sont quelques 30 % en dessous du pic de 1992. Le turnover réel a diminué de 2 % en 1995. Mais l'aspect le plus significatif à cet égard est certainement le fait que le chômage se situe maintenant bien au dessus des quatre millions : selon l'Office du Travail d'Allemagne, il pourrait atteindre les 4,5 millions dans les prochains mois. C'est la démonstration la plus claire de la paupérisation de la classe ouvrière allemande et de sa capacité déclinante à servir de marché pour le capital allemand et mondial.
– Le fardeau croissant de l'endettement : en 1995, le déficit d'Etat (fédéral, länder et municipalités) atteignait 1 446 milliards de DM ; avec en plus 529 autres milliards de DM « cachés », la dette avoisinait les 2000 milliards de DM, ce qui correspond à 57,6 % du PNB. En dix ans, la dette publique a augmenté de 162 %.
– Le coût croissant de l'entretien de la classe ouvrière : la croissance du chômage augmente encore l'insolvabilité de l'Etat qui est confronté à une classe ouvrière qui n'est pas battue et qui ne peut pas laisser simplement les chômeurs mourir de faim. En dépit de toutes les fameuses mesures d'austérité introduites par le gouvernement Kohl l'année dernière, l'Etat a encore une énorme note à payer pour soutenir les chômeurs, les vieux retraités, les malades. Quelques 150 milliards sur un budget fédéral de 448 milliards de DM sont dépensés en rétributions sociales à la classe ouvrière. L'Office Fédéral du Chômage a un budget de 104,9 milliards DM et se trouve déjà en faillite.
– L'échec de la bourgeoisie allemande dans la construction d'un « paysage industriel » à l'est : malgré les dépenses gigantesques à l'est après la réunification, l'économie n'y a pas décollé. Une grande partie de l'argent est allée aux infrastructures, télécommunications et habitations mais peu dans de nouvelles industries. Au contraire, toutes les anciennes usines, obsolètes, ont fait faillite; et quand il y en a de nouvelles (des usines modernisées ont été installées), elles absorbent moins de 10 % de l'ancienne force de travail. L'armée des chômeurs reste mais « bénéficie » de télécommunications sophistiquées et de belles nouvelles routes.
Tous ces facteurs entravent sérieusement la compétitivité de l'Allemagne sur le marché mondial et obligent la bourgeoisie à attaquer sauvagement tous les aspects des conditions de vie de la classe ouvrière : salaires, avantages sociaux et emplois. La fin de l'« Etat social » allemand est aussi la fin de beaucoup de mythes capitalistes : celui consistant à faire croire que travailler beaucoup et être socialement passif donne aux ouvriers des niveaux de vie élevés, celui de la nécessaire et profitable collaboration entre patrons et ouvriers et enfin celui d'un modèle allemand de prospérité censé montrer aux autres pays la marche à suivre. Mais c'est aussi la fin d'une réalité pour le capital mondial : la capacité de l'Allemagne d'agir comme une locomotive. Au contraire, c'est le déclin même du capital allemand, et non la « reprise » superficielle dont se vantent les bourgeoisies américaine et anglaise, qui montre ce qu'est la perspective réelle pour le système tout entier.
La fin du « miracle » économique japonais est tout aussi significative. C'était déjà devenu visible au début des années 1990 quand les taux de croissance – qui s'étaient élevés jusqu'à 10 % dans les années 1960 – se sont effondrés jusqu'à ne pas dépasser 1 %. Le Japon est maintenant « officiellement » en récession. Il y a eu une légère amélioration en 1995 et en 1996 qui a amené certains commentateurs à devenir enthousiastes à propos des perspectives pour l'année qui vient : un article publié dans The Observer en janvier 1996, soulignait les performances « impossibles à arrêter » de l'exportation japonaise (un accroissement de 10 % en 1994 qui signifiait que le Japon avait maintenant surpassé les Etats-Unis en tant que plus grand exportateur mondial de biens manufacturés). Il annonçait avec confiance que « le Japon était de nouveau aux commandes de l'économie mondiale ».
Notre récent article, « Une économie de casino » soufflait le froid sur de telles espérances. Nous avons déjà mentionné la montagne de dettes qui pèse sur l'économie japonaise. L'article poursuit en insistant sur le fait que « tout ceci vient relativiser l'annonce au Japon des quelques frémissements de croissance à la hausse après ces quatre années de stagnation. Nouvelle apaisante pour les médias bourgeois, elle n'illustre en fait que l'extrême gravité de la crise. Et pour cause, ce résultat n'a péniblement été atteint qu'à la suite d'une injection de doses massives de liquidités financières à travers la mise en oeuvre de cinq plans de relance. Cette expansion budgétaire, dans la plus pure tradition keynésienne, a bien fini par porter quelques fruits..., mais au prix de déficits encore plus colossaux que ceux dont les conséquences avaient déterminé l'entrée du Japon dans la phase récessive. Ceci explique que cette "reprise" demeure on ne peut plus fragile et est vouée à terme à retomber comme un soufflé. »
Le dernier rapport de l'OCDE sur le Japon (2 janvier 1997) confirme pleinement cette analyse. Bien que le rapport prédise une hausse des taux de croissance pour 1997 (autour de 1,7 %), il insiste lourdement sur la nécessité de s'attaquer à la question de la dette. « La conclusion du rapport est que, alors que le stimulus fiscal de la dernière année et demie était crucial pour compenser l'impact de la récession, le Japon doit à moyen terme contrôler son déficit budgétaire pour réduire la dette accumulée par le gouvernement. Cette dette représente 90 % du rendement annuel de l'économie. » ([5]). L'OCDE réclame une augmentation des taxes sur les ventes mais surtout des réductions drastiques des dépenses publiques. Elle affiche ouvertement sa préoccupation à propos de la santé économique du Japon à plus long terme. En bref, ce brain-trust dirigeant de la bourgeoisie ne fait aucun effort pour cacher la fragilité de toute « reprise » au Japon, et s'inquiète clairement de voir l'économie s'enfoncer dans des problèmes encore plus grands dans le futur.
Quand cela concerne des pays comme l'Allemagne et le Japon, les inquiétudes de la bourgeoisie sont très bien fondées. C'était avant tout la reconstruction de ces économies démolies par deux guerres qui a fourni le stimulant du grand boom des années 1950 et 1960 ; c'est l'achèvement de cette reconstruction dans ces deux pays qui a provoqué le retour de la crise ouverte de surproduction à la fin des années 1960. Aujourd'hui, l'échec de plus en plus évident de ces deux économies représente un rétrécissement significatif du marché mondial et c'est le signe que l'économie globale entre en chancelant dans une nouvelle étape de son déclin historique.
Les « Dragons » blessés
Déçue par les difficultés du Japon, la bourgeoisie et ses médias ont essayé de créer de nouveaux faux espoirs en faisant ressortir les performances des « dragons » de l'Asie du sud-est, c'est-à-dire des économies comme celles de la Thaïlande, de l'Indonésie et de la Corée du Sud, dont les taux de croissance vertigineux ont été pris comme emblème, de même que la Chine future qui est présentée comme étant sur la voie d'un statut de « superpuissance économique » à la place du Japon.
Le problème est que, comme dans les précédents « succès » de certains pays du tiers-monde comme le Brésil et le Mexique, la croissance des dragons d'Asie est une bulle gonflée par l'endettement qui peut éclater à tout moment. Les grands investisseurs occidentaux le savent :
« Parmi les raisons qui ont rendu les pays industriels les plus riches si soucieux de doubler la ligne des crédits de secours du FMI jusqu'à 850 milliards, il y a celle qu'une nouvelle crise du style Mexique est à craindre, cette fois dans le sud-est asiatique. Le développement des économies dans le Pacifique a favorisé un flux énorme de capital dans le secteur privé, qui a remplacé l'épargne intérieure, conduisant à une situation financière instable. La question a été de savoir quel serait le premier des dragons d'Asie à tomber.
Certes la situation en Thaïlande commence à paraître hasardeuse. Le ministre des finances, Bodi Chunnananda, a démissionné alors que les investisseurs perdaient confiance et que la demande dans des secteurs clefs, y compris la construction, le foncier et la finance, tous symboles d'une économie de bulle, se réduisait. De la même façon, on a focalisé sur une certaine incertitude récente en Indonésie, puisque la stabilité du régime Suharto et son respect des droits de l'homme sont devenus un problème. » ([6])
Le plus frappant, c'est la situation économique et sociale en Corée du Sud. La bourgeoisie ici, s'inspirant de ses consoeurs européennes, a certainement entraîné les ouvriers dans une manoeuvre à grande échelle : en décembre 1996, des dizaines de milliers d'ouvriers se sont mis en grève contre les nouvelles lois sur le travail qui ont été présentées comme étant surtout une attaque de la démocratie et des droits syndicaux, permettant ainsi aux syndicats et aux partis d'opposition de détourner les travailleurs de leur propre terrain. Mais derrière l'attaque provocatrice du gouvernement, il y a une réponse réelle à la crise à laquelle est confrontée l'économie de la Corée du Sud : l'aspect central de cette loi est qu'elle rend beaucoup plus facile aux entreprises les licenciements d'ouvriers et l'établissement des horaires de travail ; et c'est clairement compris par les ouvriers comme une préparation à des attaques contre leurs conditions d'existence.
En ce qui concerne le fait que la Chine serait en train de devenir une nouvelle génératrice de croissance économique, c'est plus que jamais une sinistre farce. C'est vrai que la capacité du régime stalinien dans ce pays à s'adapter et à survivre alors que tant d'autres se sont effondrés est remarquable en tant que telle. Mais ce n'est ni le niveau de libéralisation économique, ni « l'ouverture à l'ouest », ni l'exploitation de nouveaux débouchés qui lui seront offerts par la cession de Hongkong, qui transformeront les fondements de l'économie chinoise, qui reste désespérément arriérée dans l'industrie, l'agriculture et les transports et paralysée de façon chronique, comme tous les régimes staliniens, par le poids d'une bureaucratie boursouflée et du secteur militaire. Comme dans tous les régimes déstalinisés, la libéralisation a en effet gratifié la Chine d'exploits du même type qu'en Occident... tels que le chômage massif. Le 14 octobre, le China Daily, à la solde du gouvernement, admettait que le nombre de chômeurs pouvait augmenter de plus de la moitié du chiffre actuel jusqu'à atteindre 258 millions en quatre ans. Avec des millions de migrants des campagnes qui inondent les villes et des entreprises d'Etat en faillite qui cherchent désespérément à se débarrasser du « surplus » de travailleurs, la bourgeoisie chinoise est profondément inquiète du danger d'une explosion sociale. Selon les chiffres officiels, 43 % des entreprises d'Etat ont perdu de l'argent en 1995, alors que dans le premier trimestre 1996, le secteur d'Etat tout entier tournait à perte. Des centaines de milliers, si ce n'est des millions, d'ouvriers dans les entreprises d'Etat n'ont pas reçu de salaire depuis des mois ([7]). Il est vrai qu'une proportion croissante du revenu industriel de la Chine provient d'entreprises privées ou mixtes mais, même si ces secteurs montrent qu'ils sont plus dynamiques, ils peuvent difficilement compenser le poids énorme de la banqueroute dans le secteur directement étatique.
Chaque fois qu'un mythe s'écroule et menace de dévoiler la faillite de tout le système capitaliste, la bourgeoisie en propose de nouveaux. Il y a quelques années, c'étaient les miracles allemand et japonais ; puis, après l'effondrement du bloc de l'est, c'étaient les lendemains qui chantent grâce aux « nouveaux marchés » en Europe de l'Est et en Russie. Dès que ces mythes se sont écroulés ([8]), on s'est mis à nous parler des « dragons » du sud-est asiatique et de la Chine. Aujourd'hui, de plus en plus de ces petits « rois » font la preuve qu'ils sont nus. Peut-être que le nouveau grand espoir pour l'économie mondiale sera la performance de la livre sterling du Royaume-Uni. Après tout, ce pays n'était-il pas le laboratoire du monde capitaliste au siècle dernier ? John Bull n'est-il pas capable aujourd'hui de tout recommencer depuis le début ? C'est à ce point qu'en est la faillite non seulement du capitalisme mondial mais aussi des mythes qu'il utilise pour la cacher.
Perspectives
1. Une guerre commerciale plus aiguë
Un autre mythe utilisé pour répandre l'idée qu'il y a encore plein de vie dans le capitalisme, c'est la fable de la globalisation. Dans l'article « Derrière la "mondialisation" de l'économie, l'aggravation de la crise du capitalisme » (Revue Internationale n° 86), nous montrions, pour contrer quelques confusions qui affectent même le milieu révolutionnaire, que la mondialisation, malgré les beaux discours de la bourgeoisie, ne signifie en rien une nouvelle phase dans la vie du capitalisme, une ère de « liberté de commerce » dans laquelle l'Etat national aurait de moins en moins de rôle à jouer. Au contraire, l'idéologie de la mondialisation – mis à part son intérêt pour agiter la question du nationalisme dans la classe ouvrière – est en réalité une couverture pour une guerre commerciale qui s'approfondit. Nous donnions alors l'exemple de la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce (OMC) pour montrer comment les économies les plus puissantes – les Etats-Unis en particulier – utilisent cette institution pour imposer des standards de santé et de bien-être que les économies plus faibles ne peuvent espérer atteindre, les handicapant ainsi en tant que rivales économiques potentielles. La rencontre ministérielle de décembre 1996 de l'OMC a continué dans la même veine. Là, les pays les plus développés ont semé la division chez les plus faibles pour saboter un plan visant à donner à quelques pays parmi les plus pauvres l'accès hors douane aux marchés occidentaux. Les américains ont fait des concessions sur les tarifs du Whisky et autres alcools de façon à réaliser quelque chose de beaucoup plus lucratif : l'ouverture des marchés européens et asiatiques aux produits de la technologie de l'information. C'est là une preuve éclatante que la « mondialisation », la nouvelle « liberté de commerce », veulent surtout dire « liberté » pour le capital américain de pénétrer sur les marchés mondiaux sans avoir l'inconvénient de voir leurs concurrents plus faibles protéger leurs propres marchés avec des barrières douanières. Notre article dans la Revue soulignait déjà que c'était surtout une « liberté » à sens unique : « Clinton lui même – qui, en 1995, parvint à faire en sorte que le Japon ouvre ses frontières aux produits américains et qui, sans relâche, demande à ses "associés" la "liberté de commerce" – donna l'exemple, dès son élection, par l'augmentation des taxes sur les avions, l'acier et les produits agricoles, limitant en outre les achats de produits étrangers aux agences étatiques. »
Nous avons déjà souligné que la capacité de l'Amérique à jouer les gros bras à l'échelle internationale a été un énorme facteur de la force relative de l'économie des Etats-Unis au cours des dernières années. Mais cela éclaire aussi une autre caractéristique de la situation actuelle : le lien de plus en plus grand entre guerre commerciale et compétition inter-impérialiste.
Evidemment, ce lien est un produit à la fois des conditions générales de la décadence, dans laquelle la concurrence économique est de plus en plus subordonnée aux rivalités militaires et stratégiques, et des conditions spécifiques prévalant depuis l'effondrement du vieux système des blocs. La période des blocs mettait en lumière la subordination des rivalités économiques aux rivalités militaires puisque les deux superpuissances n'étaient pas les principaux rivaux économiques. En contraste, les déchirures impérialistes qui se sont ouvertes depuis 1989 correspondent beaucoup plus étroitement à des rivalités économiques directes. Mais ceci n'a pas détrôné la domination des considérations stratégico-impérialistes. Au contraire, la guerre commerciale s'est avérée de plus en plus comme un instrument de ces dernières.
Cela a été très clair avec la loi Helms-Burton qu'ont édictée les Etats-Unis. Cette loi fait des incursions sans précédent dans « les droits commerciaux » des principaux rivaux impérialistes et économiques de l'Amérique, interdisant le commerce avec Cuba sous peine de sanctions. C'est très clairement une réponse provocatrice des Etats-Unis aux puissances européennes qui défient leur hégémonie mondiale, un défi lancé non seulement dans des pays « lointains » comme les Balkans et le Moyen-Orient mais aussi dans le « pré carré » américain, l'Amérique latine y inclus Cuba même.
Les puissances européennes ne sont pas restées les bras croisés face à cette provocation. L'Union Européenne a traîné les Etats-Unis devant le tribunal de la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce à Genève, demandant le retrait de la loi Helms-Burton. Ceci confirme ce que nous disions dans notre article sur la mondialisation, que la formation de conglomérats commerciaux régionaux comme l'Union Européenne correspond aux « besoins de groupes de nations capitalistes de créer des zones protégées à partir desquelles elles peuvent affronter des rivaux plus puissants » ([9]). L'Union Européenne est donc un instrument de la guerre commerciale mondiale et les avancées actuelles vers une seule monnaie européenne ont été vues en fonction de cela. Mais elle a plus qu'une fonction purement « économique ». Comme nous l'avons vu au cours de la guerre en ex-Yougoslavie, elle peut servir comme un instrument plus direct de confrontation inter-impérialiste.
Naturellement, l'Union Européenne est elle-même gangrenée par des divisions national-impérialistes profondes, comme l'ont montré récemment les désaccords entre l'Allemagne et la France d'un côté et la Grande-Bretagne de l'autre, sur la monnaie unique. Dans le contexte général du « chacun pour soi », on peut s'attendre à voir les rivalités autant commerciales qu'impérialistes prendre de plus en plus une allure chaotique, aggravant l'instabilité de l'économie mondiale ; et, comme chaque nation est obligée de barricader son capital national, cela accélérera encore plus la contraction du marché mondial.
2. Inflation et dépression
Quel que soit le fil qu'essaie de tirer la bourgeoisie, le capitalisme mondial est ainsi à deux doigts de tomber dans de grandes convulsions économiques, à une échelle sans comparaison avec ce que nous avons vu dans les trente dernières années. C'est certain ! Ce qui ne peut pas être aussi clair pour les révolutionnaires, ce n'est pas seulement l'échéance exacte de telles convulsions (et on ne rentrera pas dans le jeu des prédictions ici), mais aussi la forme précise qu'elles prendront.
Après l'expérience des années 1970, l'inflation a été présentée par la bourgeoisie comme le monstre qu'il fallait éliminer à tout prix : les politiques massives de désindustrialisation et de coupes dans les dépenses publiques défendues par Thatcher, Reagan et les autres monétaristes étaient fondées sur l'argument que l'inflation était le danger numéro un pour l'économie. Au début des années 1990, l'inflation, au moins dans les principaux pays industriels, semblait avoir été domptée, au point que quelques économistes ont commencé à parler de la victoire historique sur l'inflation. On peut se demander si, en fait, nous n'assistons pas au retour, au moins en partie, à une crise de type déflationniste comme cela a été le cas au début des années 1930 : une crise « classique » de surproduction dans laquelle les prix s'effondrent avec la contraction brutale de la demande.
Par ailleurs, il faut noter que cette tendance a commencé à s'inverser après 1936, quand l'Etat est intervenu massivement dans l'économie : le développement de l'économie de guerre et la stimulation de la demande par les dépenses du gouvernement ont fait apparaître des pressions inflationnistes. Cette modification a été encore plus apparente lors de la crise qui s'est ouverte à la fin des années 1960. La première réponse de la bourgeoisie a été de continuer les politiques « keynésiennes » des décennies précédentes. Ceci a eu pour effet de ralentir le rythme de la crise mais a eu comme résultat des niveaux d'inflation dangereux.
Le monétarisme s'est présenté comme une alternative radicale au keynésiannisme, comme un retour aux valeurs sûres du capitalisme, c'est-à-dire de ne dépenser que l'argent qui a été réellement obtenu, de « vivre selon ses moyens », etc. Il prétendait démanteler l'appareil d'Etat hypertrophié et quelques révolutionnaires s'y sont même laissés prendre et ont parlé de « renversement » du capitalisme d'Etat. En réalité, le capitalisme ne peut plus retourner aux formes et aux méthodes qu'il avait dans sa jeunesse. Le capitalisme sénile ne peut plus se maintenir sans la béquille d'un appareil d'Etat hypertrophié ; et si les Thatcheriens ont fait des coupes claires dans les dépenses d'Etat, dans quelques secteurs et spécialement ceux qui avaient quelque chose à voir avec le salaire social, ils ont à peine touché à l'économie de guerre, à la bureaucratie ou à l'appareil de répression. Bien plus, la tendance à la désindustrialisation a fait croître le poids des secteurs improductifs sur l'économie prise comme un tout. En bref, les « nouvelles politiques » de la bourgeoisie n'ont pas pu éliminer les facteurs sous-jacents aux tendances inflationnistes du capitalisme décadent du fait de la nécessité de maintenir un énorme secteur improductif ([10]).
Un autre facteur de la plus grande importance dans cette équation est la dépendance de plus en plus grande du système vis-à-vis du crédit que nous avons déjà évoquée. Le niveau extrêmement élevé d'endettement des gouvernements montre comment la bourgeoisie a été peu capable de rompre avec les politiques « keynésiennes » du passé. En fait, c'est le manque de marchés solvables qui fait qu'il est impossible à la bourgeoisie, quel que soit le vernis idéologique de ses équipes gouvernementales, d'échapper à la nécessité de créer un marché artificiel. Aujourd'hui, la dette est devenue le principal marché artificiel pour le capitalisme, mais au départ les mesures proposées par Keynes amenaient tout droit dans cette direction.
Si nous gardons cela à l'esprit, cela jettera quelque lumière sur quelques uns des plus récents discours de la bourgeoisie. Il semble que sa confiance dans la « victoire historique » contre l'inflation ne soit pas si profonde puisque dès qu'elle détecte des signes d'un retour à la croissance dans des pays comme l'Angleterre et l'Amérique, elle recommence à parler du danger d'une nouvelle poussée de l'inflation. Les économistes ont des avis différents sur les causes : certains sont en faveur de la thèse de l'inflation par les coûts, avec une insistance particulière sur le danger que représentent des revendications de salaire irréalistes. L'idée est que si les ouvriers n'ont plus peur du chômage et voient des profits se réaliser, ils vont se mettre à réclamer plus d'argent et cela causera de l'inflation. L'autre thèse est que l'inflation est « tirée par la demande » : si l'économie croît trop vite, la demande va excéder l'offre et les prix vont augmenter. Nous ne répéterons pas les arguments que nous avons développés il y a 25 ans contre ces théories. Ce que nous dirons, c'est que le vrai danger de la « croissance » qui conduirait à l'inflation se situe ailleurs : dans le fait que toute croissance, toute prétendue reprise est basée sur une augmentation considérable de l'endettement, sur la stimulation artificielle de la demande, c'est-à-dire sur du capital fictif. C'est cela la matrice qui donne naissance à l'inflation parce qu'elle exprime une tendance profonde dans le capitalisme décadent : le divorce grandissant entre l'argent et la valeur, entre ce qui se passe dans le monde « réel » de la production des biens et un processus d'échanges qui est devenu « un mécanisme tellement complexe et artificiel » que même Rosa Luxemburg serait sidérée si elle pouvait voir cela aujourd'hui.
Si nous cherchions un modèle d'effondrement d'une économie qui a renversé la loi de la valeur, c'est-à-dire l'effondrement d'une économie capitaliste d'Etat, nous devrions regarder ce qui est en train d'arriver dans les pays de l'ex-bloc de l'est. Ce que nous y voyons ce n'est pas seulement un effondrement de la production à une échelle beaucoup plus grande que pendant la crise de 1929 mais aussi une tendance à l'inflation incontrôlable et la gangstérisation de l'économie. Est-ce la forme que cela prendra à l'ouest ?
CCI
[2]. Le gouvernement Major à l'époque, du Parti conservateur.
[3]. « Résolution sur la Situation Internationale du 12e Congrès de RI », Revue internationale n° 86.
[4]. Financial Times, 12 septembre 1996.
[5]. The Guardian du 3 janvier 1997.
[6]. The Guardian, 16 octobre 1996.
[7]. The Economist, 14-20 décembre 1996.
[8]. Sur l'état catastrophique de ces pays, voir l'article dans la Revue internationale n° 88.
[9]. Revue internationale n° 86.
[10] Voir à ce sujet « Surproduction et Inflation » dans World Revolution n° 2 et Révolution internationale n° 6, décembre 1973.
Après huit années d'une campagne de propagande intensive dédiée à la prétendue « mort du communisme », la bourgeoisie mondiale a répondu au 80e anniversaire de la révolution russe d'octobre 1917 en simulant une grande indifférence et un désintérêt pour les évènements révolutionnaires de l'époque. Dans la plupart des pays, y compris en Russie même, cet anniversaire a été relégué à la seconde ou à la troisième place des informations télévisées. Le lendemain, la presse commentait l'événement en déclarant que la révolution russe avait perdu toute valeur pour le monde actuel et ne comportait désormais d'intérêt que pour les historiens. Et les mouvements de protestation ouvriers qui avaient lieu à peu près au même moment fournissaient aux médias une occasion de souligner avec une satisfaction notable que la lutte de classe elle-même était maintenant « libérée de la confusion idéologique et de la poursuite de buts finaux dangereusement utopiques. » ([1])
En fait, cette indifférence feinte pour la révolution prolétarienne, qui n'aurait d'intérêt que pour la « science historique » bourgeoise « dépassionnée », représente une nouvelle étape, qualitativement supérieure de l'attaque capitaliste contre l'Octobre rouge. Sous couvert d'étudier les résultats des recherches de ses historiens, la classe dominante a lancé, à travers un « débat public », une nouvelle campagne à l'échelle mondiale contre « les crimes du communisme ». Ce « débat » fait porter à la révolution russe et au parti bolchevik non seulement la responsabilité des crimes de la contre-révolution capitaliste stalinienne mais également indirectement celle des crimes du nazisme puisque « la dimension et les techniques de la violence de masse ont été inaugurées par les communistes et que (...) les nazis s'en sont inspirés » ([2]). Pour les historiens bourgeois, le crime fondamental commis par la révolution russe, c'est d'avoir remplacé la « démocratie » par une idéologie « totalitaire » menant à l'extermination systématique de l'« ennemi de classe ». Le nazisme, nous dit-on, a surgi en s'inspirant de cette tradition non démocratique de la révolution russe : il n'a fait que remplacer la « guerre de classe » par la « guerre de races ». La leçon que la bourgeoisie tire de la barbarie de son propre système décadent, c'est que la démocratie bourgeoise, précisément parce qu'elle n'est pas un « système parfait » mais laisse une place à la « liberté individuelle », constitue ce qu'il y a de plus adapté à la nature humaine et que toute tentative de la mettre en question ne peut que mener à Auschwitz ou au Goulag.
Depuis 1989, l'efficacité de l'attaque de la bourgeoisie contre le communisme et la révolution russe s'appuyait principalement sur l'impact réel qu'avait eu l'effondrement des régimes staliniens à l'Est avec l'énorme propagande présentant cet effondrement comme celui du communisme. La bourgeoisie n'avait même pas à chercher des arguments historiques pour défendre ce mensonge. Aujourd'hui l'impact de ces campagnes s'est affaibli avec l'incapacité du capitalisme et de la démocratie bourgeoise « style occidental », prétendument victorieux, à mettre un terme au déclin économique et à la paupérisation de masse ni à l'est, ni à l'ouest. Bien que la combativité et surtout la conscience du prolétariat aient été sévèrement atteintes par les événements et la propagande qui ont suivi la chute du mur de Berlin, la classe ouvrière n'a pas adhéré massivement à la défense de la démocratie bourgeoise et reprend lentement le chemin de la lutte et de la combativité contre les attaques capitalistes. Au sein de petites minorités politisées dans le prolétariat se manifeste un renouveau d'intérêt pour l'histoire de la classe ouvrière en général et pour celle de la révolution russe et de la lutte des courants marxistes contre la dégénérescence de l'Internationale en particulier. Aussi, même si la bourgeoisie contrôle relativement facilement la situation sociale au niveau immédiat, ses inquiétudes face à l'effondrement progressif de son économie et face au potentiel de combativité et de réflexion toujours présent au sein du prolétariat l'obligent à intensifier ses manoeuvres et ses attaques idéologiques contre son ennemi de classe. C'est pourquoi la bourgeoisie a organisé des manoeuvres comme celle de la grève du secteur public en décembre 1995 en France ou celle de la grève d'UPS, la principale société de courrier privé aux Etats Unis en 1997, dans le but spécifique de renforcer l'autorité de son appareil de contrôle syndical. C'est aussi pourquoi la classe dominante a répondu au 80e anniversaire de la révolution d'octobre par un flot de livres et d'articles visant à la falsification de l'histoire et au discrédit de la lutte du prolétariat.
Loin de bannir ces questions des universités, ces « contributions » sont devenues le sujet de « débats publics » et de « controverses » intenses ayant pour but de détruire la mémoire de la classe ouvrière. En France, Le livre noir du communisme, qui assimile les victimes de la guerre civile post-révolutionnaire (imposée au prolétariat par l'invasion de la Russie par les armées blanches contre-révolutionnaires) à celles de la répression stalinienne (une contre-révolution capitaliste subie par le prolétariat et la paysannerie) dans une liste indifférenciée de 100 millions de « victimes des crimes du communisme », a même été discuté à l'Assemblée nationale ! En même temps que les mensonges habituels sur la révolution russe, comme celui d'un prétendu « putsch bolchevik », ce Livre noir a été utilisé pour lancer une calomnie qualitativement nouvelle avec pour la première fois un « débat » tapageur sur la question de savoir si oui ou non le « communisme » était pire que le fascisme. Les co-auteurs de ce livre pseudo-scientifique, pour la plupart des ex-staliniens, font tout un barouf sur le désaccord entre eux sur la question. Dans les pages du journal Le Monde ([3]), l'un d'entre eux, Courtois, accuse Lénine de crime contre l'humanité et déclare : « le génocide de "classe" rejoint le génocide de "race" : la mort par la famine de l'enfant d'un koulak ukrainien délibérément affamé par le régime stalinien "équivaut" à la mort de famine d'un enfant juif dans le ghetto de Varsovie sous le régime nazi ». D'un autre côté, certains de ses collaborateurs mais aussi le premier ministre français Jospin considèrent que Courtois va « trop loin » en mettant en question le « caractère unique » des crimes du nazisme. Au Parlement, Jospin a « défendu » l' « honneur du communisme » (identifié à l'honneur de ses collègues ministres du Parti communiste français stalinien), sur le thème que même si le « communisme » avait tué plus de gens que le fascisme, il était moins barbare car motivé par de « bonnes intentions ». Toutes les polémiques internationales provoquées par ce livre – depuis la question de savoir si ses auteurs exagéraient le nombre de victimes en « arrondissant » leur chiffre à 100 millions, jusqu'à la difficile question « éthique » de savoir si oui ou non Lénine était « aussi mauvais » qu'Hitler –, toutes servent à discréditer la révolution d'octobre 1917, l'expérience la plus importante sur le chemin de la libération du prolétariat et de l'humanité. Les protestations, à travers l'Europe, des vétérans staliniens de la Résistance en lutte contre l'Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale ne servent pas d'autre but aujourd'hui que celui de renforcer le mensonge selon lequel la révolution russe aurait été responsable des crimes de son ennemi mortel, le stalinisme. Courtois le « radical » comme Jospin le « raisonnable », à l'image de l'ensemble de la bourgeoisie, ont en commun les mêmes mensonges capitalistes qui constituent le fondement du Livre noir. En font partie le mensonge, constamment asséné sans la moindre preuve, selon lequel Lénine serait responsable de la terreur stalinienne, et la mystification selon laquelle la « démocratie » constitue la seule « sauvegarde » contre la barbarie. En réalité, tout ce déploiement du pluralisme démocratique d'opinion et d'indignation humanitaire ne sert qu'à cacher la vérité historique : tous les grands crimes de ce siècle ont en commun la même nature bourgeoise de classe, pas seulement les crimes du fascisme et du stalinisme mais aussi ceux de la démocratie, depuis Hiroshima et le bombardement de Dresde ([4]) jusqu'aux famines infligées à un quart de l'humanité par le capitalisme « libéral » décadent. En réalité, tout ce débat moraliste pour savoir quels crimes du capitalisme sont les plus condamnables est en lui-même aussi barbare qu'il est hypocrite. Tous les participants à ce débat bourgeois truqué sont là pour prétendre démontrer la même chose : toute tentative d'abolir le capitalisme, de défier la démocratie bourgeoise, aussi « idéaliste » ou « bien intentionnée » soit-elle au départ, est vouée à finir dans la terreur sanglante.
En fait, selon Jospin et le chancelier docteur en histoire Helmut Kohl, les causes du « plus long et plus vaste règne de la terreur » et de la « tragédie paradoxale » du communisme résideraient dans la vision utopique de la révolution mondiale qu'avaient les bolcheviks de la période originelle de la révolution d'octobre. Dans la presse bourgeoise allemande, Le Livre Noir français a donné lieu à une défense du caractère responsable de l'antifascisme stalinien, en opposition à la « folle utopie marxiste » de la révolution d'octobre 1917 et de la révolution mondiale. Cette « folie » consistait à vouloir dépasser la contradiction capitaliste entre le travail internationalement associé sur un marché mondial unique et la concurrence mortelle des Etats nationaux bourgeois pour les produits du travail : tel serait le « péché originel » du marxisme, sa violation de la « nature humaine » dont la bourgeoisie se préoccupe tant.
La bourgeoisie ressort les vieux mensonges sur la révolution russe
Alors que pendant la « guerre froide », beaucoup d'historiens occidentaux réfutaient la continuité entre stalinisme et révolution d'octobre 1917 afin d'empêcher leur rival impérialiste oriental de profiter du prestige de ce grand événement, aujourd'hui, la cible de leur haine n'est plus le stalinisme mais le bolchevisme. Si la menace constituée par la rivalité impérialiste de l'URSS a disparu, ce n'est pas le cas pour la menace de la révolution prolétarienne. C'est contre cette menace que les historiens bourgeois raniment aujourd'hui tous les vieux mensonges inventés pendant la révolution elle-même par la bourgeoisie frappée de panique selon lesquels les bolcheviks étaient des « agents payés par les allemands », Octobre un « putsch bolchevik », etc. Ces mensonges développés à l'époque par les adeptes de Kautsky ([5]) pouvaient exploiter le black-out de la bourgeoisie sur ce qui se passait réellement en Russie. Aujourd'hui, alors qu'ils disposent plus que jamais de preuves documentaires, les plumitifs à la solde de la bourgeoisie déversent les mêmes calomnies que celles de la Terreur blanche.
Aujourd'hui, ce ne sont pas seulement les ennemis ouverts de la révolution russe qui reproduisent ces mensonges mais aussi ses soi-disant défenseurs. Dans le cinquième numéro des Annales sur le communisme produit par l'historien stalinien Hermann Weber et dédié à la révolution d'Octobre ([6]), la vieille idée menchevique selon laquelle la révolution était prématurée est remise au gout du jour par Moshe Lewin qui vient de découvrir que la Russie en 1917 n'était pas mûre pour le socialisme, ni même pour la démocratie bourgeoise, à cause de l'arriération du capitalisme russe. Cette explication de la supposée arriération et de la barbarie du bolchevisme nous est également servie dans le nouveau livre A people's tragedy de l'« historien » Orlando Figes qui a provoqué un débordement d'enthousiasme bourgeois en Grande-Bretagne. Il y est affirmé qu'Octobre était fondamentalement l'oeuvre d'un seul et méchant homme, un acte dictatorial du parti bolchevik, lui-même sous la dictature personnelle du « tyran » Lénine et de son acolyte Trotsky : « Ce qui est remarquable dans l'insurrection bolchevique, c'est que quasiment aucun de ses dirigeants ne voulait qu'elle ait lieu quelques heures encore avant qu'elle ne commence » ([7]). Figes « découvre » que la base sociale de ce « coup d'Etat » n'était pas la classe ouvrière mais le lumpen prolétariat. Après des remarques préliminaires sur le bas niveau d'éducation des délégués bolcheviks des soviets (dont la connaissance de la révolution n'a pas été acquise, il faut bien l'admettre, à Oxford ou à Cambridge !), Figes conclut : « C'était plus le résultat de la dégénérescence de la révolution urbaine, et en particulier du mouvement ouvrier en tant que force constructive et organisée, avec le vandalisme, le crime, la violence généralisée, le pillage d'alcooliques comme expressions principales de cette rupture sociale. (...) Les participants à cette violence destructrice n'étaient pas la ’classe ouvrière‘ organisée, mais les victimes de l'éclatement de cette classe et de la dévastation des années de guerre : l'armée croissante des chômeurs urbains ; les réfugiés des régions occupées, les soldats et les marins qui s'aggloméraient dans les villes, les bandits et les criminels relâchés des prisons ; et les travailleurs non qualifiés de la campagne qui ont toujours été les plus enclins à des explosions de violence anarchique dans les villes. C'étaient des gens de type semi-paysans que Gorki a rendu responsables de la violence urbaine au printemps et au soutien desquelles il a attribué la fortune croissante des bolcheviks. » Voilà comment la bourgeoisie « réhabilite » la classe ouvrière et la lave de l'accusation d'avoir une histoire révolutionnaire. Par sa façon d'ignorer froidement les faits incontournables prouvant qu'Octobre 1917 a été le fait de millions d'ouvriers révolutionnaires organisés en conseils ouvriers, les fameux soviets, c'est la lutte de classe d'aujourd'hui et de demain qui est la cible des falsifications de la bourgeoisie.
Plus que jamais auparavant les dirigeants de la révolution d'Octobre sont devenus l'objet de la haine et des dénigrements de la classe dominante. La plupart des livres et des articles récemment parus sont avant tout des condamnations de Lénine et de Trotsky. L'historien allemand Helmut Altrichter par exemple commence son nouveau livre Russland 1917 par les mots suivants : « Au début n'était pas Lénine ». Tout son livre, tout en prétendant montrer que les masses et non les chefs font l'histoire, se présente comme une « défense passionnée » de l'initiative autonome des ouvriers russes, jusqu'à ce que, hélas, ils s'enthousiasment pour les mots d'ordre « fourbes » de Lénine et Trotsky qui rejetaient la démocratie dans ce qu'ils appelaient scandaleusement « les poubelles de l'histoire ».
Des milliers de pages sont remplies pour « prouver » que, bien qu'il ait dirigé la dernière grande lutte de son histoire contre Staline et la couche sociale des bureaucrates d'Etat qui soutenait ce dernier, appelant à sa destitution dans son fameux « testament », Lénine avait désigné Staline comme son « successeur ». Particulièrement frappante est l'insistance sur l'attitude « antidémocratique » de Trotsky. Alors que le mouvement trotskiste a rejoint les rangs de la bourgeoisie pendant la deuxième guerre mondiale, la figure historique de Trotsky est restée particulièrement dangereuse pour la classe dominante. Trotsky symbolise à la fois le plus grand « scandale » de l'histoire humaine : une classe exploitée qui renverse ses dirigeants en octobre 1917, qui tente d'étendre sa domination à travers le globe avec la fondation de l'Internationale Communiste, qui organise la défense militaire de cette domination avec l'Armée rouge pendant la guerre civile et qui entame la lutte marxiste contre la contre-révolution stalinienne bourgeoise. C'est ce que la bourgeoisie maudit plus que tout et qu'elle veut éradiquer à tout prix de la mémoire collective de la classe ouvrière :
– le fait que la classe ouvrière a renversé la bourgeoisie et est devenue la classe dominante en octobre 1917 ;
– le fait que le marxisme était le fer de lance de la lutte prolétarienne contre la contre-révolution stalinienne soutenue par la bourgeoisie mondiale.
C'est grâce aux efforts des contre-révolutionnaires occidentaux que la révolution allemande a fini par être vaincue en 1923 et grâce à leurs efforts combinés avec ceux des staliniens que le prolétariat a été écrasé en 1933. C'est grâce à eux que la grève générale en Grande-Bretagne en 1926, que la classe ouvrière chinoise en 1926-1927, que la classe ouvrière espagnole pendant la guerre civile des années 1930, ont été défaites. La bourgeoisie mondiale a soutenu la destruction par le stalinisme des vestiges de la domination prolétarienne en Russie et de ceux de l'Internationale Communiste. Aujourd'hui, la bourgeoisie cache le fait que les 100 millions de victimes, ce chiffre horrifiant compilé à la sauce de l'ouvrage capitaliste Le livre noir du communisme, ont été des victimes des crimes de la bourgeoisie, de la contre-révolution capitaliste dont fait partie intégrante le stalinisme, et que les véritables communistes internationalistes furent les premiers touchés par cette barbarie.
Les intellectuels démocrates bourgeois qui se sont maintenant portés à la pointe de l'attaque contre la révolution d'Octobre, à part faire avancer leur carrière et augmenter leurs revenus, ont un intérêt spécifique propre à faire table rase de l'histoire. C'est leur intérêt de cacher la servilité méprisable de l'intelligentsia bourgeoise aux pieds de Staline depuis les années 1930. Ce sont non seulement les écrivains staliniens comme Gorki, Feuchtwanger ou Brecht ([8]) mais également tout le gotha des historiens et des moralistes démocrates bourgeois, des Webbs jusqu'au « pacifiste » Romain Rolland, qui ont mis Staline sur un piedestal, défendu bec et ongles les procès de Moscou et soutenu la chasse aux sorcières contre Trotsky. ([9])
Une offensive contre la perspective de la lutte du prolétariat
La falsification de l'histoire révolutionnaire de la classe ouvrière est en réalité une attaque contre la lutte de classe actuelle. En tentant de détruire la perspective historique du mouvement du prolétariat, la bourgeoisie déclare la guerre au mouvement de classe lui-même. « Le but final socialiste est le seul moment décisif qui distingue le mouvement social-démocrate de la démocratie bourgeoise et du radicalisme bourgeois, transformant l'ensemble du mouvement ouvrier d'un futile travail de réparation pour le sauvetage de l'ordre capitaliste en une lutte de classe contre cet ordre, pour abolir cet ordre. » ([10])
Déjà la séparation, par Bernstein, du but et du mouvement de la lutte de la classe ouvrière au tournant du siècle avait constitué la première attaque à grande échelle pour liquider le caractère révolutionnaire de la lutte de classe prolétarienne. Dans l'histoire du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat, les périodes de surgissement de la lutte et de développement de la conscience ont toujours été des périodes de clarification difficile mais réelle concernant le but final du mouvement ; les périodes de défaite ont été des moments d'abandon de ce but par les grandes masses.
La période présente qui s'est ouverte en 1968 a été caractérisée dès le début par l'apparition de débats sur le but final de la révolution prolétarienne. La vague internationale de luttes ouverte en mai-juin 1968 en France était caractérisée précisément par rien moins que la contestation, par une nouvelle génération d'ouvriers qui n'avaient pas connu la défaite et la guerre, à la fois de l'appareil de gauche du capital (syndicats et partis de « gauche ») et de la définition bourgeoise du socialisme donnée par cet appareil. La fin de 50 années de contre-révolution stalinienne était donc nécessairement et inévitablement marquée par l'apparition d'une nouvelle génération de minorités révolutionnaires. La campagne de propagande actuelle contre le communisme, contre la révolution d'Octobre, loin de constituer une question académique, est une question centrale de la lutte de classe en général aujourd'hui et qui requiert en particulier la réponse la plus déterminée des minorités révolutionnaires de la Gauche communiste dans le monde entier. Et cette question est d'autant plus importante dans la période actuelle de décomposition capitaliste qui se caractérise par le fait qu