Soumis par CCI le 26 juin, 2005 - 17:47.
Avant-propos
Cette brochure est la première d’une série sur la période de
transition au socialisme que le CCI a l’intention de publier. Elle est composée
d’articles déjà parus dans notre presse (mais dont les stocks sont aujourd’hui
épuisés), ainsi que des documents de discussion interne à l’organisation. Les
textes choisis ne représentent qu’une petite partie des documents qui ont
circulé au sein du CCI. Ils expriment les positions-clés du débat et donnent
une idée de la dimension internationale de la discussion au sein de
l’organisation. Pour cette brochure, nous avons choisi des contributions venant
de France, de Belgique, de Grande-Bretagne, d’Italie et des USA. Les textes
rendent compte des points de vue divergents: il y a des interventions qui
défendent la position finalement adoptée par le CCI en 1979 et d’autres qui
sont en désaccord partiel ou complet avec cette prise de position. Pour tous
les combattants du camp prolétarien partout dans le monde, qui se demandent si
des polémiques franches et ouvertes sur des divergences théoriques peuvent
avoir lieu au sein d’une organisation politique, nous pensons que cette
brochure répondra par elle- même à la question.
La pensée collective du CCI sur la période de transition se
base sur les principes de notre plate-forme politique. Les conclusions
auxquelles nous sommes arrivés après 10 ans de débats ont leur point de départ
dans la plate-forme qui définit notre activité politique:
- La défense du marxisme connue l’expression la plus cohérente
de la lutte ouvrière contre le capital; le rejet de la théorie anarchiste ;
- La défense de la nécessité d’une révolution prolétarienne
contre le capitalisme; le rejet des théories de l’autogestion ouvrière de
l’économie tant que le pouvoir de l’État capitaliste subsiste; le rejet de
toute forme de “gradualisme” réformiste ;
- Le rejet de la notion d’États “socialistes” existant
aujourd’hui ainsi que des États soi-disant “ouvriers dégénérés”; la défense de
l’analyse du capitalisme d’État comme forme de vie vers laquelle tend le
capitalisme partout dans le monde dans sa phase de décadence ;
- La défense de la nécessité des conseils ouvriers, organes
unitaires du prolétariat, seuls organes du pouvoir révolutionnaire du
prolétariat ;
- Le rejet de toute prise de pouvoir par un parti politique,
quel qu’il soit “au nom de la classe ouvrière”;
- la défense du rôle du parti au
sein des conseils ouvriers ;
- Le rejet de tout rapport de violence au sein de la classe
ouvrière ;
- Le rejet du “socialisme en un seul pays”; tout acquis
prolétarien dans un pays est voué à l’échec ou à la dégénérescence sans la
généralisation et l’internationalisation de la lutte; la période de transition
est mondiale ou elle n’est rien.
Ces brèves
remarques sur la plate-forme donnent une idée de l’orientation de nos études.
Le CCI ne ferme pas les yeux sur tous les symptômes de dégénérescence au sein
de la révolution russe et du parti bolchevik avant la conquête du pouvoir par
Staline. Les questions difficiles posées par la période tourmentée de 1917 à
1923 doivent être prises à bras le corps par les révolutionnaires d’aujourd’hui
sans tabou ni religiosité envers la “tradition”.
Nous ne pensons pas non plus que la constatation de
l’arriération économique de la Russie et des difficultés qui en découlaient
pour la révolution, constitue à elle seule l’essentiel du bilan à tirer: aucun
pays, aussi développé soit-il ne peut maintenir en vie une révolution prolétarienne
dans l’isolement. Nous sommes convaincus que la révolution russe marque la
faillite définitive de la conception suivant laquelle la prise du pouvoir par
le prolétariat serait la prise du pouvoir par un parti. Ainsi, nous ne nous
faisons aucune illusion sur une quelconque version “new look” de la pratique du
parti étatique. Toute tentative dans ce sens abouti rait fatalement à des
résultats désastreux et contre-révolutionnaires comme l’a mis en évidence
l’expérience prolétarienne en Russie.
Mais au coeur de ces questions et au-delà d’elles-mêmes, reste
tout le problème des rapports entre classe ouvrière et État qui sur gira
inévitablement dans la période de transition. La plate-forme du CCI souligne
“la complexité et la gravité du problème posé par les rapports entre la classe
ouvrière organisée et l’État de la période de transition”. Elle affirme que
“dans la période qui vient, le prolétariat et les révolutionnaires ne pourront
pas esquiver ce problème, mais se devront d y consacrer tous les efforts nécessaires
pour le résoudre”. La plate-forme ne va pas plus loin, mais en 1979, le CCI a
adopté une Résolution sur cette question (voir la fin de cette brochure).
La Résolution affirme que: “Sur le terrain immédiat, le
prolétariat devra s’opposer aux empiétements et à la pression de l’État [...]. Sur
le terrain historique, la nécessaire extinction de l’État dans le communisme, déjà
mise en évidence par le marxisme, ne sera pas le résultat de sa dynamique
propre, mais le fruit d’une pression soutenue de la part du prolétariat,
conséquence de son mouvement en avant, qui le privera progressivement de tous
ses attributs au fur et à mesure de 1’évolution vers la société sans classe.
Pour ces raisons, si le prolétariat doit se servir de l’État
de la période de transition, il doit conserver sa complète indépendance à l’égard
de cet organe. En ce sens, la dictature du prolétariat ne se confond pas avec l’État.
Entre les deux, existe un rapport de forces constant que le prolétariat devra
maintenir en sa faveur: la dictature du prolétariat s’exerce par la classe ouvrière
au travers de son organisation générale, uni taire, indépendante et année: les
conseils ouvriers qui, comme tels, participent dans les soviets territoriaux
(où est représenté l’ensemble de la population non exploiteuse, et d’où émane
la structure étatique), sans se confondre, afin d’assurer son hégémonie de
classe sur toutes les structures de la société de la période de transition”.
La résolution conclut sur l’explication de l’antagonisme entre
le prolétariat et l’État en affirmant: “C’est pour cela qu’on ne peut parler ni
d’“État socialiste” ni d’“État ouvrier” ni d’“État prolétarien” durant la période
de transition”.
La résolution a pris des années d’élaboration et
d’approfondissement avant d’être adoptée; elle n’a pas été votée à la légère,
ni dans la précipitation. Sous forme de projet, une résolution fut présentée et
discutée au Congrès International de 1977, mais ce n’est que deux ans plus
tard, quand l’organisation eût atteint une compréhension suffisamment
approfondie de la question qu’une résolution fut formellement adoptée.
Le CCI n’a pas “inventé” la question des rapports entre l’État
et la dictature prolétarienne dans la période de transition. Pendant et après
l’expérience russe, les révolutionnaires ont essayé de tirer les leçons de
l’échec et de la dégénérescence. Il revient aux camarades de la gauche communiste
d’avoir été les plus actifs dans ce sens: en Russie même (Cf. Revue Internationale
n°8 et 9: “La Gauche Communiste en Russie 1918-1930”), en Allemagne et en Hollande
avec le KAPD (Cf. le travail de J. Appel avec Canne-Meiyer et Pannekoek bientôt
traduit en français après plus de 50 ans: “Principes fondamentaux de la
production et de la distribution communistes”), dans la gauche “italienne” en
exil (Cf. leur publication ‘Bilan’ dont nous espérons pouvoir publier des
articles sur la période de transition dans des brochures à venir). Mais la
faiblesse de ces organisations en leur temps, les années qui nous séparent de
ces efforts ont presque effacé ceux-ci de la mémoire collective du mouvement
ouvrier. Les militants d’aujourd’hui viennent à L’État et la Révolution de
Lénine sans même avoir entendu parler des études ultérieures.
La discussion dans le CCI a commencé à partir du texte publié
dans Internationalisme (1945-52): “Thèses sur la nature de l’État et la
Révolution Prolétarienne” adoptées en 1946 par la Gauche Communiste de France
(republié dans cette brochure). Le texte vient directement de la “tradition” de
la Gauche “italienne” et défend sur certaines questions des positions qui ne
sont pas aujourd’hui celles du CCI: le document parle de prise du pouvoir par
le parti et considère les syndicats comme des organismes de nature prolétarienne,
aussi bien dans le cadre du capitalisme que dans celui de la période post
insurrectionnelle. Au cours de son évolution politique ultérieure à la
rédaction de ce texte sur l’État dans la période de transition, la Gauche
Communiste de France a elle-même rectifié ses positions pour défendre la prise
du pouvoir par les conseils ouvriers et la reconnaissance des syndicats en tant
qu’organes de l’État capitaliste dans la période de décadence. Ces points
n’ôtent rien à la valeur de ces “Thèses” qui affirment la nécessité pour la
classe ouvrière de se défendre contre l’État dans la période de transition, que
ce soit par des grèves ou par d’autres actions de classe si nécessaire.
Les “Thèses” furent présentées comme contribution au cours
d’une Conférence organisée par Révolution Internationale sur la période de
transition en 1972 en France. Le 2ème texte publié ici “L’État, la Révolution
prolétarienne et le contenu du socialisme” fut présenté aussi à cette
conférence: il s’érige contre l’idée “d’un État entre les mains du prolétariat,
dont la nature reste anti-socialiste” et s’oppose à certains aspects des
“Thèses”. Quant au 3ème texte “Problèmes de la période de transition” (Taly),
il résume de façon générale ce qu’était la pensée de RI à cette époque sur la
question.
L’article “Problèmes de la période de transition” (MC) fut
présenté à la Conférence Internationale de 1975 (où le CCI a été officiellement
constitué comme organisation internationale unifiée). Le texte est paru ensuite
dans la Revue Internationale n°1. Comme tous les documents de cette époque, il
tente de clarifier le cadre général du débat. Une autre contribution parue dans
ce même numéro de la Revue Internationale soulève des points de désaccords avec
le texte précèdent et défend finalement l’idée selon laquelle l’État dans la
période de transition est identique aux conseils ouvriers.
“État et dictature” écrit un an plus tard prend aussi la
défense de la conception de l”État ouvrier”, mais de façon beaucoup plus nette.
Le texte “L’État et la dictature du prolétariat”, présenté au 2ème Congrès de
ce qui était déjà devenu la section du CCI en France fait un récapitulatif des
efforts du mouvement ouvrier sur cette question et défend la position qui sera
par la suite adoptée par l’organisation.
Les documents “internes” publiés, ont été rédigés en 1976 et
1977, à travers ces textes, on voit que le débat dans l’organisation passe du
terrain des généralités à celui plus précis de la question spécifique de l’État.
Dans une deuxième brochure, nous publierons des textes de ce débat écrits entre
1978 et 1980. Ces contributions traitent essentiellement les questions de
l’origine et de l’évolution de l’État dans les sociétés de classes, ainsi que
du rôle de la violence dans la révolution.
La question de l’État dans la période de transition et des
rapports entre celui-ci et le prolétariat organisé en conseils n’a pas encore
été tranchée définitivement par l’expérience historique. On ne peut donc pas
considérer la position adoptée par le CCI comme une “frontière de classe” entre
la défense de l’ordre bourgeois et les intérêts prolétariens. L’accord sur la
résolution adoptée par le CCI n’est pas un critère d’adhésion au CCI. Nous
sommes par contre absolument convaincus que les révolutionnaires doivent
prendre conscience de l’importance vitale de cette question et la débattre
ouvertement et profondément. C’est à notre génération de tirer les leçons du
passé. Quel est le “contenu du socialisme”; comment le prolétariat doit
s’organiser et organiser la société pour atteindre ce but? Ce sont là des questions
d’une importance cruciale pour le mouvement ouvrier aujourd’hui et demain. Les
rapports entre les conseils ouvriers et l’État seront une question de vie ou de
mort pour la victoire de demain.
Nous sommes conscients qu’il n’est pas facile de lire cette
brochure; le style des textes écrits souvent pour des débats internes est
parfois lourd et traduit toujours la complexité de la question et nos propres
limitations. Nous n’avons aucune illusion sur la Capacité de notre organisation,
ou de n’importe quel autre groupe, d’élucider entièrement cette question dans
l’isolement. Le mouvement de la pensée révolutionnaire exige la confrontation
d’idées pour pouvoir avancer sur ces questions théoriques aussi essentielles.
Le CCI a toujours essayé de fomenter un tel débat dansée milieu
révolutionnaire. Peut-être avons-nous réussi dans une certaine mesure puisque
Programme Communiste, Battaglia Comunista, la Communist Workers’ Organisation,
entre autres, ont répondu par des critiques orales ou écrites à nos analyses
sur cette question. Mais cela reste encore très insuffisant. Cette brochure est
un effort vers un dialogue avec tous les éléments et groupes pour qui le
marxisme n’est pas un dogme, pour qui la théorie de la lutte ouvrière est une
réalité vivante. Elle est une contribution à un débat qui devrait se dérouler
dans tout le milieu révolutionnaire partout dans le monde. Comme hier, dans
cette période de confrontation entre prolétariat et bourgeoisie, “il n’y a pas
de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire”. (Lénine).
CCI (Avril 1981)
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