Le nationalisme contre la classe ouvrière

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Pendant ce siècle, la bourgeoisie a pu maintenir sa domination de classe en imposant sa contre-révolution permanente, une attaque continue contre la classe ouvrière. Toutes les organisation de masse que la classe ouvrière avait créées au XIXe siècle (partis, syndicats, etc.) ont été intégrées au système capitaliste et font obstacle à la lutte prolétarienne. La bourgeoisie s’est mise à utiliser de formidables mystifications, qui vont de la télévision à la presse à sensation à l’Ouest, des manifestations de masse aux campagnes de propagande à l’Est. Chaque fois que la classe ouvrière a résisté à ces assauts de la bourgeoisie, celle-ci a mobilisé contre elle toutes les formes et toutes les forces de répression dont elle disposait : des polices anti-émeutes, des escadrilles de bombardiers, des spécialistes de la torture, des camps de travail, etc. Et chaque fois que la crise permanente du capital est apparue, comme une plaie ouverte au cœur du système, la bourgeoisie a sacrifié des millions de prolétaires dans les guerres impérialistes.

Les attaques de la bourgeoisie contre la classe ouvrière se font de plus en plus perfides en tout lieu et à tout moment où la crise atteint une plus grande intensité. Car les capitalistes n’ont d’autre choix que d’accroître l’exploitation dans la production, de réprimer physiquement les prolétaires qui résistent, et s’ils le peuvent de les mener à la guerre. Dans les régions arriérées du capitalisme, la force de la crise permanente se prêtait bien moins à l’utilisation des palliatifs qui ont permis à la bourgeoisie des pays avancés de modérer son attaque contre la classe ouvrière. Et dans ces pays, le prolétariat a subi pratiquement sans répit un degré d’exploitation et de brutalité que la bourgeoisie des pays avancés n’a osé employer que dans des moments de crise particulièrement aiguë. La réalité même de la vie menée par les prolétaires du tiers-monde a réfuté l’idée de Lénine selon laquelle les mouvements de libération nationale pourraient permettre l’établissement de régimes “démocratiques bourgeois” et, partant, à la classe ouvrière d’organiser son propre mouvement autonome. Le capital aujourd’hui ne peut permettre nulle part à la classe ouvrière de s’organiser de façon autonome et encore moins dans les pays des soi-disant “révolutions démocratiques nationales”.

La faiblesse économique de ces pays ne laisse pas d’autre choix à la bourgeoisie que de tenter d’extraire le maximum de plus-value (et vu la faible composition organique du capital dans ces régions, c’est la forme de plus-value “absolue” que celle-ci prend habituellement). A peine les forces de “libération nationale” sont-elles au pouvoir qu’elles transfèrent toute leur énergie du champ de bataille à la “bataille de la production”. Invariablement, les fronts de libération nationale renforcent les tendances capitalistes d’État qui marquent déjà profondément ces économies. Les nationalisations à grande échelle servent alors le double but d’étayer un capital national chancelant et de fonder une rhétorique populiste et “socialiste” qui tente de persuader les travailleurs de s’éreinter pour le plus grand bien de “leur” économie nationale. En fait, ces régimes ne peuvent pas offrir grand-chose de plus à la classe ouvrière que des consolations idéologiques de ce genre. C’est ce que fit le leader du FRELIMO avertissant la classe ouvrière, peu après qu’il eût pris le pouvoir, de la façon suivante : “La liberté signifie le travail et la fin de la paresse”. Des usines de Corée du Nord jusqu’aux plantations de sucre de Cuba, le message est le même. L’idéologie de la “construction du socialisme” est utilisée pour masquer des formes d’exploitation les plus féroces et les plus primitives et dont l’État russe stalinien a été le pionnier il y a quelques dizaines d’années : le travail aux pièces, les heures supplémentaires obligatoires, la militarisation de la production, l’intégration complète des organisations “ouvrières” à l’État. Tant qu’il y aura des tiers-mondistes, des libéraux et des gauchistes, il y aura des gens pour s’enthousiasmer sur “l’héroïque esprit de sacrifice” des pays “socialistes” du tiers-monde. L’admiration que portent à ces régimes beaucoup d’écrivains et de politiciens bourgeois, c’est une admiration de classe pour la capacité du castrisme, du maoïsme ou du “socialisme africain” à la Nyerere, à mystifier la classe ouvrière et à la convaincre de s’identifier à ses propres exploiteurs. La bourgeoisie des pays avancés a profondément besoin d’une telle idéologie aujourd’hui.

Mais ce que ces admirateurs bourgeois ne sont pas capables de voir, c’est qu’en dépit des mystifications, la classe ouvrière n’est intégrée nulle part et qu’après comme avant, la lutte de classe continue, même dans les régimes les plus “progressistes” du tiers-monde ; la récente vague de grèves en Chine brisée par les jaunes du PCC en est un éloquent témoignage. Derrière le verbiage socialiste du “sacrifice volontaire” se cache toujours la menace omniprésente de la répression par la police militaire ; et pour cette raison, le leader du FRELIMO a dû ajouter à sa définition de la liberté qu’il n’y aurait pas de place pour les grèves dans le nouvel ordre social au Mozambique.

Au XIXe siècle, la révolution bourgeoise a presque toujours permis d’instaurer des régimes plus ou moins démocratiques qui accordaient aux travailleurs le droit de s’organiser. I1 n’existe pas de preuve plus flagrante de l’impossibilité d’aucune révolution bourgeoise de nos jours que le caractère politique des régimes de “libération nationale”. Ceux-ci sont inévitablement organisés dans le but avoué d’empêcher et, si nécessaire, de briser par la force tout embryon de lutte autonome de la classe ouvrière. La plupart d’entre eux sont des États policiers à parti unique qui proscrivent le droit de grève. Leurs prisons sont remplies de dissidents. Nombreux sont ceux qui se sont illustrés dans l’écrasement sanglant des soulèvements de la classe ouvrière ; nous avons déjà mentionné la précieuse contribution de Ho-Chi-Minh à l’écrasement de la Commune ouvrière de Saigon ; nous pourrions aussi rappeler comment Mao a envoyé l’armée de “Libération du peuple” “restaurer l’ordre” après les grèves, les débuts d’insurrection et les aventures “ultra-gauchistes” qu’avait provoqués la soi-disant “révolution culturelle”. Nous devrions aussi nous souvenir de la répression des grèves des mineurs par Allende ou de celle exercée par la très “progressiste” junte militaire de Peron. La liste est pratiquement inépuisable. Quant aux paysans, eux aussi ont connu la misère sous les tendres auspices de ces régimes. Avant même que les villes ne tombent entre leurs mains, c’est sur les paysans que les “armées de libération nationale” imposent leur domination dans les districts ruraux, en les terrorisant, en leur extirpant des impôts, en les mobilisant comme chair à canon. La fuite des paysans saisis de panique devant l’avancée des Viêt-Congs en mars 1975, bien après que les Américains aient cessé tout bombardement des régions contrôlées par les Viêt-Congs, montre à quel point est vide de sens la promesse des tiers-mondistes pour qui la “libération nationale” apporterait le bonheur aux paysans. Après la prise du pouvoir par les forces de libération nationale, les souffrances des paysans se sont poursuivies. Le régime a écrasé les paysans qui s’étaient révoltés en 1956 contre les nationalisations d’Ho-Chi-Minh, pendant qu’en Chine, les paysans mobilisés pour la construction de barrages, de ponts, etc., subissaient une intensification de leur exploitation de la part de l’Etat (la destruction forcée de la paysannerie dans le tiers-monde est une caricature particulièrement violente de ce qui s’est passé de façon graduelle dans les métropoles).

Mais c’est aussi contre… les minorités nationales que ces régimes de libération nationale perpétuent l’oppression. Dans les régimes indépendants d’Afrique noire, ce sont les Asiatiques qui sont opprimés ; au Soudan, ce sont les noirs par un régime arabe de gauche ; à Ceylan, les Tamils sont privés de tous leurs droits civiques et subissent une exploitation impitoyable dans les plantations de thé de la part du gouvernement social-démocrate, stalinien et trotskiste ; et la bourgeoisie polonaise (malgré ce qu’a prescrit Lénine) continue à persécuter les juifs que le régime n’a pas encore pu chasser ! Et en effet, la plupart des fronts de libération nationale ont souvent dans leur programme 1a claire intention de remplacer une forme d’oppression nationale par une autre. Le programme sioniste prévoit, ouvertement ou non, l’expulsion des Palestiniens et le programme du mouvement national palestinien, avec sa revendication d’un État où musulmans, juifs et chrétiens puissent vivre ensemble en tant que communauté religieuse, n’a indirectement pas d’autre intention que de supprimer la nationalité juive israélienne et de la remplacer par une nation arabe palestinienne. De même en Irlande, le programme de l’IRA ne peut que faire des protestants une minorité religieuse nationale opprimée.

Et il ne pourrait en être autrement. Puisque tous les programmes de libération nationale sont des programmes capitalistes, ils ne peuvent en aucun cas mettre fin à l’oppression nationale qui n’est d’autre que le capitalisme lui-même.

Mais pour revenir à la situation spécifique de la classe ouvrière dans de tels régimes, nous pouvons dire que les coups les plus forts que les fronts de libération nationale peuvent porter à la classe ouvrière, ce sont précisément les guerres de libération elles-mêmes. A cause du caractère constant des rivalités impérialistes dans une période de crise historique chronique, la bourgeoisie du tiers-monde est continuellement mêlée à des querelles impérialistes et autres péripéties contre ses rivaux locaux. Depuis 1914, il n’y a guère eu de moments où une partie au moins du monde sous-développé n’ait été plongée dans la guerre.

Les guerres de libération nationale sont une nécessité pour les impérialismes secondaires s’ils veulent survivre sur le marché mondial ; la concurrence est d’autant plus féroce dans ces pays que la domination des pays avancés les contraint à se confronter les uns les autres s’ils veulent se faire un peu de place sur le marché mondial. Mais à la classe ouvrière, ces guerres ne font qu’apporter une plus grande exploitation, une militarisation plus poussé et surtout des massacres et des destructions à grande échelle. Des millions de travailleurs se sont fait tuer durant ce siècle dans ces guerres sans y gagner rien d’autre que le remplacement d’un exploiteur par un autre. Comme toutes les guerres nationales, les luttes de libération nationale ont servi à museler la lutte de classe, à diviser les rangs du prolétariat et à y entraver la maturation de la conscience communiste. Et puisque le capitalisme décadent ne peut que s’orienter vers des conflagrations impérialistes à une échelle toujours plus grande, les luttes nationales localisées servent de banc d’essai aux futurs conflits mondiaux qui pourraient compromettre les possibilités de l’instauration du communisme.

Dans la période de décadence du capitalisme, les communistes doivent affirmer sans ambiguïté que toutes les formes du nationalisme sont réactionnaires par essence. Alors que très peu dénieront au nationalisme traditionnel des grands impérialismes (patriotisme du Ku-Klux-Klan, chauvinisme, nazisme, chauvinisme grand-russe, etc.) une nature réactionnaire, le soi-disant nationalisme des “opprimés” n’en est que plus pernicieux pour la classe ouvrière. C’est avec ce nationalisme “progressiste” que la bourgeoisie des anciennes colonies tente d’intégrer la classe ouvrière et de la persuader de produire de plus en plus de plus-value pour la patrie ; c’est au son des chants de ralliement en faveur de la libération nationale et contre l’impérialisme que les ouvriers de ces pays sont mobilisés dans les guerres inter-impérialistes. La classe ouvrière n’a qu’un seul intérêt aujourd’hui : s’unifier à l’échelle mondiale pour la révolution communiste. Toute idéologie qui divise la classe ouvrière selon des critères raciaux, sexuels ou nationaux, est contre-révolutionnaire, qu’elle parle de socialisme, de libération ou de révolution.

Si le capitalisme en crise parvenait à imposer “sa” solution, la guerre mondiale, à la classe ouvrière, c’est à coup sûr sous 1a bannière du nationalisme, quelle que soit sa forme, qu’il enverrait les travailleurs se faire massacrer dans un dernier round de barbarie. Aujourd’hui, le nationalisme est donc l’antithèse du prolétariat et de sa lutte, la négation de l’humanité et le véhicule idéologique potentiel de son extinction.