Soumis par CCI le 5 avril, 2005 - 10:10.
De par leur scission avec les
mencheviks en 1903, les bolcheviks montraient clairement qu’ils se situaient à
l’aile révolutionnaire de la Seconde
Internationale. Malgré cela, leur position sur la question
nationale était celle du centre de la social-démocratie : le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes restait inscrit dans leur programme de 1903.
Malgré les oppositions qui s’exprimaient tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du
Parti, les bolcheviks ont conservé leur position avec un acharnement qui ne
s’expliquait que par le fait que la Russie tsariste restait le représentant par
excellence de l’oppression nationale (“la prison des peuples”) ; et en
tant que parti principalement “grand russe” (géographiquement parlant), ils
pensaient que soutenir les peuples opprimés par la Russie à faire sécession
était la meilleure politique pour gagner leur confiance. Bien que cette
position fût erronée (l’histoire nous l’a prouvé), elle restait basée sur une
perspective de classe. Dans cette période où les “sociaux impérialistes”
allemands, russes et autres plaidaient contre la lutte de libération nationale
des peuples opprimés par les impérialismes allemand et russe, les bolcheviks
mettaient en avant le slogan “d’autodétermination nationale” comme moyen de
miner ces impérialismes et créer les conditions de l’unification de tous les
ouvriers.
Ces positions trouvent leur
expression la plus claire dans les textes de Lénine de cette période et jusque
pendant la guerre (la position de Lénine était toujours la position officielle
des bolcheviks). Mais avant et après 1917, il y eut une importante opposition à
cette question dans la gauche du parti et notamment de la part de Boukharine,
Dzerzkinsky et Piatakov. Boukharine, en particulier, basait sa position sur une
analyse de l’économie mondiale et de l’impérialisme qui, disait-il, rendaient
l’autodétermination nationale utopique et incompatible avec la dictature du
prolétariat. Comme Marx et Engels, Lénine voyait le caractère bourgeois des
luttes de libération nationale ; et de plus, il reconnaissait la nécessité
d’une approche historique de ce problème.
Dans le “Droit des nations à
l’autodétermination”, il affirmait que pour les partis révolutionnaires des
pays occidentaux développés, cette revendication était devenue inutile car la
bourgeoisie y avait déjà achevé ses tâches d’unification et d’indépendance
nationale. I1 utilisait pour ces pays la méthode que Marx avait
appliquée par rapport au capitalisme du XIXe siècle :
“C’est parce que la Russie et les
pays voisins traversent cette époque, et uniquement pour cela, qu’il nous faut
dans notre programme un paragraphe relatif au droit des nations à disposer
d’elles-mêmes” (« Du
Droit des nations à disposer d’elles-mêmes », 1914).
Selon Lénine, les mouvements de
libération nationale qui florissaient dans les colonies à cette époque avaient
un contenu progressiste par le fait qu’ils étaient le fondement d’un
développement capitaliste indépendant et par conséquent contribuaient à la
formation d’un prolétariat. Dans ces pays, la lutte contre les structures
sociales pré-capitalistes créait les conditions pour une lutte de classe
“normale” entre bourgeoisie et prolétariat ; et c’est en ce sens que
Lénine se prononçait pour la participation critique de la classe à ses
luttes :
“Dans tout nationalisme
bourgeois d’une nation opprimée, il existe un contenu démocratique général
dirigé contre l’oppression ; et c’est ce contenu que nous appuyons sans
restrictions, tout en le séparant rigoureusement de la tendance à l’exclusivisme
national, en luttant contre la tendance du bourgeois polonais à écraser le
juif, etc.” (ibidem).
Une telle position implique
évidemment que la bourgeoisie est encore capable de lutter pour les libertés
démocratiques et donc que le prolétariat peut participer à ces luttes tout en
défendant sa propre autonomie politique. En d’autres termes, la
révolution bourgeoise était encore à l’ordre du jour dans ces régions.
Le prolétariat des régions arriérées devait soutenir de tels mouvements parce
qu’ils pouvaient garantir les libertés démocratiques nécessaires à la lutte de
classe, et parce qu’ils contribuaient au développement numérique du prolétariat
mondial. De leur côté, les ouvriers des pays développés et oppresseurs devaient
soutenir ces luttes dans la mesure où elles contribuaient à affaiblir leur
“propre” nation et à leur gagner la confiance des masses des pays opprimés (sur
cette question, une stratégie réciproque fut envisagée selon laquelle les révolutionnaires
de ces nations ne préconisaient pas la sécession mais insistaient
plutôt sur la nécessité de l’union avec les ouvriers des pays oppresseurs).
Dans les textes de Lénine sur la
question nationale, il y a un curieux manque de clarté sur le fait de savoir si
la révolution bourgeoise se fait avant tout contre le féodalisme autochtone ou
contre l’impérialisme étranger. Dans bien des cas ces deux forces étaient
également ennemies du développement capitaliste national, et même parfois
l’impérialisme maintenait délibérément des structures pré-capitalistes au
dépens du capitalisme indigène (à dire vrai la plupart de ces structures
pré-capitalistes n’étaient pas du tout féodales mais des variantes du
despotisme asiatique). Par ailleurs, les classes dominantes pré-capitalistes
s’opposaient souvent violemment au capitalisme occidental qui les menaçait de
disparition. Cela n’empêchait pas Lénine de conclure dans l’Impérialisme
stade suprême du capitalisme (1916) que les révolutions bourgeoises étaient
encore possibles dans les colonies.
Pour Lénine, l’impérialisme est, par
essence, un mouvement des pays développés pour compenser la baisse intolérable
du taux de profit due à la composition organique élevée du capital dans les
métropoles. Dans “l’Impérialisme”, Lénine aborde le phénomène de
l’impérialisme de façon surtout descriptive et ne parvient pas à poser
clairement la question de l’origine de l’expansion impérialiste. Mais l’idée
que les capitaux des métropoles sont obligés de s’étendre aux colonies à cause
de leur composition organique élevée est inscrite en filigrane : dans ses
concepts de “surabondance de capitaux” et de “super-profits” obtenus par
l’exportation de capitaux dans les colonies. La caractéristique de
l’impérialisme est donc l’exploitation de capital dans les
colonies en vue d’obtenir un taux de profit plus élevé dans la mesure où la
main-d’œuvre y est moins chère et les matières premières abondantes. Les pays
capitalistes avancés étaient ainsi devenus les parasites des
colonies dont ils tiraient des “super-profits” et de l’exploitation desquelles
dépendaient leur survie même – ainsi s’explique l’affrontement impérialiste
mondial pour conserver la possession et conquérir des colonies. Comme on le
voit, une telle vision divise le monde en nations opprimantes et impérialistes
et en nations opprimées dans les régions colonisées. La lutte mondiale contre
l’impérialisme requérait non seulement les efforts révolutionnaires du
prolétariat des pays développés mais aussi les mouvement de libération
nationale qui, en réalisant leur indépendance nationale et en brisant le
système colonial, pouvaient porter un coup fatal à l’impérialisme mondial.
I1 est bien clair que Lénine n’a
jamais adhéré aux idioties “tiers-mondistes” de ceux qui se réclament de lui
aujourd’hui, et selon lesquels les luttes de libération nationale provoqueraient
par “l’encerclement” des métropoles capitalistes le soulèvement révolutionnaire
du prolétariat de ces métropoles, les mouvements de libération nationale ayant
en eux-mêmes un caractère “socialiste” d’après les maoïstes, les trotskistes
‘mandéliens’ et autres.
Cependant dans les textes de Lénine
sur l’impérialisme on trouve les germes d’une telle confusion : en effet, pour
lui, “l’aristocratie ouvrière” représentait une couche du prolétariat
métropolitain “achetée” par les “super-profits” coloniaux dans le but de trahir
sa classe ; cette idée peut facilement se transformer en une conception
tiers-mondiste selon laquelle la classe ouvrière “occidentale” toute
entière aurait été intégrée au capitalisme par l’exploitation
impérialiste du tiers-monde (l’important regain des luttes ouvrières, depuis 1968, a apporté un démenti
cinglant à cette “superbe” théorie). De plus, l’idée que les luttes de
libération nationale peuvent affaiblir l’impérialisme de façon fatale a été
reprise de plus belle par ceux qui, aujourd’hui, veulent justifier leur soutien
aux mouvements nationalistes et staliniens du tiers-monde. Mais plus grave
encore que ces monstruosités engendrées par la théorie de Lénine, est le fait
qu’elle a servi de base à la politique des bolcheviks une fois au pouvoir,
politique qui, comme nous le verrons, devait contribuer activement à la défaite
du prolétariat mondial à cette époque.
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