Sous les plis du drapeau versaillais

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Il y a trente ans dans l'été 44, du gros bourdon de Notre-Dame dominée par un immense drapeau tricolore, aux églises des banlieues ouvrières, Paris sonnait de toutes ses cloches la résurrection de la patrie outragée. Les ultimes combats des francs-tireurs lavaient dans le sang impur des derniers occupants hitlériens et des collaborateurs vichyssois l'honneur national, conformément aux mêles accents de la "Marseillaise".

Une fois les mitraillettes Sten rangées aux râteliers la foule envahissait la rue, prenait possession des fenêtres et des toits donnant sur les Champs Elysées. C’était fait de façon si spontanée que De Gaulle, qui avait transporté la légitimité à la semelle de ses souliers, pouvait s'écrier, ravi comme le gosse d'Aubervilliers en colo: "Ah! C’est la mer!".

Champs Elysées des cocottes et des cannibales versaillais. Champs Elysées où, pour se compter après leur grande trouille du printemps 68, défila la marée des bien-pensants à Croix de Lorraine. Champs Elysées que Giscard remonta "crânement" à pieds aux lendemains de son élection présidentielle victorieuse. "Marseillaise" qui rythme les razzias coloniales en Algérie et au Tonkin. "Marseillaise" pour saouler les soldats de la première guerre impérialiste. "Marseillaise" de la lutte contre le "fascisme" et, le "sale boche". "Marseillaise" que défend, en ces jours de crise, le P.C.F. contre l'"atteinte instrumentale" que lui fait subir G. d'Estaing.

Il y a trente ans du nord au sud, d'est en ouest la France se couvre de nouvelles prisons, et de camps d'internement. Le parti "communiste" a donné le signal d'une bacchanale d'"épuration qui doit être brutale et prompte, car on a oublié qu’après des années d'abjection, un pays ne se retrouve que dans la virilité" comme le déclare son plumitif de service Y. Farge.

A Poitiers, des prisonniers allemands d'origine russe et géorgienne sont massacrés sur la Place d'Armes par une foule en délire. A l'autre bout de la France, à Marseille, 500 suppliciés sont jetés dans un ruisseau, à la ville servant d'égout industriel.

Comme le programme de la Résistance a laissé croire aux travailleurs que la chute du IIIe Reich amènerait la fin des privations et de l'interdiction du droit de grève, la paix et le bien-être, c'est dans la liesse populaire que sont accueillis les "libérateurs: De Gaulle, Leclerc, Koenig De Lattre... A des milliers de kilomètres, au Liban -pour peu de temps encore sous mandat français- les travailleurs de la base militaire de Rayack pavoisent à leur tour aux couleurs de Paris et de Moscou. L'ivresse du moment leur fait oublier ce que la présence de l'impérialisme français, sous couvert de garantir les droits des minorités chrétiennes, avait signifié journellement pour eux: une féroce administration de satrapes levant corvées et amendes collectives, pillant et dévastant l'économie naturelle des tribus et villages pastoraux.

LA RECONSTRUCTION CAPITALISTE

Alors, pour faire rejaillir la responsabilité de la mort de 50 millions d'êtres humains, dont 6 millions de juifs et 1 million de Tziganes, sur l'idéologie nazie, on offre le spectacle pitoyable de ceux qui ont réchappés aux camps d'extermination Auschwitz efface Dresde, les stalags blanchissent les deux bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima.

Or, cette euphorie germanophobe générale dans la métropole et les colonies, gravement hypothéquées par les anglo-américains, ne peut cacher l'ampleur du désastre subi par l'économie nationale. De 12 000 locomotives, il n'en reste plus que le ¼; 1/10 du parc auto est en état de rouler; 3 000 ponts autoroutiers ont sauté; les grands ports maritimes, les canaux, les écluses, sont encombrés d'épaves.

Tout était à réorganiser dans de très courts délais: de l'appareil de production en partie démantelé par les forces d'occupation, en partie détruit par les bombardements alliés sur les concentrations industrielles, à la machine étatique. A l'armistice de juin 40, celle-ci s'était scindée en deux fractions rivales, pétainistes et résistants. C'est la détérioration de la situation économique, aggravée par l'envoi de nombreux ouvriers qualifiés au Service du Travail Obligatoire"[1] (S.T.O.) en Allemagne, qui convainc nombre d'industriels français des dangers économiques croissants que comporte cette politique. Soucieux de sauvegarder leurs intérêts de classe, ces patriotes rejoignent la Résistance, tout en appliquant les ordonnances du gauleiter Sauckel sur le blocage des salaires.

Dans les colonies la situation générale n'est pas meilleure, loin s'en faut. A deux doigts de perdre Madagascar, sur laquelle lorgne dangereusement l'allié britannique, l'impérialisme français affronte les premières vagues du mouvement "anticolonialiste" qu'il réprimera avec la dernière énergie. La France libre, fille de la lutte contre le fascisme, exterminera, en avril 47, 90 000 malgaches soulevés contre les réquisitions de l'économie de guerre métropolitaine qui les affamaient. Commence aussi la guerre du Viêt-Nam, avec pour premiers soldats des volontaires maquisards.

Derrière son homme providentiel, la bourgeoisie résistante a besoin pour reconstruire un capitalisme décrépit de toutes parts:

  • primo: de desserrer l'emprise américaine à qui la j France doit 720 millions de dollars au titre de prêt- bail;
  • les E.U. hésitent à reconnaître de jure le G.P. secundo: de s'imposer à l’intérieur comme gouvernement de salut public.

Où peut-elle puiser si ce n'est à gauche, plus précisément vers l'élément stalinien représentatif de la légalité républicaine, malgré les groupes fractionnels qui surgissent en son sein pour essayer d'instaurer une "démocratie populaire" à l'instar des pays de l'Est.

Au sortir de quatre années d'occupation, la bourgeoisie est obligée de réclamer la collaboration de tous les patriotes sans exclusive, jacobins ou royalistes, thoréziens ou libertaires. Ces cohortes formeront le vaste rassemblement national pour mener à termes un effort immense, difficile, le pressant appel lancé aux "communistes" qui ont fait de la résistance le devoir sacré par excellence trouve l'écho attendu. Le premier, De Gaulle savait ce parti authentiquement français, intégré par toutes ses fibres à la nation, qu'il ne constituait pas une 5°colonne, mais un parti totalement subordonné à la défense de l'impérialisme français.

C’est donc avec la collaboration d'un parti entièrement réhabilité par sa participation au second massacre impérialiste que la bourgeoisie a pu gouverner. De son internement dans les prisons algériennes, le P.C. était passé à la coopération franche et loyale. C'est ce que sa propagande apocryphe appellera "Le chemin de l'honneur". Lorsque De Gaulle fait entrer dans son gouvernement ces subversifs, sortis grands vainqueurs de la consultation électorale de novembre 46 avec 5.498.000 voix, il n'est pas sans savoir quel profit il va en tirer.

A cette époque, ni les soi-disant communistes, ni la C.G.T. sortie de son illégalité ne parlaient de pouvoir personnel, trop heureux d'aller à la soupe. Tous deux ont pendant les années d'occupation su faire preuve de leur attachement à la cause nationale pour embrigader dans les maquis une partie des travailleurs réfractaires à la déportation en Allemagne.

Certes, jusqu'à ce que la Russie lâche Hitler, en conséquence des premières brouilles russo-allemandes qui éclatent à propos du contrôle des champs pétrolifères des Balkans, pour entrer en guerre aux côtés des démocraties occidentales, les staliniens français ont fait de l'esbroufe pacifiste à sens unique. Il faut, coûte que coûte, faire passer le pacte de non-agression germano-soviétique, signé le 23/0Û/39, par Molotov et Von Ribbentrop à Moscou, pour un inestimable service rendu par les soviétiques à la cause de ...l'antifascisme. Certes, pendant les neuf premiers mois de "la drôle de guerre", les principaux dirigeants ne se sont pas rendus dans les casernes à l'appel sous les drapeaux. Certes, le "meilleur stalinien de France", M. Thorez, a-t-il déserté le 6/10/39, parce qu’expliquera-t-il dans son interview au journal frère "Daily Worker":

  • "Les communistes luttent de toutes leurs forces contre la guerre impérialiste. Nous agissons comme les vrais défenseurs du peuple français en ne voulant pas que les jeunes gens de notre pays soient victimes du massacre causé par les capitalistes anglais dans la guerre d'intérêts qu'ils sont en train de faire contre les capitalistes allemands" (20/11/39)

Certes, aux débuts des hostilités une fraction notable de syndicalistes de la C.G.T. se sont ralliés à la "Révolution nationale" du sénile maréchal Pétain. Tel fut le cas pour H. Lagar- delle, vétéran du* syndicalisme apolitique inspiré de la Charte d'Amiens (1906), qui conquis par le corporatisme calqué sur le modèle italien et rédacteur en chef de la revue fasciste "Prélude”, remplacera Belin au secrétariat de la Confédération d'Etat au Travail.

Sous la houlette de ces mandarins du syndicalisme devait, sous le couvert de "Relève", s'effectuer un fantastique trafic de viande humaine. De quoi était-il question? La réponse est celle-ci: I prisonnier français en Allemagne réintégré son foyer quand 3 ouvriers français partent le remplacer en "volontaires".

Par la suite, la vapeur a été complètement renversée. Le P.C.F. rangé résolument du côté allié a tant et tant orchestré le concert d'excitations chauvines, se terminant par la note finale "A chacun son boche!", "Plus forts les coups sur le boche chancelant !''; il s'est montré d'une telle intransigeance en matière de défense nationale et de défense des intérêts impérialistes français -coïncidant alors avec ceux des Russes-; il a su si bien mener l'intox pour l'ouverture d'un "deuxième front" en Europe, réclamé à cor et à cris par Staline, que la bourgeoisie se rend compte d'une réalité éclatante. Elle a affaire à un parti de gouvernement; un parti qui a fait sien "Tout ce qui sert la guerre est bien, tout ce qui la dessert est mal" ne peut pas rester sur la touche. Il est irremplaçable. Les raisons qui l'amènent à l'associer au pouvoir ne sont à chercher nulle part ailleurs.

Une première fois, le 3/04/43, le P.C.F. participe directement au gouvernement formé à Alger par les généraux De Gaulle et Giraud. Les "camarades ministres" F. Billoux et P. Grenier siègent aux côtés des Queuille, Pleven et consorts sur un programme comprenant les points suivants:

  • 1) mise en œuvre de tous les moyens pour la guerre par la formation d'une puissante armée anti-hitlérienne.
  • 2) châtiment des traîtres et saboteurs de la grande lutte libératrice.
  • 3) union totale de la France et des territoires d'outre-mer.
  • 4) accroissement du rôle de la France dans le concert des Nations-Unies.

L'entrée au gouvernement de ce parti qui, en 1920 à la scission de Tours s'était juré de ne jamais répéter la trahison social-démocrate d'août-14, est venue couronner l'ensemble de ses actes d'Union Sacrée. En retour, sa .propagande allait forger une auréole de héros des droits démocratiques à De-Gaulle, le laver des anciennes accusations d'"agent de la City", de "persécuteur acharné du prolétariat", tout cela en fonction de la morale solvable bourgeoise donnant-donnant.

A la classe qui a subi la défaite sous sa forme démocratique, donnant à fond dans la mystification du Front Populaire puis du bloc de résistance, le tripartisme des associés communistes-socialistes-démo-chrétiens du H.R.P., imposera un plan de famine et la politique du "Retroussez-vos manches". Sous la poigne d'acier du P.C./C.G.T. le retour à l’ordre républicain, après la parenthèse de Vichy, s'est effectué avec un minimum de bavures.

Paix, cette politique menée tambour battant par les staliniens pour poursuivre l'hitlérisme dans ses derniers retranchements, cette mobilisation de masse pour l'accomplissement maximum de l'effort de guerre[2] (1)? Pain, cette existence de la classe ouvrière plus que jamais aux prises avec la faim et la maladie: 4 tuberculeux pour 100 000 habitants au lieu de 3 en 1936. Bien-être ces semaines de travail où pour reconstituer ses forces, l'ouvrier doit travailler 47 heures (légalement).

Le contrat fixant la création d'une puissance industrielle lourde rempli, avec une volonté inébranlable de la part des staliniens, ces derniers furent remerciés du jour au lendemain par la bourgeoisie se tournant davantage vers les USA sous la pression des socialistes et du M.R.P. Après avoir remis le pays affaibli au travail sur un rythme d'accumulation forcené qui étonnera les ingénieurs, les valets sont rentrés dans l'opposition. Eux qui avaient espéré par leur entrisme faire pencher la balance française du côté russe reprocheront à la bourgeoisie son ingratitude, de se laisser économiquement marshaliser par le Yankee, une poche bourrée de dollars, l'autre de chewing-gums pour les petits enfants du "peuple français".

Dans les usines, la mine, les chantiers et les bureaux, la vie syndicale a repris son cours; encore unifiée la C.G.T. compte 6 millions d'adhérents; la démocratie est rétablie dans sa souveraineté. Le capitalisme français qui a eu besoin de passer par une phase d'étatisation prononcée de son appareil productif peut à nouveau disposer de "sa" classe ouvrière en toute liberté. Ont été expropriés les gros actionnaires des usines Renault, SNECMA, du gaz et de l'électricité, de la Banque d'émission, comme traîtres à la nation.

La résistance, en exigeant de l'ouvrier un appui aux bons patrons patriocistes et en lui imposant pour toute grève celle qui bloque l'appareil de guerre nazi, a fait du bon ouvrage. Ce ne sont pas les successeurs de Churchill, Roosevelt, De Gaulle ou Staline qui nous démentiront. Peut-être bien les trotskystes,…

LES RESISTANTS TROTSKISTES

Tout comme G.V Plekhanov lors de la première guerre impérialiste, la "IVe Internationale" se mit en 1940 à énoncer les canons de la morale défensiste, à cette différence près d'avec le vieux lutteur marxiste qu'à aucun moment de son histoire, le trotskysme n'a appartenu au prolétariat —l'Opposition trotskyste trouve son origine dans une certaine manière de concevoir l'application du plan d'Etat à l'économie soviétique.

Rude école cette guerre, réactionnaire des deux côtés, par son feu impitoyable n'a laissé pierre sur pierre de l'édifice bancal des formules trotskystes. Comme porte-parole des intérêts du capitalisme d'Etat russe, Trotski a modifié la caractérisation de la guerre telle que le marxisme l'avait formulée bien avant août 14. On sait qu'il ne devait point faire mystère de ses profondes convictions "défensistes" au cours de la guerre de 39/45. Pour lui, "la défense de l'U.R.S.S." coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne mondiale" si l'on en croit le "Manifeste" rédigé de sa main, et qu'adopta une conférence de sections de la IVe à New-York en mai 40. Des plus brèves interviews accordées aux journaux "radicaux" américains à son dernier ouvrage "théorique", "Défense de l'U.R.S.S.", Trotski n'a pas cessé d'avoir pour conduite de donner à Staline et aux démocraties, conseils, directives pour bien faire, la guerre; d'accuser le régime "bonapartiste" d'avoir affaibli les capacités militaires de l'Armée Rouge, d'avoir capitulé devant les exigences japonaises. Du fait que "la dictature bonapartiste de Staline s'appuie sur la propriété d'Etat, et non sur la propriété privée", cette guerre devenait l'affaire du prolétariat mondial pour aligner chaque pouce de territoire occupé par l'Armée Rouge sur le régime de la propriété étatique.

Nonobstant leurs querelles idéologiques, toutes les sections de la IV° se sont retrouvées au coude à coude avec les staliniens et les gaullistes pour "la lutte pour l'indépendance et pour la sauvegarde des libertés démocratiques" (I.K.D., section allemande), contre l'asservissement de l'Europe par les nazis redonnant actualité aux mots d'ordre démocratiques d'indépendance nationale" (P.O.I. section française).

Trop faibles pour constituer d'eux-mêmes leurs propres maquis, ces valeureux "bolcheviks" rejoignirent ceux des F.F.I. ou des F.T.P., car "la lutte pour la démocratie" primait tout. Au nom des grands principes du défaitisme-révolutionnaire, les révolutionnaires ne doivent pas heurter le sentiment patriotique des masses laborieuses écrivaient les uns et les autres.

Il y a trente ans aussi, le P.C.I. (IV°) dé- fendait son honneur de résistant rappelant à l’opinion publique que LUI aussi a servi dans la lutte contre le nazisme, et dressait la liste de ses martyrs tombés au champ d'honneur. Pour le "Groupe Communiste", aujourd'hui popularisé et massifié sous le sigle "Lutte Ouvrière", les travailleurs embrigadés dans les maquis auraient pu "fournir des cadres précieux et expérimentés à la classe ouvrière" pour peu qu'on y introduise, dans ces maquis, les sacro-saints principes de la démocratie ouvrière. Six mois avant la reddition du général Von Choltitz, un appel de cette organisation disait aux jeunes gens:

  • "Dans les groupes de Résistance, dans les maquis exigez votre armement et l'élection démocratique des chefs!" (Lutte de Classe", n°24 du 8.2.44.)

Qu'importe donc si je tue mon frère de classe du moment que je le fais avec les armes bénies par les prêtres de la démocratie ouvrière! Mon honneur d'internationaliste est sauf, de plus j’affirme ma dignité nationale contre le désarroi du pacifisme petit-bourgeois! Mon maître a dit:

  • ''Je ne saboterai pas la guerre. Je serai le meilleur soldat, tout comme j'étais l'ouvrier le meilleur et le plus qualifié de l'usine" - Débat entre J. Cannon et Trotski. "Socialist Worker Party" -juin 40- "Je lui obéirai alors au doigt et à l'œil" !

Il suffit d'un simple grattage de la mince couche de vernis internationaliste qui recouvre l'organisation "Lutte Ouvrière" pour faire apparaître en pleine lumière le garde-chiourme de l'impérialisme:

  • "L'armée de Tchang Kaï-Chek, qui compte plusieurs millions d'hommes et qui, bien équipée pourrait balayer l'impérialisme japonais, manque complètement d'armes" -"Lutte de Classe" n°25.

Faute de direction révolutionnaire décembre 27 à Canton, où 4 000 prolétaires communistes furent abattus à la mitrailleuse par l'anti-impérialiste Tchang Kaï-Chek, ou jetés vivants dans les chaudières des locomotives; 1934 dans les Asturies et en Autriche; 1936 en Espagne et en France; 1944, encore, en France sont pour les trotskystes de toute obédience des occasions manquées. Faire prendre des vessies pour des lanternes a toujours caractérisé le travail du charlatanisme trotskyste.

En août 44, son antienne a été "Tout est possible et à toute vitesse!". Peut-on avoir de révolution plus exemplaire à revendiquer que 1944, révolution préparée par le Commandement Allié, dirigée par le C.N.R. de De Gaulle et Bidault, accouchée par les colonnes de blindés américains, canadiens, britanniques et français, révolution ralliée par la quasi-majorité de la Préfecture de Police de Paris?

Ne sont-ils pas sublimes les titres de noblesse du trotskysme ?

UTILITE ET LIMITE DES REMINESCENCES DE LA "LIBERATION" DANS LA CRISE ACTUELLE

C'est une bourgeoisie assaillie par la recrudescence des difficultés économiques qui commémorait, au grand complet, ce 30° anniversaire de la renaissance laborieuse du capitalisme français. Durant une semaine, pendant laquelle les ondes ont rengainé du "Chant des Partisans", toutes les cérémonies rituelles de la sorcellerie rationaliste y sont passées. Ici, c'étaient des dépôts de gerbes; là des inaugurations de mausolées; il y eut de savants colloques pour les lettrés et des feux d'artifice pour les pékins; quelques grands compagnons de route ranimèrent la flamme à l'Arc de Triomphe; des légions d'honneur distribuées à discrétion.

Des messages de félicitation rappelant la "fraternité d'armes entre la France et l'Union soviétique durant les années de la seconde guerre mondiale et leur lutte commune contre la tyrannie fasciste" lui sont parvenus, dans cet été 74, du camp socialiste. Bien entendu, ces cérémonies, qui se voulaient grandioses, ne pouvaient pas passer sans une déclaration de la meilleure veine nationaliste, par la voix du sénateur "communiste" Duclos. La voici dans toute sa nudité capitaliste:

  • "La maturité politique manifestée par le peuple français il y a trente ans se traduit aujourd'hui dans l'aspiration des Françaises et des Français à porter haut le drapeau de l'indépendance nationale"

Qu'est-ce à dire sinon que si de nouveau éclatait une troisième guerre impérialiste pour le repartage du monde et, dans laquelle chaque peuple comme s'est son rôle, est appelé par la classe dominante à se battre sur le terrain du capital, ce parti est tout disposé à se lancer dans une nouvelle Union Sacrée, un nouveau bloc de résistance autour d'un homme providentiel. Et, c'est bien ce que la bourgeoisie qui a une conscience aiguisée de ses intérêts a enregistré sur ses tablettes.

A plusieurs reprises, elle a exprimé ces derniers temps sa confiance au parti "communiste" La récente polémique Duclos-Poniatowski, dans les austères décors du Sénat, aura rappelé à qui sait lire que dans sa tournée des popotes le 27/8/47 De Gaulle s'exprimait dans les termes suivants:

  • " Oui, à la libération j'avais avec la Résistance tout entière, jugé qu'il fallait offrir à ces séparatistes l'occasion de s'intégrer à la communauté nationale. (...). J'ai donc joué le jeu. Je l'ai joué carrément. J'ai introduit des hommes de cette sorte dans le gouvernement qui réunissait alors des hommes de toutes opinions. Pour ce que j'en attendais momentanément dans la période difficile qui a suivi la Libération, cette décision a atteint son but" (Le Monde" I5/II/74.)

Tout aussi bien des gaullistes de "progrès", actuellement placés dans l'opposition, que des hommes liés aux grands "monopoles" se déclarent favorables à une participation de la gauche stalinienne aux affaires de l'Etat.

On a vu, entre deux algarades sénatoriales, Poniatowski en personne tendre la perche:
"Il faudra encore de nombreuses années et des preuves tangibles pour que nous vous admettions dans les rangs des hommes libres. C'est ce que je souhaite pour l'unité de la France".

Le prince-ministre, qui ne craint nullement de réchauffer un serpent dans son sein, a tout à fait raison en ce qui concerne les souhaits de sa classe. Toutefois, nous estimons qu'il se trompe en ce qui concerne l'appréciation de l'intervalle de temps qui sépare le P.C. de son entrée au gouvernement comme gérant loyal de la crise. Réussir à vaincre la sotte méfiance qui subsiste à son égard dans certaines couches gouvernementales, certains chefs d'entreprises, est la tâche impérieuse qui, derechef, s'impose à lui.

Il y arrivera à force de déclarer son intention bien arrêtée de permettre à la France de jouer dans le monde un rôle à sa mesure, de l’arracher à son état de dépendance économique vis à vis des Etats-Unis. La bourgeoisie, loin de lui en faire reproche, s'est reconnue dans ces objectifs exprimés dans le Programme Commun, visant à agrandir la place économique de la France, à consolider sa position diplomatique dans le monde. Elle n'oublie pas, non plus, qu'au soir même des élections présidentielles de mai 74, le parti "communiste" se montrait on ne peut plus rassurant pour la suite de sa politique:
"Qu'on ne compte pas sur nous pour venir troubler l'ordre social. Dès demain matin les travailleurs, conscients de leur poids grandissant dans la société et la Nation, vont reprendre le travail dans l'ordre et la dignité", devait déclarer, en substance, son secrétaire général aux micros des différentes radios périphériques.

Ensuite, commençait une campagne de "main tendue" et d'alliance en direction des gaullistes, ceci pour trouver une issue à la crise dont souffre le pays par la faute des "monopoleurs" apatrides. Un des premiers résultats de ce rapprochement qui nous renvoyait 38 ans en arrière ("Je te tends la main, camarade catholique" M. Thorez), aura été l'élection d'un nouveau délégué gaulliste au conseil régional Rhône-Alpes, en application, scrupuleuse des accords de l'automne 73 pour déléguer à ladite assemblée autant de représentants de la majorité que de l'opposition. Comme Paris vaut bien une messe, il ne serait pas étonnant que pour se gagner les faveurs de toute la bourgeoisie et quelques strapontins ministériels nos communistes épurent leur fameux Programme Commun.

Les cérémonies marquant la fin d'un massacre qui a fait des dizaines de millions de morts et d'estropiés dans le monde entier sont passées. Elles n'ont pas été marquées par l'enthousiasme délirant des travailleurs. Que la bourgeoisie et ses valets pleurent à chaudes larmes la Résistance n'est pas notre affaire à nous qui savons que désormais le prolétariat se dirige, malgré les innombrables obstacles dressés sous ses pas et sous les coups de la crise, vers l'affrontement de classe.

La bourgeoisie peut ressortir ses lampions pour pavoiser aux couleurs de Versailles; elle peut essayer de saouler la classe ouvrière avec ses petits airs de bal musette bon enfant et ses chants patriotiques. Le parti respectueux de constitution républicaine peut répondre "aux calomnies déversées sur son honneur de Français" en allant fleurir les tombes des héros de la Résistance: au même moment a lieu la grève de six semaines des 300.000 postiers qu’il s'emploie à liquider aux moindres frais pour l’Etat-patron. Le parti "communiste" est bien un parti du capital.

Depuis 1968 l'inévitable affrontement révolutionnaire est apparu comme un fait, une nécessité inéluctable pour la société. Et ce jour-là, ce ne seront plus les immondes usines à bénir les armes qui sonneront avec fracas, mais les trompettes de la Révolution Mondiale:

"J'étais, je suis, je serai!".

R.C.


- Extraits d'archives -

Le Secrétaire du Parti Communiste Internationaliste (Région du Sud-Ouest) à Monsieur le Commandant Louis, Commissaire Régional à l'Information (1944, IV° Internationale).

"En date du 6 Novembre 1944, je vous ai adressé une demande d'autorisation de paraître pour notre journal "Octobre". Vous nous l’avez promis, nous l’attendons toujours.

Vous savez pourtant que nous y avons droit. En effet, une circulaire de IVe République déclare que: "seront autorisés à paraître dès le jour de la libération, les organes patriotiques clandestins qui paraissaient illégalement avant le 1er Janvier 1944.

"Octobre" répond bien à cette définition.

Depuis 1942, "Octobre” a paru illégalement. Nous avons édité et diffusé 12 Numéros qui tous appelaient les travailleurs à la lutte contre l'occupant nazi et ses collaborateurs.

Bien plus, notre parti a été l'un des premiers à dénoncer le danger que faisait courir l'hitlérisme à la classe ouvrière, puisque dès 1928, nous lancions l'alarme et préconisions l'unité d'action de la classe ouvrière allemande contre Hitler. A partir de 1932, nous n'avons jamais cessé de souligner l’incapacité de nos gouvernants à préparer la lutte contre les nazis. Dès cette époque, nous préconisions la formation en France, d'un gouvernement ouvrier fort, qui pourrait épauler et susciter en Allemagne, un mouvement ouvrier contre Hitler. Nul doute que si on nous avait suivis, l'hitlérisme aurait pu être liquidé sans cet amoncellement de ruines sur l'Europe. Est-ce parce qu'aujourd'hui ce sont les mêmes gouvernants (ou leurs frères) qui reviennent au pouvoir, est-ce pour cela que ces gouvernants refusent de nous donner l'autorisation à laquelle nous avons droit. Ils feront en tous cas la preuve que la démocratie est un vain mot en IV° République.

Peut-être est-ce que notre patriotisme n'est pas le même que le vôtre. C'est exact sur ce point, nous ne partageons pas votre position. Nous pensons que pour nos maîtres, les capitalistes, la patrie n'est pas autre chose que leurs usines, leurs chantiers, leurs coffres forts. Les travailleurs, eux, n'ont que leurs intérêts de classe ouvrière à défendre. C'est pourquoi nous les faisons passer avant tout. Mais que nous soyons en désaccord n'est pas une raison suffisante pour nous refuser une autorisation à laquelle nous avons droit à moins que nous ne revenions aux méthodes de Pétain. En tout cas, nous pouvons vous affirmer que ce n'est pas pour ce résultat que le prolétariat aura mené la lutte pendant quatre années d'occupation."

 


[1] Promulgué le 1/9/42 en zone nord, le 6/4/42 aux Pays-Bas, le 6/l0/'42 en Belgique. Les Allemands invoquent l'article 52 de l'annexe à la 4e Convention de la Haye, qui prévoit des prestations de service pour les besoins de l’armée d'occupation. –Favard, "Déportation des travailleurs français dans le lIIe Reich".

[2] "Je travaille honnêtement à redonner à la France une armée de l’Air qui soit digne du rôle que la France doit conserver en tant que grande nation industrielle, et c'est parce que le peuple de France aime son armée qu'il entend aussi voir la France demeurer une nation industrielle et exige que tout soit mis en œuvre pour la reprise économique du pays.” C. Tillon, Ministre de l’Air en 44 et parrain du "Secours Rouge" en 1970.